Reconstruction de Gaza. A l’épreuve des bonnes volontés

Samar Al-​​Gamal, Chérif Ahmed, jeudi 5 mars 2009

Comment recons­truire sans trêve dans les opé­ra­tions mili­taires et sans une levée du blocus imposé par Israël ?

Lors de la confé­rence inter­na­tionale tenue à Charm Al-​​Cheikh, les Pales­ti­niens ont obtenu des pro­messes d’aides de près de 4,5 mil­liards de dollars. Tou­tefois, des préa­lables s’imposent : la récon­ci­liation inter­pa­les­ti­nienne, la levée du blocus israélien et la relance du pro­cessus de paix.

Des dizaines de dona­teurs, des cen­taines de par­ti­ci­pants et des mil­liards de dollars de fonds aux Pales­ti­niens. Ambiance plutôt festive à Charm Al-​​Cheikh. Pourtant, une ombre de pes­si­misme prend le dessus. Les par­ti­ci­pants à cette confé­rence de recons­truction de la bande de Gaza se sont posé des ques­tions dans les cou­lisses aussi bien que dans leurs dis­cours offi­ciels sur l’avenir de cette aide en l’absence d’une issue poli­tique. Comment recons­truire sans trêve dans les opé­ra­tions mili­taires et sans une levée du blocus imposé par Israël ? Telle était la prin­cipale pré­oc­cu­pation des par­ti­ci­pants. Per­sonne, pourtant, n’était en mesure d’apporter une réponse claire à cette question. De Sarkozy à Ban Ki-​​moon en passant par les diri­geants arabes, tous ont plaidé pour une ouverture des points de passage qui lient Gaza au monde extérieur.

Ce forum a réuni au bord de la mer Rouge pas moins de 75 délé­ga­tions, en pré­sence du secré­taire général des Nations-​​Unies Ban Ki-​​moon, du pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne Mahmoud Abbass, de la secré­taire d’Etat amé­ri­caine Hillary Clinton, du loca­taire de l’Elysée Nicolas Sarkozy, du premier ministre italien Silvio Ber­lusconi ou du Bri­tan­nique Tony Blair, émis­saire du Quar­tette pour le Proche-​​Orient.

Invités par l’Egypte, les bailleurs de fonds ont pourtant promis, à partir de la salle de confé­rences de Charm Al-​​Cheikh, 4,5 mil­liards de dollars pour booster le budget de l’Autorité pales­ti­nienne et recons­truire la bande de Gaza, dévastée par 3 semaines de guerre israé­lienne et 20 mois de blocus total. Il s’agit bien d’une nou­velle aide qui n’inclut pas d’engagements pris par le passé. Une somme qui s’étalera sur deux ans et qui dépasse lar­gement les attentes de Salam Fayyad. Le premier ministre pales­tinien avait étalé aux par­ti­ci­pants de la confé­rence son « plan national du redres­sement rapide et de la recons­truction de la bande de Gaza 2009-​​2010 ». Les Pales­ti­niens espé­raient lever 2,8 mil­liards de dollars, dont 1,3 pour la bande de Gaza. Fayyad a affirmé à l’Hebdo être « très satisfait ».

Répercussions désastreuses

Une satis­faction qui chan­gerait peu le décor dévasté de Gaza, où tout est à recons­truire. Parce que, selon Jonas Gahr Store, ministre nor­végien des Affaires étran­gères, « la vraie recons­truction ne pourra effec­ti­vement com­mencer sur le terrain avant qu’il y ait un accès aux ter­ri­toires pales­ti­niens ». Guerre et blocus … Les réper­cus­sions sont désas­treuses. « Plus de 80 % des familles de Gaza vivent de l’assistance des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, seules 20 % des entre­prises ou indus­tries sont encore en marche et le chômage s’élève à au moins 45 % de la main-d’œuvre », affirme à l’Hebdo Khaled Abdel-​​Chafi, directeur du bureau du Pro­gramme des Nations-​​Unies pour le Déve­lop­pement (PNUD) à Gaza. En chiffres, ceci vou­drait dire 180 mil­lions de dollars de pertes dans le secteur indus­triel et 150 mil­lions dans le secteur agricole et entre 50 et 60 mil­lions pour l’infrastructure, sans compter 20 000 maisons par­tiel­lement ou com­plè­tement détruites.

Concrè­tement, l’économie de Gaza était basée sur une industrie simple d’immobilier, de textile et de ciment. Les Gazaouis culti­vaient aussi des fraises et des fleurs.

C’est la situation qui pré­valait depuis l’arrivée de l’Autorité pales­ti­nienne en 1994, dans la foulée des Accords d’Oslo. Avant, les ter­ri­toires occupés vivaient essen­tiel­lement des revenus des ouvriers pales­ti­niens qui allaient tra­vailler en Israël. Une fois ce système arrêté, l’Autorité a com­mencé à compter davantage sur l’aide inter­na­tionale. « Nous sommes passés de 15 % dans le budget à 65 % à l’époque où Sallam Fayyad était ministre des Finances », explique l’économiste pales­tinien Omar Shabane. Il cri­tique le premier ministre actuel et affirme qu’il a gonflé sans raison le budget pour passer d’un mil­liard de dollars en 2002 à 3 mil­liards pour 2009.

Depuis la prise du pouvoir par le Hamas à Gaza il y a bientôt 3 ans, l’Autorité pales­ti­nienne s’est débar­rassée ou presque du fardeau de ce ter­ri­toire sur­peuplé. Elle ne paye depuis que le trai­tement des 80 000 fonc­tion­naires et les frais d’électricité et énergie ache­minées par Israël. Cette date, d’ailleurs, a marqué le début d’une aide inter­na­tionale directe au Trésor palestinien.

Un autre dilemme

Du coup, le plan Fayyad est for­tement cri­tiqué pour le manque, dit-​​on, de vision de déve­lop­pement pour les ter­ri­toires. « Un plan sur Gaza est établi sans consul­ta­tions avec les Gazaouis, est-​​ce rai­son­nable ? », se demande Shabane. En effet, le Hamas a rédigé son propre plan pour la recons­truction. Un document de 86 pages qui a été transmis à la Ligue arabe.

A Charm Al-​​Cheikh, per­sonne n’en parlait, le Hamas n’étant pas présent à la confé­rence. C’est un autre dilemme. Comment faire par­venir l’aide sans traiter avec le mou­vement de résis­tance ? Il fau­drait peut-​​être attendre la for­mation d’un gou­ver­nement pales­tinien d’union confor­mément à l’initiative égyp­tienne de récon­ci­liation inter­pa­les­ti­nienne . Selon un diplomate arabe, « les Pales­ti­niens pour­raient par­venir à former un gou­ver­nement d’union d’ici la fin du mois de mars. Ils trou­veront une formule dans sa for­mation per­mettant qu’il soit accepté par la com­mu­nauté inter­na­tionale ». Dans leurs dis­cours, les bailleurs de fonds l’ont qua­lifié de question incon­tour­nable. « La récon­ci­liation inter­pa­les­ti­nienne est l’une des clés de la paix, une des condi­tions de la création d’un Etat pales­tinien », a dit le pré­sident français. « Le monde veut aider les Pales­ti­niens, mais les Pales­ti­niens doivent s’aider eux-​​mêmes en se récon­ci­liant », a-​​t-​​il dit.

Questions enchevêtrées

La charrue avant les bœufs ? Un gou­ver­nement d’union nationale qui dirigera la recons­truction, dit-​​on. Mais il fau­drait bien, avant, une trêve mili­taire entre Israël et les fac­tions pales­ti­niennes de Gaza. « Une réussite du pro­cessus de recons­truction dépend de la conclusion rapide d’une trêve pour garantir la réou­verture des points de passage, par­venir à une récon­ci­liation et former un cabinet d’union », a déclaré le pré­sident Mou­barak, hôte de la confé­rence. D’ici une semaine, a-​​t-​​il confirmé, une trêve israélo-​​palestinienne pourrait entrer en vigueur, ce qui constitue un important pas en avant.

La ren­contre a du coup pris une dimension poli­tique. Un créneau pour apporter un appui à une Egypte plus ou moins affaiblie par des cri­tiques de tous bords lors de la guerre contre Gaza et qui a ensuite subi un revers avec le refus de Tel-​​Aviv de sous­crire à un cessez-​​le-​​feu, par­rainé par Le Caire. Une occasion aussi pour sou­tenir Abou-​​Mazen, de plus en plus mar­gi­nalisé, et pour une Hillary Clinton de marquer son arrivée dans la région.

Toute la bonne volonté qui s’est mani­festée à Charm Al-​​Cheikh ne suffit, à elle seule, de trouver des solu­tions magiques à des ques­tions aussi enche­vê­trées. Clinton l’a affirmé en dernier. Même si elle est « de nature opti­miste ». « Cela va prendre du temps. Les négo­cia­tions sont com­pli­quées, mais les Etats-​​Unis ne renon­ceront pas à la solution des deux Etats », a-​​t-​​elle déclaré. Un Etat israélien et un autre pales­tinien qui laisse pro­filer l’ombre d’un Israël insai­sis­sable et qui risque de tout gâcher. Ce cycle-​​là paraît aussi interminable.