« Rasez ce village » (Représailles)

Gideon Lévy, Miki Kratsman, vendredi 14 décembre 2007

« Rasez ce village », cria la femme colon, donnant le signal de l’assaut contre le village d’Al-Foundouq, repré­sailles des colons des environs pour l’assassinat d’Idan Zouldan. Des témoins visuels affirment que non seulement les soldats ne se sont pas inter­posés, mais qu’ils ont aidé les colons.

Les plaques de marbre brisées, de l’entreprise « Ha-​​Shalom » (la paix), dont une partie était des­tinée aux cui­sines des colons, sont autant de témoins des événe­ments de la soirée de la ven­geance. « Ha-​​Shalom » a volé en éclat. Les pleurs de Na’ama Masalha, qui est restée cachée une heure durant dans la salle de bain avec ses petits enfants, pendant que les colons bri­saient les fenêtres de sa maison, racontent eux aussi l’histoire de cette soirée de terreur. A Al-​​Foundouq, petit village sur la route de Kal­kiliya à Naplouse, un des der­niers vil­lages pales­ti­niens où des Israé­liens, essen­tiel­lement des colons des alen­tours, font réparer des voi­tures et font des achats, on lèche main­tenant ses plaies et on évalue les dégâts.

Le secré­taire du conseil, Omar Jaber, fait son rapport : dégâts au marbre – 111.000 livres israé­liennes (19.000 €) ; dégâts aux voi­tures – 76.000 livres israé­liennes (13.000 €) ; aux maisons – 6.000 livres israé­liennes (1.035 €) ; aux magasins – dix mille livres israé­liennes (1.726 €). 16 voi­tures, 15 maisons, 15 magasins et deux mar­breries ont, d’après lui, été endom­magées ce soir-​​là. Il est à peu près évident que pour ces vio­lences, nul ne les dédom­magera. Il ne restera que la terreur et les sen­ti­ments de colère et de frus­tration dans ce pai­sible village qui a payé le prix de l’assassinat du colon Idan Zouldan, un habitant de Shavei Shomron, abattu le soir du 19 novembre, sur la route qui tra­verse le village.

Cinq jours plus tard, à la fin de shabbat, des cen­taines de colons ont pris d’assaut Al-​​Foundouq – sous la pro­tection de soldats de l’armée israé­lienne qui, selon les témoi­gnages, auraient aidé à l’œuvre de des­truction – et se sont déchaînés dans le village qui était placé sous couvre-​​feu. Lundi passé, l’information a été publiée que les forces de sécurité avaient attrapé la bande : trois membres de la « sécurité nationale », de Kadoum. Cette semaine, les colons sont allés à Kadoum aussi.

Le temps est au rose. Un groupe de jeunes colons a récemment pris le contrôle d’une maison pales­ti­nienne aban­donnée qui domine la route conduisant à Al-​​Foundouq et l’ont peinte en rose. Mais la vue sur la route qui passe au bas de l’avant-poste sauvage « Shevout Ami » n’est vraiment pas rose : la route est jonchée des pierres que les colons lancent sur les voi­tures pales­ti­niennes qui y passent. Le ter­ri­fiant bull­dozer de l’armée israé­lienne qui passe len­tement sur la route porte dans sa pelle exca­va­trice d’énormes pierres des­tinés à bloquer les vil­lages des alen­tours, mais pas l’avant-poste évidemment. Telle est la justice israélienne.

Environ 500 per­sonnes vivent à Al-​​Foundouq. C’est un village sans martyrs, presque sans pri­son­niers – seulement des tailleurs de pierre, des mar­chands de légumes, des épiciers et des méca­ni­ciens qui servent les colons des environs. Cinq jours après l’assassinat d’Idan Zouldan, le village a été placé sous couvre-​​feu total. Ensuite, couvre-​​feu noc­turne pendant huit jours. Il faut apaiser les colons, non ?

Dans le bâtiment du conseil, les esprits sont remontés. Le secré­taire, Omar Jaber, dit qu’environ 400 colons ont envahi le village en cette sombre fin de shabbat. Zakaria Sada, qui habite le village voisin de Jit et qui est le coor­di­nateur des opé­ra­tions de terrain de l’organisation des « Rabbins pour les droits de l’homme », raconte que les soldats fai­saient avec leurs torches de la lumière pour les colons, afin qu’ils y voient mieux dans leur entre­prise de démo­lition. « Ils leur mon­traient où casser », dit Zakaria Sada.

« Il y a une chose aussi vraie que le soleil se lève à l’est : les colons ne seraient pas entrés dans le village sans la pro­tection de l’armée », dit Omar Shari, un habitant du village voisin de Sir, qui effectue à Al-​​Foudouq des travaux d’infrastructures et dont deux des engins de ter­ras­sement ont été endom­magés. Selon lui, « là où des voi­tures étaient dans l’obscurité ou der­rière un mur, l’armée a montré le chemin aux colons et les a éclairés ».

Il évalue les dégâts occa­sionnés à ses trac­teurs à 15.000 livres israé­liennes (2.590 €). « Je res­pecte vos morts comme je vous demande de res­pecter les nôtres », dit-​​il. « Un soldat russe est venu ici il y a deux mois et m’a demandé "d’où sors-​​tu ?". J’ai dû lui demander : "Toi qui es russe, qu’est-ce que tu fais ici ?". Al-​​Foundouq existe ici depuis 500 ans. Kedoumim est ici depuis 20 ans et prétend contrôler tout le ter­ri­toire. C’est l’armée qui permet aux colons d’avoir ce contrôle ».

Le secré­taire déclare qu’une « punition col­lective n’est pas juste. Nous avons des enfants, des femmes, des bébés, des malades et des vieillards. S’ils veulent arrêter quelqu’un, qu’ils l’arrêtent. Qui a tué le colon, nous n’en avons aucune idée, mais une punition col­lective contre tout le village : pourquoi ? Boucler Al-​​Foundouq, c’est boucler un tiers de la Cis­jor­danie. Tout le trafic entre le nord et le centre de la Cis­jor­danie passe sur notre route. C’est la seule route. Jusque hier, elle était fermée. Nous entendons tous les jours parler du pro­cessus de paix, mais sur le terrain on n’en voit rien. Quand je suis chez moi et qu’on vient démolir ma maison et ma voiture, qu’est-ce que je dois faire ? » Et Omar Shari, le pro­prié­taire des pel­le­teuses, ajoute cet aver­tis­sement : « A Al-​​Foundouq, il n’y a pas de martyrs, mais ce qu’on fait main­tenant ici aux enfants, d’ici 10 ou 15 ans, quand ils auront grandi, vous entendrez ce qui se passera ici ».

Dans la rue prin­cipale du village, un camion décharge des caisses de volailles de l’abattoir « La belle volaille », de Hadera. Dans l’épicerie de Saker Bari, se tient un colon portant une large kippa blanche, occupé à choisir des légumes. Saker Bari évalue le pré­judice qu’il a subi du fait du couvre-​​feu à 3.000 livres israé­liennes (518 €). Il possède un cahier dans lequel il note toutes les dettes des colons qui achètent chez lui à crédit : un total d’exactement 17.503 livres israé­liennes (3.000 €), fin novembre.

Ils paient géné­ra­lement tous les mois, tous les deux mois, mais il en a pour 34.000 livres (5.870 €) de dettes perdues depuis le début de la seconde Intifada. Saker Bari fait venir des conserves de maïs et de jeunes carottes par­fai­tement casher pour ses clients juifs. Plu­sieurs d’entre eux ont bien sûr pris part à la soirée de pogrom. Depuis lors, seule une partie de ses clients juifs sont revenus. Ils viennent de toutes les colonies des environs, qu’il énumère : Kedoumim, Shavei Shomron, Alon Moreh, Ariel, Imannuel, Karnei Shomron et Einav. La carte d’un nouveau pays.

Au bout d’un chemin boueux, au seuil d’une maison rela­ti­vement isolée, se tient Na’ama Masalha, vêtue de noir, le regard baissé. Quand les colons ont assailli la maison, son mari, Aqram, 31 ans, était encore à son travail, à charger des caisses de légumes pour Israël. Vers neuf heures et demie du soir, il a essayé de rentrer chez lui, en dépit du couvre-​​feu, jusqu’à ce qu’il découvre que le chemin était barré par des cen­taines de colons et de soldats. Un moment plus tard, la nou­velle lui est par­venue que les colons encer­claient sa maison et y cau­saient des dégâts, alors que son épouse et ses trois petits enfants y étaient piégés.

Il était désemparé. Son petit garçon, Rima, un élève de pre­mière année occupé en ce moment à pré­parer ses devoirs, apporte les preuves : deux étuis de gre­nades de l’armée israé­lienne, sur les­quels est écrit en hébreu : « Grenade déto­nante aveu­glante. Délai : 1,5 seconde. 0,3-0,6 ch. » Aqram montre les dégâts, dont une partie a été réparée : huit fenêtres qui ont été brisées, trois lampes sur le balcon, grillages arrachés, le tuyau d’arrivée d’eau saboté et, dans la boue, les traces du colon venu à cheval pour casser et démolir.

Na’ama : « Nous dor­mions dans les chambres. Mon mari n’était pas à la maison. Tout à coup, j’ai entendu les colons qui bri­saient les fenêtres et qui essayaient d’entrer dans la maison. La porte était ver­rouillée. » Na’ama s’est empressée de ras­sembler ses enfants et tous ensemble, ils sont entrés dans la salle de bain, une petite pièce à l’autre bout de la maison, où ils se sont cachés en attendant que l’orage passe. Ils sont restés là plus d’une heure. Le télé­phone por­table de Na’ama était en panne et elle n’avait aucun moyen d’appeler à l’aide, jusqu’à ce que son frère par­vienne à rejoindre la maison et à la secourir. « Aujourd’hui encore, elle pleure quand elle y repense », dit Aqram, « Hier, je lui ai dit : "Prépare à manger et asseyons-​​nous comme avant", et elle m’a dit qu’elle n’en était pas capable ».

Quand son frère Mohamed est arrivé, la maison était encerclée de nom­breux colons avec, parmi eux, des soldats et des poli­ciers. Afin de conserver une trace de l’incident, il a mis en route l’enregistreur de son télé­phone por­table puisque l’obscurité l’empêchait de prendre des photos. Main­tenant, il nous fait entendre les enre­gis­tre­ments. « Rasez ce village… Rasez cette maison », entend-​​on crier d’une voix sèche, en hébreu, par une femme. Et alors on entend un bruit de coups vio­lents. Mohamed dit qu’ils frap­paient avec leurs armes dans les fenêtres, qu’ils y lan­çaient des pierres, qu’ils avaient aussi en main des bâtons et des barres de fer. Les soldats et poli­ciers étaient en face. La femme continue de laisser ses cris sur l’enregistrement : « Habi­tants de Foundouq, écoutez bien. Ce village sera rayé. Dans le sang et le feu, ce village sera effacé. Sortez, sortez des maisons ».

L’enregistrement est long. Toutes les paroles pro­noncées ne sont pas claires. De temps à autre, on entend un coup de klaxon, de temps à autre, le bruit d’une grenade déto­nante. Pendant tout ce temps, Na’ama et ses trois enfants sont dans la salle de bain, ter­ro­risés. Avant de fuir dans la salle de bain, la fille aînée, Ishra, 14 ans, a vu par la fenêtre grillagée de sa chambre le colon à cheval frapper dans les fenêtres. « Prenez garde, poli­ciers et soldats », de nouveau la voix de la femme colon, « si vous ne donnez pas une réponse adé­quate et n’abattez pas cette maison, vous serez res­pon­sables des morts à venir ». Alors, et seulement alors, on entend la voix des poli­ciers appelant tous les Israé­liens à s’en aller dans les cinq minutes. Na’ama et ses trois enfants s’en sont sortis indemnes et ils ont passé les jours qui ont suivi chez les parents de Na’ama, dans un village voisin.

Un colon sou­haite acheter une bon­bonne de gaz dans l’épicerie de Saker. Il n’y a plus de gaz et le colon demande : « Comment vais-​​je cui­siner ? ». Dans la mar­brerie « Ha-​​Shalom », les plaques de marbres brisées sont dressées en rang. Il y a des éclats de marbre répandus partout. Majad Diab, le pro­prié­taire, estime les dégâts pour son entre­prise à 50.000 livres israé­liennes (8.627 €). Il habite dans la maison de pierre qui a été élevée au-​​dessus de l’entreprise et dont les vitres sont encore tou­jours cassées. Il est resté tout ce temps-​​là sur la ter­rasse et a vu les colons, cassant et brisant.

Majad Diab raconte qu’une ado­les­cente, parmi les colons, a essayé de faire tomber une plaque de marbre sans y par­venir et que les soldats l’ont alors aidée. Il l’a vu de ses yeux. Qu’a-t-il fait ? « Rien », répond-​​il, embar­rassé, le visage couvert d’une pous­sière blanche, le crayon coincé der­rière l’oreille. Il dit que cela a duré jusqu’à onze heures et demie du soir. Lui sur le toit, les colons et les soldats dans l’espace qui est devant l’entreprise.

Le porte-​​parole de l’armée israé­lienne, répondant cette semaine à notre inter­pel­lation, a esquivé la question de savoir si réel­lement les soldats avaient aidé les colons. « Au cours de la mani­fes­tation, les pierres ont volé, réci­pro­quement, entre colons et Pales­ti­niens, habi­tants du village. Les forces de l’armée israé­lienne, en col­la­bo­ration avec les garde-​​frontières et la police, ont dis­persé la mani­fes­tation. En outre, au moment de la mani­fes­tation, les forces ont arrêté deux colons et deux Pales­ti­niens qui étaient déchaînés et lan­çaient des pierres. Les per­sonnes arrêtées ont été confiées aux soins de la police israé­lienne. Il est bon de sou­ligner que l’armée israé­lienne considère avec gravité les troubles de l’ordre et aussi le fait que la mani­fes­tation n’avait pas été auto­risée par une autorité militaire ».

Escorté de trois jeeps, le bull­dozer de l’armée israé­lienne est entré en tempête dans Al-​​Foundouq, portant encore une pierre dans sa pelle. Il doit déposer la pierre sur une des routes du village, au bout d’une oli­veraie, pour y étrangler le trafic. Au dernier moment, le conducteur se ravise et sort du village, prend soin de ne pas toucher encore aux oli­viers et s’empresse de trotter vers le village voisin, Jin­safout. Là, sur la route d’accès au mar­chand de pneus du village, il laisse tomber la pierre et bloque ainsi le passage. A l’intérieur d’un véhicule Trans­porter jaune, une famille observe en silence ce qui se passe. Les enfants ont le nez collé aux vitres. Que leur raconte leurs parents, en ce moment ? A côté de ce nouveau barrage qui vient d’être placé, se trouve encore, par une dia­blerie, le vieux panneau annonçant, au nom du gou­ver­nement allemand : projet de réno­vation des routes du village. Le conducteur du bull­dozer tasse le mon­ticule de terre et ajoute encore une pierre. Pour plus de sécurité.

Gideon Lévy | Miki Kratsman

Haaretz, 7 décembre 2007