Rap : DAM, poètes modernes de la résistance palestinienne

Cerise Maréchaud, dimanche 25 novembre 2007

Près de chez eux, entre les maisons détruites, un poste de police a rem­placé la biblio­thèque de l’école.

Ce n’est pas la seule raison qui explique la colère dont les frères Tamer et Suhell Nafar et Mahmoud Jreri ont nourri leur musique. Leurs mor­ceaux engagés ont fait du groupe DAM, en concert à Paris ce ven­dredi et à Stras­bourg samedi, le chef de file du rap palestinien.

Ils sont nés, à Lod, ville ghetto israé­lienne plantée à vingt bornes de Jéru­salem, près de l’aéroport. L’un des der­niers bas­tions arrachés par Tsahal à la Cis­jor­danie en 1948, où les quar­tiers se sur­nomment aujourd’hui "blanc", "gris" ou "noir" selon que l’on est juif européen, magh­rébin, éthiopien, ou arabe israélien.

Une sépa­ration tabou, pierre angu­laire sur laquelle le trio de DAM, actuelle autorité pales­ti­nienne du rap, aiguise ses vers révoltés pour mieux tailler dans les clichés plaqués sur le monde arabe, le silence passif de la com­mu­nauté inter­na­tional face au mur du racisme quotidien.

Un rap qui se fait le porte-​​voix d’une génération sacrifiée

S’il ne mâche pas ses mots, le groupe s’est nommé d’un sobre acronyme, pour "Da Arabian MC’s". Trop neutre pour ne pas titiller les inter­pré­ta­tions lexi­cales : dans les articles, on aime sou­ligner que "dam" évoque "sang" en hébreu, "éternité" en arabe… pourquoi pas "barrage" en anglais ?

Mais DAM ne fait pas dans le mystère. Poésie brute de décof­frage ins­pirée de la "poli­tical school" US emmenée par The Noto­rious B.I.G, 2Pac ou Public Enemy, leur rap se fait porte-​​voix d’une géné­ration sacrifiée. Une soif de paroles telle que la noto­riété de DAM explose presque à leur insu. Balancé sur le Web par un inconnu qui a dérobé leur ordi­nateur, dans lequel couvent des petites bombes ver­bales, le titre "Min Irhabi" ("Who’s the ter­rorist") fait un hold-​​up avec plus d’un million de télé­char­ge­ments en un mois sur Arabrap​.net. (Voir la vidéo.)

C’était en 2001. DAM s’est formé deux ans aupa­ravant, dans la foulée d’un album solo bricolé en anglais par Tamer après avoir vendu sa voiture. Confi­dentiel, "Stop Selling Drugs" ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd, et Mahmoud convoque le trio. C’est seulement trois ans après le vol de l’ordinateur, lors de leur premier concert consé­quent sur une scène de Nazareth, que les mômes de Lod se prennent en pleine face leur noto­riété insoupçonnée.

DAM se retrouve sur une compilation avec Manu Chao, Zebda, Noir Désir

Tout s’enchaîne très vite : le "Rolling Stone" français dis­tribue gra­tui­tement leur album "Min Irhabi", DAM trouve sa place sur une compil’ aux côtés de Manu Chao, Zebda et Noir Désir, col­labore avec les Algérois MBS ("Le micro brise le silence") pour "Boomrang" (2005), puis aux côtés de Nikk­furie, du groupe La Caution, pour le sublime et entêtant duo "Mes endroits" sur Dedi­cation (Ihda).

Sorti en 2006 et dis­tribué par le label bri­tan­nique Red Circle, ce premier opus inter­na­tional est un "must hear", assure Hany Abu Assad, réa­li­sateur pales­tinien de Paradise Now, qui compte DAM sur la BO de Ford Transit en 2002.

Ce n’est pas de la com­plai­sance. Beat urbains et flow saccadé assouplis de mélopées orien­tales empruntant au réper­toire arabe clas­sique ; ton tantôt colé­rique ou sar­cas­tique ; accents cha­loupés rap­pelant la Redemption song de Bob ; voix de Gamal Abdul Nasser samplée en fond ; choeurs de mômes réclamant le droit à une éducation libérée de la pro­pa­gande ; et la rap­peuse Safa Hathoot, du groupe pales­tinien Ara­peyat, en fea­turing pour chanter le droit des femmes : "Dedi­cation" mêle sub­ti­lement enga­gement poli­tique et exi­gence artistique.

Le groupe ne peut faire de concerts dans la bande de Gaza

Pro­grammés de part et d’autre de l’Atlantique, jouant parfois en Israël (dont le meilleur DJ, Ori Shochat, signe le son du groupe sur l’album et aux pla­tines), DAM semble se ficher pas mal d’être interdit en Arabie Saoudite ou au Koweït, pas­seport de l’Etat hébreu oblige. Mais fulmine de ne pouvoir pénétrer à Gaza, où leurs frères les réclament. Plus facile de déjouer les check points pour passer côté cis­jor­danien, via les petites routes de cam­pagne. His­toire de constater que le Mur de "sécurité" est tou­jours là, planté au milieu d’oliviers mou­rants, tout en pro­phé­tisant sa destruction.

Héri­tiers urbains de Mahmoud Darwish et Tawfiq Ziad, incar­nation hybride de radi­ca­lisme assumé et de paci­fisme constructif, refusant la récu­pé­ration poli­tique, DAM fascine, à l’oreille comme à l’écran.

Ils appa­raissant d’ailleurs dans de nom­breux films : "Local Angels" (2002), docu­men­taire du réa­li­sateur et militant pro­gres­siste Udi Aloni, et son film "Le Pardon" (2006) ; Channels of rage, de Anat Halachmi, qui a suivi de 2000 à 2003 la dégra­dation de l’amitié entre Tamer Nafar et Kobi Shimoni, alias Sub­li­minal (leader du hip hop israélien et sio­niste convaincu, également issu de Lid).

Ils sont aussi dans "Sling Shot Hip Hop" (en post­pro­duction), de l’artiste mul­ti­médias américano-​​palestinienne Jackie Salloum, rompue au démontage des clichés média­tiques sur les arabes.

DAM était en concert à l’Institut du monde arabe, 1, rue des Fossés-​​Saint-​​Bernard, Paris Ve - ven­dredi 23 à 20h30 - Rens. : 0140513838 - plan. A La Lai­terie, 13, rue du Hohwald, Stras­bourg - samedi 24 à 20h30