Raciste le tramway ? Bien sûr que oui

Joharah Baker, dimanche 5 septembre 2010

Le tramway est raciste par nature puisqu’il servira essen­tiel­lement à relier des colonies et à ren­forcer encore la main mise d’Israël sur Jérusalem.

Mes deux enfants, mon fils surtout, adorent entrevoir les nou­veaux trains tout brillants que l’on essaie ces jours ci à Jéru­salem. Quand on va à Ramallah, si on a « de la chance », on peut voir les trains faire des essais le long de la route prin­cipale, qui se dirigent vers où com­mence Shuafat.

Dans n’importe quel autre pays, ce serait une évolution magni­fique –un service public néces­saire et efficace, pour tous. Mais ici ce n’est pas n’importe quel autre pays, c’est Israël et Jéru­salem occupée et l’enthousiasme juvénile des mes enfants ne durerait pas long­temps s’ils com­pre­naient les rami­fi­ca­tions racistes du tramway de Jérusalem.

Mis à part les raisons usuelles pour construire un tram, au rang des­quelles l’amélioration de la cir­cu­lation dans la ville bloquée par des bou­chons qui durent des heures, les moti­va­tions poli­tiques sont hor­ribles. Le tramway est essen­tiel­lement un service pour les colonies illé­gales dans Jéru­salem et autour, qui les relie entre elles et au centre de Jéru­salem. C’est un service pour les juifs israé­liens qui pré­fèrent éviter les bou­chons du matin et prendre le tram pour aller au travail tous les jours. Ca l’est aussi pour l’adolescent israélien qui veut faire un saut au centre com­mercial avant la nuit, tout comme pour les 300 000 colons juifs vivant sur la terre pales­ti­nienne occupée afin qu’ils se sentent partie inté­grante de la capitale éter­nelle réunifiée d’Israël.

Ca l’est, qui plus est, pour les diri­geants israé­liens qui veulent conso­lider le contrôle israélien sur Jéru­salem de façon aussi rapide et per­ma­nente que pos­sible. Le tram sert le même objectif que le mur et les check-​​points. Il exclut les Pales­ti­niens et enferme la cité dans une enve­loppe juive her­mé­ti­quement scellée.

Cependant, l’itinéraire du tram com­porte trois arrêts à Shuafat, une ban­lieue pales­ti­nienne de Jéru­salem. Shuafat se trouve en face de la colonie de Pisgat Zeev et juste en bas de la route qui mène à French Hill, il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le tram s’y arrête. Rien d’étonnant non plus que les res­pon­sables de la muni­ci­palité de Jéru­salem pré­sentent cela comme preuve que le tramway dessert tous les Jéru­sa­lé­mites, pales­ti­niens comme israéliens.

Ce qui est sur­prenant, c’est jusqu’où ils vont dans leur petite comédie. C’était presque drôle de lire l’autre jour dans Haaretz comment des res­pon­sables de la muni­ci­palité ont été irrités par une enquête d’opinion menée par le Consortium CityPass, la com­pagnie qui a obtenu le marché du tramway. Ce sondage demandait aux habi­tants si ça leur posait pro­blème que les Pales­ti­niens uti­lisent leur tram. Deux des ques­tions disaient : "Il y a trois arrêts à Shuafat ; est ce que cela vous pré­occupe ?" et "Tous les pas­sagers, juifs et arabes, peuvent entrer librement dans le tram, sans contrôle de sécurité ; est ce que cela vous préoccupe ?"

Un res­pon­sable muni­cipal, le directeur général Yair Maayan, furieux, a dit que les ques­tions étaient racistes. "Nous avons été stu­pé­faits de voir qu’une com­pagnie com­mer­ciale privée a osé aborder ce sujet, poser des ques­tions racistes comme celles-​​là et créer des troubles et du res­sen­timent dans la cité," a écrit Maayan dans une lettre à CityPass. Incroyable que tout à coup la muni­ci­palité de Jéru­salem –je devrais dire de Jéru­salem Ouest-​​ soit si pré­oc­cupée par le racisme dans la ville ? Etant donné la per­ception qu’ont les Israé­liens des Pales­ti­niens, la question est légitime parce que nous savons tous la dis­cri­mi­nation que les Israé­liens font subir aux « Arabes ». Nous savons aussi que le gou­ver­nement israélien a endoc­triné la popu­lation juive d’Israël, lui ins­tillant la peur et la méfiance des Pales­ti­niens en général. C’est ce qui a pour partie causé le succès de ses jus­ti­fi­ca­tions sécuritaires.

Parce que les Pales­ti­niens sont si déshu­ma­nisés, parce qu’ils sont tel­lement « enclins à la vio­lence », Israël a pu jus­tifier ses sup­posées mesures sécu­ri­taires à pra­ti­quement tous les niveaux. Ceci a conduit, je pense, à une défiance et des sus­pi­cions col­lec­tives et sté­réo­typées à l’encontre des Pales­ti­niens, une situation à laquelle CityPass pensait de toute évidence qu’il fallait s’atteler.

Mais ce n’est pas ce que je voulais surtout dire. Ce que je voulais dire c’est que le tramway est raciste par nature puisqu’il servira essen­tiel­lement à relier des colonies et à ren­forcer encore la main mise d’Israël sur Jéru­salem. Il n’y a pas d’arrêt pour les Pales­ti­niens du camp de réfugiés de Shuafat, ni pour ceux de Beit Hanina ou des vil­lages qui entourent Jéru­salem. Aussi, que la muni­ci­palité se mobilise pour une question “raciste” est absurde et c’est nous prendre pour des imbé­ciles. Le tramway n’est pas fait pour tous les citoyens de Jéru­salem et le fait que quelques Pales­ti­niens le prennent parfois n’est en rien une preuve d’égalité.

Alors, pourquoi cacher les inten­tions véri­tables ? La muni­ci­palité doit feindre l’égalité parce qu’Israël prétend que Jéru­salem est une ville unie pour tous ses habi­tants. Nous savons tous que c’est une autre farce. L’énorme dif­fé­rence entre Jéru­salem est et ouest est une preuve suf­fi­sante de la poli­tique dis­cri­mi­na­toire menée par Israël. Pourtant, à pre­mière vue, Israël a trop à perdre si son tram est cri­tiqué comme étant raciste.

Ces der­nières années ont vu suf­fi­samment de mau­vaise publicité autour de la construction du tram, avec le mou­vement BDS qui faisait pression sur plu­sieurs com­pa­gnies afin qu’elles retirent leur argent du projet au motif qu’il est illégal (après tout, il relie des colonies illé­gales sur une terre illé­ga­lement occupée). La com­pagnie fran­çaise Véolia a appa­remment retiré la plupart de ses parts dans le projet l’an passé, à la suite de pres­sions des groupes favo­rables au boycott et au droit. Elle a aussi appa­remment perdu des contrats pour environ 7 mil­lions de dollars à cause de son impli­cation dans le tramway.

Mais il n’est pas besoin de CityPass, de la muni­ci­palité de Jéru­salem ou même du tracé du tramway pour mettre en évidence le racisme d’Israël à l’encontre des Pales­ti­niens. Il suffit de lire cer­tains com­men­taires bles­sants sous l’article de Haaretz. L’une des réponses, « Les Arabes n’ont qu’à uti­liser des ânes », amène « Après tout ce sont des ânes eux-​​mêmes et ils se com­portent comme eux ». Un autre répond : « Ca montre que la menace du ter­ro­risme est endé­mique. La question n’a rien à voir avec la race. Il s’agit d’empêcher que des pas­sagers inno­cents soient massacrés ».

Pour nous, Pales­ti­niens, il n’y aura aucun honneur à voyager dans le tram quand il sera fina­lement terminé et en fonc­tion­nement. Si mes enfants veulent y voyager un jour par curiosité, je ser­rerai les dents et je mon­terai pour un unique trajet. La der­nière chose qu’il me faut c’est de me retrouver dans une colonie israé­lienne minable construite sur la terre qui appar­tient légi­ti­mement aux Palestiniens.