Qui empêchera les Palestiniens de frapper aux portes de l’enfer ?

Melhem Karam, jeudi 20 novembre 2008

Jusqu’à quel point la Palestine est le début et la fin de la cogi­tation de la région depuis soixante ans ?

Qui piège le monde arabe ? Les dos­siers explosifs pla­ceront sous eux la table des sys­tèmes arabes. D’aucuns disent que bon nombre de ces pro­blèmes s’inscrivent dans le cadre de l’impossible, d’autant qu’il est ancien. Une série noire est entrée sur sa ligne menaçant d’engendrer plus de dépouilles, de confron­ta­tions et de com­plexités locales et régio­nales. Il res­semble à une guerre d’un type nouveau que Donald Rum­sfeld a qua­lifiée “d’incendies de forêts”, au temps où il était à la tête du Pentagone. Après avoir quitté la “cita­delle”, il a ren­chéri : “C’est la guerre des cités”.

La guerre paraît être éter­nelle et rien ne se produit par hasard, mais est soumis à un scé­nario préparé avec minutie, visant à placer la région tout entière à l’intérieur d’un grand sinistre. Depuis l’occupation de l’Irak, la lecture est devenue pos­sible dans le scé­nario, n’ayant plus besoin de totems : la dis­lo­cation du monde arabe en sectes et tribus, pour vider le conflit arabo-​​israélien de son contenu et ins­taurer le projet de l’Etat pales­tinien indé­pendant. De là, ce ter­rible condo­minium entre chefs de tribus et de sectes, les ulémas de ce temps, alors que les bouches des élites ont été mises sous les scellés rouges.

C’est la ligne de démar­cation avec l’inconnu, dit notre ami Clovis Maksoud qu’inquiètent les poli­tiques de la jungle, appelant à changer les règles du jeu, au lieu de les res­taurer. Mais ce sombre souhait n’a pas de place dans la réalité, ni dans les faits, car nul ne peut faire face au déluge. Ce qui s’est passé à Gaza est moins une vic­toire, que le passage à la catas­trophe. Il s’agit d’un blocus, d’une sou­mission à travers le pain, le travail et l’espoir.

Maurice Duverger, le penseur his­to­rique, a imaginé que l’homme - le leader et l’homme : le gou­vernail et l’homme-boussole, est celui qui bouge et joue au point de ren­contre entre le génie des cir­cons­tances et le génie de la cause. Ainsi était Yasser Arafat. Avant lui, Ahmed Chou­kairy n’avait pas ce poids. Ni Hajj Amine Hus­seini. Quant à Mahmoud Abbas, son effi­cacité paraît limitée, ainsi que son rôle, commme s’il jouait dans le point perdu entre “Hamas”, Israël et l’Amérique. Natu­rel­lement, l’Histoire ne se meut pas, comme les hommes ne se réitèrent pas, à leur tour, mécaniquement.

C’est pourquoi, des solu­tions ont été pro­posées à la crise opposant “Hamas” à l’autorité de Abbas, notamment la dis­so­lution de l’Autorité nationale et son rem­pla­cement par des ins­ti­tu­tions placées sous l’égide inter­na­tionale, comme c’est le cas, à présent, du Kosovo serbe. Cette formule serait tran­si­toire et déter­minée par un délai jusqu’à ce que soient tranchés le sort de l’Etat, le droit de retour, Jéru­salem et les colonies. Cette échap­pa­toire, disent ses pro­mo­teurs, est pré­fé­rable de loin aux conflits, à la cris­pation aux affron­te­ments, à la famine et plus saine que la force de Hamas tentée de brandir ses armes en direction des hommes de Fateh.

Le contraire est également vrai. En cas d’acceptation de la démission de l’Autorité et de sa trans­po­sition sous l’ombrelle de la tutelle inter­na­tionale, il serait procédé au déploiement de forces inter­na­tio­nales séparant Israël des ter­ri­toires de l’Autorité. Les auteurs de cette vision estiment que cette solution pave la voie à l’Etat et sauve les Pales­ti­niens d’un triste sort. Il faut que les efforts tendent vers cette orien­tation, pour la pre­mière fois, soixante ans après le revers pales­tinien, la cause de Palestine s’étant trans­formée en dernier cas d’occupation dans le siècle actuel. Cela signi­fierait, s’il venait à se concré­tiser, la fin du rêve biblique du “Grand Israël”, ras­sem­blant la “Judée-​​Samarie”, soit la Cis­jor­danie, allant de la mer au fleuve. Il est naturel qu’Olmert y souscrive.

De même, les isla­mistes pales­ti­niens n’approuvent pas cette solution, parce qu’elle signifie la consé­cration de “l’entité sio­niste”. Seule l’Autorité pales­ti­nienne réclame des obser­va­teurs et des forces de sépa­ration et avec elles l’Union euro­péenne et une large fraction de l’opinion publique israé­lienne. De leur côté, l’Administration amé­ri­caine et le Congrès se disent dis­posés à exa­miner cette question, le com­men­tateur éminent Friedman ayant fait écho à leur option dans un article ayant ce titre : “Pourquoi n’envoyons-nous pas des forces amé­ri­caines de sépa­ration entre les Israé­liens et les Pales­ti­niens, comme nous l’avons fait en Irak où nous avons mis fin au régime de Saddam Hussein ?”

Mais la lutte des frères a éliminé la for­mation d’un nouveau gou­ver­nement à Ramallah qui serait un clou dans le cer­cueil du règne de l’Etat enterré par ses pro­tec­teurs. Un nouveau revers s’ajoutant à la série des anciens revers, au moment où l’Irak se noie dans le sang de ses fils ; que le Liban se morfond au-​​dessus de la braise des poblèmes et des dis­sen­sions sur tous les dossiers.

Les Amé­ri­cains qui sont maudits, matin et soir, par les Arabes, comme s’ils sont les seuls res­pon­sables de notre échec (où est donc notre res­pon­sa­bilité ?), se réjouissent de ce phé­nomène qui immo­bilise bien des col­lec­ti­vités arabes, poussant les élites vers la prison ou l’exil. Aussi, les crises poli­tiques, ont-​​elles généré des crises sociales, écono­miques et cultu­relles. Ce à quoi a fait allusion le sommet saoudo-​​égyptien de Charm el-​​Cheikh, insistant sur une solution en Palestine, comme base de la réédi­fi­cation, dans le sens émis par le général De Gaulle à la fin des années 50 du siècle dernier, ainsi que Bis­marck et Jean Monnet, artisan de l’unité européenne.

Jusqu’à quel point la Palestine est le début et la fin de la cogi­tation de la région depuis soixante ans ? La raison arabe était en dehors de la gla­cière et se trouve main­tenant à l’intérieur, la part amé­ri­caine étant très claire dans cet effon­drement. Au lieu d’extirper le modèle taliban d’Afghanistan, il est importé à Gaza et ailleurs, alors que le monde autour de nous évolue à un rythme effarant ! Le Liban n’est pas éloigné de ce phé­nomène. Mais les forces vives dans la petite patrie sont dis­posées à affronter toutes sortes de situa­tions. Après cette grande guerre, le feu blanc doit s’élever et pro­clamer le Liban comme une région située en dehors de la zone des volcans.

Telle est la noble mission du pré­sident Sleiman. Un jour, Edward Saïd a écrit : “L’ogre est parmi nous” et appelé à s’en débar­rasser, en revenant aux valeurs de l’action poli­tique, telle que les ont for­mulées les grands du Liban, loin du “machia­vé­lisme” mortel. Cet Orient doit adopter ces valeurs ou vieillir, parce que le globe ter­restre ne changera pas sa rotation”, selon les termes d’André Fontaine.