Qui a tué Arafat ?

Uri Avnery, lundi 12 septembre 2005

Puisque main­tenant toutes les digues ont été brisées, je suis prêt à dire ce que j’ai à l’esprit : dès le premier moment, j’étais sûr qu’Arafat avait été empoisonné.

Avant-​​hier, la une du Haaretz portait en gros titre : « Les doc­teurs ont dit : Arafat est mort du sida ou empoi­sonné. » Sida appa­raissait en premier.

Pendant des dizaines d’années, les médias israé­liens ont mené, sous l’inspiration du gou­ver­nement, une cam­pagne contre le diri­geant pales­tinien (à la seule exception de Haolam Hazeh, le magazine d’informations que j’ai dirigé). Des mil­lions de mots de haine et de dia­bo­li­sation ont été répandus sur lui, plus que sur toute autre per­sonne de sa géné­ration. Si quelqu’un pensait que cela se ter­mi­nerait après sa mort, il se trompait. Cet article, signé d’Avi Isa­sharof et Amos Harel, est la suite directe de cette cam­pagne de diffamation.

Le mot clé est, bien sûr, « sida ». Tout au long du long article, il n’y a pas la moindre trace de preuve pour cette allé­gation. Des reporters citent « des sources de l’establishment sécu­ri­taire israélien ». Ils citent également des médecins israé­liens « qui l’ont entendu dire par des médecins français » - une méthode ori­ginale pour un diag­nostic médical. Un pro­fesseur israélien res­pecté a même trouvé une preuve concluante : il n’a jamais été écrit qu’Arafat avait subi des tests sur le sida. Certes, une équipe médicale tuni­sienne a fait des tests sur lui à Ramallah et leurs résultats étaient négatifs, mais qui croirait des Arabes ?

Haaretz sait bien sûr comment se pro­téger. Quelque part dans l’article, très loin du titre à sen­sation, on trouve ces neuf mots : « la pro­ba­bilité qu’Arafat avait le sida est faible. » Donc Haaretz est peinard. En langage mili­taire, « its ass is covered » [il a assuré ses arrières]. Par com­pa­raison, le New-​​York Times, qui a publié un article simi­laire le même jour, a traité l’allégation sur le sida avec mépris.

Il y a une preuve très simple que l’allégation est fausse : s’il y avait même le plus petit sem­blant d’élément, l’énorme appareil de pro­pa­gande du gou­ver­nement israélien et l’establishment juif dans le monde l’auraient crié sur les toits, au lieu d’attendre dix mois. Mais en fait il n’y a aucune preuve quel­conque. Plus encore, les rédac­teurs eux-​​mêmes de l’article disent que les symp­tômes d’Arafat sont tota­lement incom­pa­tibles avec ceux du sida.

Alors, de quoi est-​​il mort ?

Depuis que j’ai pris part aux tumul­tueuses funé­railles à Ramallah, je me suis abstenu de donner mon opinion sur la cause de sa mort. Je ne suis pas médecin et mes dizaines d’années comme directeur d’un magazine d’investigation m’ont enseigné de ne pas avancer des allé­ga­tions que je ne serais pas capable de prouver devant la justice.

Mais, puisque main­tenant toutes les digues ont été brisées, je suis prêt à dire ce que j’ai à l’esprit : dès le premier moment, j’étais sûr qu’Arafat avait été empoisonné.

La plupart des médecins inter­viewés par Haaretz disent que les symp­tômes témoignent dans le sens de l’empoisonnement et, en fait, sont incom­pa­tibles avec toute autre cause. Le rapport des médecins français qui ont soigné Arafat pendant les deux der­nières semaines de sa vie dit qu’aucune cause connue de sa mort n’a été décou­verte. Il est vrai que les tests n’ont détecté aucune trace de poison dans son corps - mais les tests n’ont été faits que pour les poisons habi­tuels. Ce n’est un secret pour per­sonne que de nom­breux ser­vices d’espionnage dans le monde ont déve­loppé des poisons qui ne peuvent pas du tout être détectés ou dont les traces dis­pa­raissent dans un très court laps de temps.

Il y a quelques années, des agents israé­liens ont empoi­sonné le chef du Hamas, Khaled Mash’al avec une légère piqûre, dans une des prin­ci­pales rues d’Amman. Il n’a eu la vie sauve que parce que le roi Hussein a exigé qu’Israël four­nisse immé­dia­tement l’antidote. (Comme répa­ration sup­plé­men­taire, Benyamin Neta­nyahou a accepté de libérer un autre chef du Hamas, Cheikh Ahmed Yassine, qui a été assassiné quelques années après son retour à Gaza, par des moyens plus conven­tionnels - un missile aéroporté.)

En l’absence de symp­tômes de toute maladie connue, et puisque l’empoisonnement a été clai­rement évoqué, il est hau­tement pro­bable que Yasser Arafat a été vraiment empoi­sonné pendant un dîner quatre heures avant que les pre­miers symp­tômes apparaissent.

Je peux témoigner que les dis­po­si­tions sécu­ri­taires autour du rais étaient vraiment laxistes. A chacune de mes dizaines de ren­contres avec lui dans dif­fé­rents pays, j’ai tou­jours été étonné de la facilité avec laquelle un assassin potentiel aurait pu faire son travail. La pro­tection était tou­jours désin­volte, surtout si on la compare à la façon dont les Pre­miers ministres israé­liens sont pro­tégés. Il prenait souvent ses repas en com­pagnie d’étrangers, il embrassait ses visi­teurs. Ses associés rap­portent qu’il acceptait fré­quemment des bonbons de la part d’étrangers et prenait aussi des médi­ca­ments de ses visi­teurs, les avalant sur-​​le-​​champ. Après avoir survécu à des dizaines de ten­ta­tives d’assassinats, et même à un accident d’avion, il était parvenu à un certain fata­lisme, « tout est entre les mains d’Allah. » Je pense qu’au fond de lui il croyait vraiment qu’Allah le pro­té­gerait jusqu’à l’accomplissement de sa mission historique.

S’il a été empoisonné, par qui l’a-t-il été ?

Les pre­miers soupçons tombent, bien sûr, sur l’establishment sécu­ri­taire israélien. Il est vrai qu’Ariel Sharon a déclaré à plu­sieurs occa­sions qu’il avait l’intention de le tuer. Le sujet a été abordé dans des réunions du conseil des ministres. Deux fois au cours des der­nières années, mes amis et moi avons été convaincus que c’était imminent, que nous allions à la Mou­qataa à Ramallah pour lui servir de « bou­cliers humains ». Nous étions convaincus que le meurtre d’Arafat aurait beaucoup nui à Israël. Dans une de ses inter­views, Sharon a déclaré que notre pré­sence avait empêché sa liquidation.

La vérité est que Sharon s’est abstenu de tuer Arafat prin­ci­pa­lement parce que les Amé­ri­cains le lui inter­di­saient. Ils crai­gnaient que le meurtre soulève une énorme tempête dans le monde arabe et exa­cerbe le ter­ro­risme anti-​​américain. Mais cette inter­diction ne valait peut-​​être que pour un acte manifeste.

L’affaire Mash’al prouve que les ser­vices d’espionnage israé­liens ont les moyens d’empoisonner des gens sans laisser aucune trace. L’empoisonnement n’a été découvert que parce que ses auteurs ont été pris en fla­grant délit.

Cependant, une pro­ba­bilité, aussi forte soit-​​elle, n’est pas une preuve. A l’époque, il n’y a eu aucune preuve qu’Arafat ait été vraiment empoi­sonné par les ser­vices israéliens.

Mais, sinon les Israé­liens, qui donc ? Les ser­vices secrets amé­ri­cains en ont les capa­cités. Le Pré­sident Bush n’a jamais caché sa haine pour Arafat, un diri­geant obstiné qui ne s’est pas soumis à ses diktats. Il s’est empressé d’embrasser Mahmoud Abbas. Même main­tenant, les émis­saires amé­ri­cains qui se rendent à la Mou­qataa s’abstiennent osten­si­blement de déposer des cou­ronnes sur la tombe du raïs.

Mais les intérêts amé­ri­cains non plus ne consti­tuent pas une preuve. On peut penser à plu­sieurs autres sus­pects, même dans le monde arabe.

La mort d’Arafat a-​​t-​​elle profité à Sharon ?

Tout bien considéré, non. Tant qu’Arafat était en vie, le soutien amé­ricain à Israël était sans limites. Mais depuis sa mort, le Pré­sident Bush n’a pas caché son soutien à son suc­cesseur. La mal­heu­reuse débâcle amé­ri­caine en Irak oblige Bush à rechercher des réus­sites ailleurs dans le « Grand Moyen-​​Orient ». Il pré­sente Mahmoud Abbas comme un symbole des vents nou­veaux qui soufflent sur tout le monde arabe et musulman grâce à la poli­tique amé­ri­caine. Pour convaincre l’opinion pales­ti­nienne de sou­tenir Abbas, Bush met la pression sur Sharon, et c’est nouveau. Peut-​​être Sharon regrette-​​t-​​il les bons vieux jours de l’époque Arafat, quand la vie était simple et qu’un ennemi jouait son rôle.

Mais une per­sonne qui veut - comme Sharon le veut sûrement - briser le peuple pales­tinien et empêcher à tout prix l’établissement d’un Etat de Palestine viable doit tout sim­plement être heureux du décès d’Arafat qui avait uni l’ensemble du peuple pales­tinien. Il avait l’autorité morale pour imposer l’ordre, et il la mettait en pra­tique par l’empathie et la force, par la sagesse et la ruse, les menaces et la séduction.

Beaucoup de gens en Israël espé­raient que sans lui la société pales­ti­nienne se bri­serait, que l’anarchie détruirait ses fon­da­tions mêmes, que les groupes armés s’entretueraient et tue­raient la direction nationale. Ils sont cer­tai­nement contents qu’Arafat soit mort et ils prient pour l’échec de Mahmoud Abbas.

Un jour Arafat m’a assuré qu’ensemble nous ver­rions la paix de notre vivant. Il a été empêché de voir ce jour. Celui qui en est la cause - quel qu’il soit - a péché non seulement contre le peuple pales­tinien, mais aussi contre la paix et donc contre Israël.