Qui ? Moi !?

Uri Avnery, vendredi 11 août 2006

Main­tenant tout le monde admet déjà qu’il y a quelque chose qui fon­da­men­ta­lement ne va pas dans cette guerre. La preuve : la guerre des généraux, qui d’habitude inter­vient seulement après la fin d’une guerre, s’est déclarée publi­quement alors que la guerre est encore en cours.

AUJOURDHUI, la guerre est entrée dans sa cin­quième semaine. Dif­ficile à croire : notre puis­sante armée se bat main­tenant depuis 29 jours contre un « gang » ou une « orga­ni­sation ter­ro­riste », comme les res­pon­sables mili­taires aiment à les appeler, et l’issue de la bataille n’est tou­jours pas certaine.

Hier, des sources mili­taires en Israël ont annoncé que 400 des 1.200 « ter­ro­ristes » du Hez­bollah ont été tués. C’est-à-dire que 1.200 com­bat­tants ont tenu, face aux dizaines de mil­liers de nos soldats qui sont équipés des armes les plus modernes du monde ; et des cen­taines de mil­liers de citoyens israé­liens sont tou­jours sous le feu des roquettes pendant que nos soldats conti­nuent d’être tués.

QUI ? MOI ? Main­tenant tout le monde admet déjà qu’il y a quelque chose qui fon­da­men­ta­lement ne va pas dans cette guerre. La preuve : la guerre des généraux, qui d’habitude inter­vient seulement après la fin d’une guerre, s’est déclarée publi­quement alors que la guerre est encore en cours.

Le chef d’état-major, Dan Halutz, a trouvé le cou­pable : Udi Adam, chef du com­man­dement nord. Il l’a pra­ti­quement limogé en plein milieu de la bataille. C’est le vieux truc du voleur qui crie « Au voleur ! » En effet, il est évident que la per­sonne la plus res­pon­sable des échecs de la guerre est Halutz lui-​​même, avec sa croyance folle que le Hez­bollah pouvait être liquidé sim­plement avec des bom­bar­de­ments aériens.

Mais ce n’est pas seulement au sommet de l’armée qu’il y a des échanges d’accusations. Le com­man­dement mili­taire accuse le gou­ver­nement, qui lui renvoie l’accusation.

A la veille de son déclas­sement, Udi Adam a publi­quement accusé le gou­ver­nement de lui lier les mains. Autrement dit : le gou­ver­nement est res­pon­sable. Ehoud Olmert n’est pas resté silen­cieux et a déclaré que l’armée n’avait soumis aucun plan pour étendre la cam­pagne mili­taire. C’est à dire : si vous êtes incom­pé­tents, n’en rejetez pas la res­pon­sa­bilité sur moi !

Pour se jus­tifier, Olmert a ajouté une phrase signi­fi­cative : « Depuis le premier jour de la guerre, le gou­ver­nement n’a refusé à l’armée aucune de ses demandes ! » En d’autres termes, c’est le chef d’état-major qui fait la poli­tique et qui conduit la guerre, alors que la direction poli­tique se contente de valider toutes les « demandes » de l’armée.

Mais ce débat est stérile, parce qu’il ne tient pas compte du fait essentiel, qui devient de plus en plus clair de jour en jour : il est abso­lument impos­sible de gagner cette guerre. C’est pourquoi aucun plan ne marche.

UN PLAN ? QUEL PLAN ? Il y a des années, le com­men­tateur mili­taire de Haolam Hazeh, le magazine que je diri­geais à l’époque, était excédé des fan­fa­ron­nades de l’armée sur le fait qu’elle excelle en impro­vi­sa­tions. « L’art d’improviser », a-​​t-​​il écrit, « n’est qu’un autre nom de notre inca­pacité à planifier. »

Selon les rap­ports, l’armée israé­lienne se prépare à cette guerre depuis plus de trois ans. Le dernier exercice a eu lieu un mois avant que la guerre soit déclenchée et com­prenait l’invasion du Liban par des forces ter­restres. Il est clair que le com­man­dement n’avait pas prévu que la cam­pagne durerait quatre semaines et plus. Merde alors ! Car au fond il s’agit d’une guerre contre une petite bande de ter­ro­ristes. Cela ne fait que confirmer le dicton selon lequel même le meilleur plan de guerre ne peut pas sur­vivre au premier jour de la guerre.

LA GUERRE DU PAUVRE. Il est tout à fait clair que le mer­veilleux plan du com­man­dement mili­taire n’incluait pas la défense de l’arrière à l’intérieur de la zone de portée des roquettes. Il n’y avait pas de plan pour résoudre les cent et un pro­blèmes créés par l’attaque contre le Hez­bollah : depuis la pro­tection des popu­la­tions civiles contre des mil­liers de mis­siles jusqu’aux dis­po­si­tions écono­miques à prendre quand un tiers de la popu­lation d’un pays vit sous les bom­bar­de­ments et est paralysé.

Main­tenant les gens pro­testent, et bientôt les ministres et les généraux devront essayer de trouver quelqu’un à qui imputer cela aussi.

Cette guerre se mène sur le dos du faible, qui ne peut « s’évacuer » par lui-​​même de la zone des tirs de roquettes. Les riches et les nantis sont partis depuis long­temps - en Israël et au Liban. Le pauvre, le vieux, le malade et l’handicapé restent dans les abris. Ce sont ceux qui souffrent le plus. Mais ce ne sont pas ceux qui s’opposent à la guerre. Au contraire, ce sont les groupes les plus viru­lents en Israël et ils exigent « d’en finir », « de les fra­casser », « de les anéantir ».

D’ailleurs, cela n’est pas nouveau : les plus faibles de la société veulent tou­jours sentir qu’ils appar­tiennent à la nation la plus forte. Ceux qui n’ont rien deviennent les plus grands patriotes. Et ils sont aussi les prin­ci­pales victimes.

Ceux qui ont lancé et pla­nifié la guerre flattent cyni­quement les habi­tants du nord, qui y sont coincés, les appelant des « héros » et vantant leur « mer­veilleuse ténacité ».

CYNIQUES UNIS. Aujourd’hui la fin des tueries dépend des Nations unies.

David Ben Gourion les appelait avec mépris « ONU SHMONU » (UM-​​SHMUM en hébreu). Pendant la guerre de 1948, il a violé les réso­lu­tions de cessez le feu quand elles ne lui conve­naient pas (en tant que soldat, j’ai pris part à quelques-​​uns de ces actions). Lui et ses suc­ces­seurs au cours des années ont violé presque toutes les déci­sions de l’ONU nous concernant, arguant (non sans raison) que l’organisation était dominée par une majorité auto­ma­ti­quement anti-​​israélienne, com­posée du bloc sovié­tique et des pays du tiers-​​monde.

Depuis lors, la situation a changé. Le bloc sovié­tique s’est écroulé et les Nations unies sont devenue un bras du Dépar­tement d’Etat des Etats-​​Unis. Kofi Annan est devenu un portier et le vrai patron est le délégué amé­ricain, John Bolton, un néo-​​con. enragé et donc un grand ami d’Israël. Il veut que la guerre continue.

Le petit jeu amé­ricain consiste à donner à l’armée israé­lienne encore plus de jours, voire de semaines, pour continuer la guerre, pour entre­tenir le mirage de la vic­toire, tout en pré­tendant faire de gros efforts pour arrêter la guerre. Il semble qu’Olmert ait promis à Bush de gagner en fin de compte, si on lui en donne le temps.

Les nou­velles pro­po­si­tions du gou­ver­nement de Bey­routh ont allumé les feux rouges à Jéru­salem. Le gou­ver­nement libanais propose de déployer 15.000 hommes des troupes liba­naises le long de la fron­tière, de déclarer un cessez-​​le feu et de faire sortir les soldats israé­liens du Liban. C’est exac­tement ce que le gou­ver­nement israélien avait demandé au début de la guerre. Mais, main­tenant, cette pro­po­sition lui semble dan­ge­reuse. Car elle pourrait mettre fin à la guerre avant la vic­toire israélienne.

Ainsi une situation para­doxale s’est créée : le gou­ver­nement israélien est en train de rejeter une pro­po­sition qui cor­respond à ses objectifs ini­tiaux, et demande à la place le déploiement d’une force inter­na­tionale, qu’il refusait caté­go­ri­quement au début de la guerre. Voilà ce qui arrive quand on démarre une guerre sans objectifs clairs et réa­li­sables. On mélange tout…

GÉNÉRAUX ET COM­MEN­TA­TEURS. J’ai une pro­po­sition pour résoudre tous les pro­blèmes causés par cette guerre : virer les généraux et les commentateurs.

Les généraux n’ont pas brillé dans la conduite de la guerre. Mais eux et leurs cama­rades, les ex-​​généraux, se sont révélés d’excellents com­men­ta­teurs. Ils ont envahi les studios, créé un consensus national et réduit au silence toute cri­tique réelle. (Excepté une sorte de cri­tique : Pourquoi n’avançons-nous pas plus loin à l’intérieur du Liban ? Pourquoi n’avons-vous nous pas encore atteint le Litani ? Pourquoi ne sommes-​​nous pas au-​​delà du Litani ? Pourquoi n’avons-nous pas effacé les vil­lages libanais de la carte ?)

D’autre part, les sta­tions de radio montrent que les com­men­ta­teurs mili­taires savent exac­tement comment faire la guerre. Ils ont des opi­nions bien établies et donnent des tas de conseils. Ils savent quand avancer et où, quelles troupes déployer et quelles armes utiliser.

Alors pourquoi ne les laisse-​​t-​​on pas diriger la guerre ?

MACHOSTAN. La bande de généraux qui apparaît chaque soir sur toutes les chaînes de télé­vision pour faire un « briefing » (c’est-à-dire de la pro­pa­gande) à la nation, sont tous des mâles. Ils sont accom­pagnés d’une femme alibi, une vraie beauté qui porte le titre de « porte-​​parole de l’armée ». Les com­men­ta­teurs de TV sont, évidemment, de vrais mecs, de même que presque tous les autres intervenants.

La domi­nation des mâles est sou­lignée par le fait que le ministère des Affaires étran­gères est dirigé par une femme. En effet, depuis la fon­dation d’Israël, le ministère de la Défense a été le royaume des hommes, qui considère avec dédain le ministère des Affaire étran­gères, tou­jours considéré comme faible et mou. Aujourd’hui aussi, le ministère des Affaires étran­gères est le ventre mou de l’« esta­blishment de la défense ». Tsipi Livni, qui un moment a éveillé des espoirs, est un per­roquet de l’armée - comme Condo­leezza Rice est le per­roquet de Bush.

La guerre est, certes, une question d’hommes. Il en est ainsi depuis le début de la race humaine, et peut-​​être même avant. Une tribu de Babouins, par exemple, face à un danger, adopte auto­ma­ti­quement une for­mation défensive : vieillards, femmes et enfants au centre. Les jeunes hommes en cercle autour d’eux. Il n’y a qu’une dif­fé­rence entre eux et nous : leur chef est tou­jours le plus sage et le plus expé­ri­menté de la tribu.

L’amour du mâle pour la guerre - un phé­nomène que nous avons eu l’occasion d’observer de près ces der­niers jours - ne s’explique pas seulement par l’héritage bio­lo­gique. La guerre assure la domi­nation totale des mâles sur la société. Elle assure aussi la domi­nation totale des généraux sur l’Etat.

Si nous avons cru que cela chan­gerait avec un gou­ver­nement dirigé par des civils, nous avons d’évidence eu tort. C’est le contraire qui est vrai : les civils qui se pré­sentent comme des chefs de guerre ne sont pas meilleurs que les généraux. Un vieux général peut même avoir appris quelque chose de son expérience.

Je vais main­tenant dire quelque chose que je ne pensais jamais pouvoir dire. Il est tout à fait pos­sible que nous n’eussions pas glissé dans cette guerre stupide si Ariel Sharon était encore aux com­mandes. De fait, il n’a pas attaqué le Hez­bollah après le retrait en 2000. Une ten­tative lui suf­fisait. Ce qui prouve encore que si mau­vaise que soit la situation, le pire peut encore arriver.

Le désir de guerre explique aussi le choeur des dis­cours des cen­taines d’ex-généraux qui pensent et parlent à l’unisson en faveur de la guerre. Un cynique dirait : la belle affaire, après tout c’est l’armée qui leur donne leur position dans la société. Ils sont impor­tants aussi long­temps que le conflit entre Israël et le monde arabe continue. Le conflit garantit leur statut. Ils n’ont aucun intêrêt à quelque solution que ce soit.

Mais le phé­nomène est plus profond. L’armée est le creuset des offi­ciers supé­rieurs. Elle forme leur univers mental, leur attitude et leur style. En dehors des colons, le corps des offi­ciers supé­rieurs - avec ou sans uni­forme - est aujourd’hui le seul parti idéo­lo­gique en Israël et par consé­quent il a une énorme influence. Il peut faci­lement avaler un millier de petits fonc­tion­naires comme Amir Peretz à son petit déjeuner.

C’est pourquoi il n’y a pas de réelle capacité d’auto-critique. Au début de la cin­quième semaine, les slogans sont encore : En avant ! Vers le Litani ! Plus loin ! Plus fort ! Plus profond !