Quand il dit oui, que veut-​​il dire

Uri Avnery - 20 juin 2009, lundi 29 juin 2009

VOUS DEVEZ ÊTRE CONTENT”, me dit le jour­na­liste d’une station de radio popu­laire après le dis­cours de Neta­nyahou. “Fina­lement, il a accepté le plan que vous pro­posez depuis 42 ans !” (En fait, il y a 60 ans, mais qui fait le compte ?)

La une du Haaretz contenait un article de Gideon Levy, dans lequel celui-​​ci a écrit que “l’appel cou­rageux de Uri Avnery et de ses amis il y a 40 ans trouve main­tenant un écho, quoique très faible, d’un bout à l’autre (de l’échiquier poli­tique isréalien)”.

Je men­tirais si je niais avoir res­senti un bref sen­timent de satis­faction, mais qui s’est rapi­dement dissipé. Ce ne fut pas un dis­cours “his­to­rique”, ni même un “grand” dis­cours. Ce fut un dis­cours habile.

Il contenait un ver­biage mora­li­sateur pour apaiser Barack Obama, immé­dia­tement suivi du contraire, pour calmer l’extrême droite israé­lienne. Pas beaucoup plus.

NETANYAHOUDÉCLARÉ que “Notre main est tendue pour la paix”.

Cela rap­pelait quelque chose à mon oreille : pendant la guerre du Sinaï en 1956, un membre de mon équipe édito­riale faisait partie de la brigade qui conquit Charm-​​el-​​Cheikh. Comme il avait grandi en Egypte, il inter­viewa l’officier supé­rieur égyptien capturé, un colonel. “A chaque fois que David Ben-​​Gourion annonce que sa main est tendue pour la paix”, lui dit l’Egyptien, “nous devons nous mettre sur nos gardes”.

Et en effet, c’était la méthode de Ben-​​Gourion. Avant chaque pro­vo­cation, il déclarait “notre main est tendue pour la paix”, en ajoutant des condi­tions qui étaient tota­lement inac­cep­tables pour l’autre côté. Il créait ainsi une situation idéale (pour lui). Le monde considère Israël comme un pays épris de paix, alors que les Arabes res­semblent à des tueurs de paix en série. Notre arme secrète est le refus arabe, était la plai­san­terie habi­tuelle à Jéru­salem à l’époque.

Cette semaine, Nétanyahou a ressorti le même vieux stratagème.

JE NE SOUS-​​ESTIME pas, bien sûr, l’importance du fait que le chef du Likoud ait pro­noncé ces deux mots “Etat palestinien”.

Mots lourds de sens poli­tique. Une fois lâchés dans le monde, ils ont leur vie propre. Contrai­rement aux chiens, on ne peut pas les rappeler.

Dans une chanson d’amour popu­laire israé­lienne, le garçon demande à la fille : “Quand tu dis non, que veux-​​tu dire ?” On devrait demander : Quand Neta­nyahou dit oui, que veut-​​il dire ?

Mais même si les mots “Etat pales­tinien” ont passé ses lèvres, contraint et forcé, et même s’il n’a pas du tout l’intention de les faire passer à la réalité, il est important que le chef du gou­ver­nement, chef du Likoud ait été obligé de les pro­noncer. L’idée de l’Etat pales­tinien fait main­tenant partie du consensus national, et seule une poignée de gens d’ultra droite la rejette fran­chement. Mais ce n’est que le début. La prin­cipale bataille sera de trans­former l’idée en réalité.

L’ENSEMBLE du dis­cours s’adressait à une seule per­sonne : Barack Obama. Il n’avait pas pour but de lancer un appel aux Pales­ti­niens. Il est tout à fait clair que les Pales­ti­niens ne sont que l’objet passif d’une dis­cussion entre le Pré­sident des Etats-​​Unis et le Premier ministre d’Israël. Sauf dans de vieux clichés usés, Neta­nyahou parle d’eux et non pas à eux.

Il est prêt, dit-​​il, à conduire des négo­cia­tions avec la com­mu­nauté pales­ti­nienne, et cela, bien sûr, “sans préa­lables”. Cela signifie : sans préa­lables de la part des Pales­ti­niens. De la part de Neta­nyahou, il y a beaucoup de condi­tions préa­lables, chacune d’elle visant à ce qu’aucun Pales­tinien, aucun Arabe et évidemment aucun musulman ne puisse accepter de négocier.

Condition 1 : Les Arabes doivent recon­naître Israël comme l’Etat-nation des Juifs” (et pas seulement “un Etat juif”, comme beaucoup de médias le disent de façon erronée. Comme a déjà répondu Hosni Mou­barak : Aucun Arabe ne peut accepter cette condition, car cela signi­fierait que le 1,5 million d’Arabes citoyens d’Israël ne seraient plus liés à l’Etat, et que l’on renon­cerait d’avance au droit au retour des réfugiés pales­ti­niens – prin­cipal argument de négo­ciation côté arabe.

Il faut rap­peler que quand les Nations unies ont décidé en 1947 la par­tition de la Palestine entre un “Etat juif” et un “Etat arabe”, elles ne vou­laient pas définir le caractère des deux Etats. Elles établis­saient juste des faits : il y avait deux popu­la­tions hos­tiles l’une à l’égard de l’autre dans le pays, et donc le pays devait être réparti entre elles. (Cependant 40% de la popu­lation de l’Etat “juif” était com­posée d’Arabes.)

Condition 2 : L’Autorité pales­ti­nienne doit avant tout établir son gou­ver­nement sur la bande de Gaza. Comment ? Fina­lement, c’est le gou­ver­nement israélien qui empêche les voyages entre la Cis­jor­danie et la bande de Gaza, et aucune force pales­ti­nienne ne peut passer d’un côté à l’autre. Et la solution du pro­blème par l’établissement d’un gou­ver­nement d’unité est aussi écartée : Neta­nyahou a caté­go­ri­quement déclaré qu’il n’y aurait aucune négo­ciation avec une direction pales­ti­nienne qui inclurait des “ter­ro­ristes qui veulent nous annihiler” – sa façon de citer le Hamas.

Condition 3 : L’Etat pales­tinien sera démi­li­tarisé. Ceci n’est pas une idée nou­velle. Tous les plans de paix élaborés jusqu’à aujourd’hui parlent d’accords de sécurité qui pro­tè­ge­raient Israël d’attaques pales­ti­niennes et la Palestine d’attaques israé­liennes. Mais ce n’est pas ce que Neta­nyahou a en tête : il ne parle pas d’accords mutuels mais de domi­nation. Israël contrô­lerait l’espace aérien et les pas­sages de fron­tières de l’Etat pales­tinien, trans­formant celui-​​ci en une sorte de bande de Gaza géante. Donc, le style de Neta­nyahou a été déli­bé­rément domi­nateur et humi­liant : il espère mani­fes­tement que le mot “démi­li­tarisé” suffira pour faire que les Pales­ti­niens disent “non”.

Condition 4 : Jéru­salem unifiée restera sous admi­nis­tration israé­lienne. Ceci n’était pas proposé comme une manœuvre en vue de négo­cia­tions mais pré­senté comme une décision défi­nitive. Cela en soi garantit qu’aucun Pales­tinien, aucun Arabe ou même aucun musulman n’accepterait une telle proposition.

Dans l’accord d’Oslo, Israël s’engage à négocier sur l’avenir de Jéru­salem. Il est une règle de droit géné­ra­lement admise que si on s’engage à négocier, on accepte de le faire bona fide, sur la base de conces­sions mutuelles. Donc, tous les plans de paix pré­voient que Jérusalem-​​Est – entiè­rement ou par­tiel­lement – reviendra sous admi­nis­tration arabe.

Condition 5 : Entre Israël et l’Etat pales­tinien, il y aura des “fron­tières défen­dables”. Celles-​​ci sont des mots de code pour des annexions sup­plé­men­taires par Israël. Cela signifie : pas de retour aux fron­tières de 1967, pas même avec un échange de ter­ri­toires qui per­met­trait à quelques grandes colonies d’être inté­grées à Israël. Afin de créer des fron­tières “défen­dables”, une grande partie des ter­ri­toires pales­ti­niens occupés (qui en tout repré­sentent à peine 22% de la Palestine d’avant 1948) sera absorbée dans Israël.

Condition 6 : Le pro­blème des réfugiés sera résolu “à l’extérieur du ter­ri­toire d’Israël”. Ce qui signifie : pas un seul réfugié ne sera autorisé à retourner. Certes, toute per­sonne réa­liste reconnait qu’il ne peut pas y avoir le retour de mil­lions de réfugiés. Selon l’initiative de paix arabe, la solution doit être “mutuel­lement acceptée” – ce qui signifie qu’Israël doit donner son accord pour toute solution. L’hypothèse est que les deux parties seront d’accord pour le retour d’un nombre sym­bo­lique de per­sonnes. C’est une question hau­tement sen­sible, qui doit être traitée avec pru­dence et une extrême sen­si­bilité. Neta­nyahou fait le contraire : sa décla­ration pro­vo­ca­trice, dépourvue d’empathie, est clai­rement des­tinée à pro­voquer un refus automatique.

Condition 7 : Pas de gel de la colo­ni­sation. La “vie normale” des colons conti­nuera. Ce qui signifie : l’activité de construction pour la “crois­sance natu­relle” conti­nuera. Ceci illustre les propos de Michael Tarazy, un conseiller juri­dique de l’OLP : “ Nous négo­cions sur le partage d’une pizza, et pendant ce temps Israël la mange.”

Tout ceci était dans le dis­cours. Ce qui n’y était pas n’est pas moins inté­ressant. Par exemple, les mots : Feuille de route, Anna­polis, Palestine, le plan de paix arabe, occu­pation, sou­ve­raineté pales­ti­nienne, ouverture des points de passage de la bande de Gaza, les hau­teurs du Golan. Et, encore plus important : il n’y a pas le moindre soupçon de respect pour l’ennemi qui doit devenir un ami, selon les mots d’un ancien dicton juif.

ALORS, QUEST-CE qui est le plus important ? La recon­nais­sance verbale d’ “un Etat pales­tinien” ou les condi­tions qui vident ces mots de tout contenu ?

La réponse du public est inté­res­sante. Dans un sondage d’opinion fait immé­dia­tement après le dis­cours, 71% le sou­tiennent, mais 55% croient que Neta­nyahou n’a fait que “céder à la pression amé­ri­caine”, et 70% ne croient pas qu’un Etat pales­tinien verra vraiment le jour dans les quelques pro­chaines années.

A quoi cor­respond exac­tement ce soutien de 71% ? La solution de “l’Etat pales­tinien” ou les condi­tions qui bloquent son appli­cation – ou les deux ?

Il y a bien sûr une minorité d’extrême droite qui préfère une confron­tation avec les Etats-​​Unis à l’abandon de tout ter­ri­toire entre la mer Médi­ter­ranée et le Jourdain. Tout au long de la route allant à Jéru­salem, on peut voir de grandes affiches mon­trant un montage pho­to­gra­phique d’Obama portant un couvre-​​chef arabe. (Cela fait froid dans le dos, parce que cela nous rap­pelle exac­tement le même poster avec Yitzhak Rabin sous le keffieh.) Mais la grande majorité des gens com­prennent qu’une rupture avec les Etats-​​Unis doit être évitée à tout prix.

Neta­nyahou et la droite espé­raient que les Pales­ti­niens rejet­te­raient fran­chement ses paroles, se pré­sentant ainsi comme des per­sonnes qui refusent sys­té­ma­ti­quement la paix, tandis que le gou­ver­nement israélien serait vu comme celui qui fait le premier pas, petit mais signi­fi­catif, vers la paix. Ils sont sûrs que cela n’aboutirait à rien : l’Etat pales­tinien ne sera pas créé, le gou­ver­nement israélien ne donnera rien, l’occupation demeurera, l’activité de colo­ni­sation se pour­suivra et Obama acceptera tout cela.

ALORS LA question essentielle est : comment réagira Obama ?

La première réaction fut faible. Une réponse poliment positive.

Obama ne cherche pas une confron­tation avec le gou­ver­nement israélien. Il semble qu’il veuille exercer une “douce” pression, vigou­reu­sement mais tran­quillement. Selon moi, c’est une approche sage. Quelques heures avant le dis­cours, j’ai ren­contré l’ex-Président Jimmy Carter. La ren­contre eut lieu à l’hôtel Amé­rican Colony de Jéru­salem Est. Elle était orga­nisée par Gush Shalom, et plu­sieurs autres orga­ni­sa­tions paci­fistes israé­liennes y par­ti­ci­paient. Dans mes remarques intro­duc­tives, j’ai signalé que nous étions dans la même salle exac­tement il y a 16 ans, pendant que les accords d’Oslo étaient en train d’être signés à Washington, les mili­tants de la paix et les diri­geants de la popu­lation pales­ti­nienne et que nous avions ouvert des bou­teilles de cham­pagne. L’euphorie de ces moments a disparu sans laisser de trace.

Israé­liens et Pales­ti­niens ont perdu tout espoir. Des deux côtés, l’écrasante majorité veut une fin du conflit mais ne croit pas que la paix est pos­sible – et chaque côté rejette la res­pon­sa­bilité sur l’autre. Notre tâche est de raviver la croyance que c’est vraiment possible.

Pour ceci, on a besoin d’un événement spec­ta­cu­laire, une sorte de choc élec­trique vivi­fiant – comme la visite his­to­rique d’Anouar al Sadate à Jéru­salem en 1977. J’ai suggéré qu’Obama vienne à Jéru­salem et parle direc­tement aux Israé­liens, peut-​​être même depuis la tribune de la Knesset, comme Sadate.

Après avoir écouté atten­ti­vement les par­ti­ci­pants, l’ancien Pré­sident nous encou­ragea dans nos acti­vités et avança quelques pro­po­si­tions personnelles.

LE POINT DECISIF en ce moment est, bien sûr, la question des colonies. Obama insistera-​​t-​​il sur un gel total de toute activité de construction ou non ?

Neta­nyahou espère s’en dégager. Il a main­tenant trouvé un nouveau truc : on doit auto­riser de ter­miner les projets qui ont réel­lement démarré. On ne peut pas les arrêter en plein milieu. Les plans ont déjà été approuvés. Les loca­taires attendent leurs appar­te­ments, et on ne doit pas leur porter pré­judice. La Cour suprême ne per­mettra pas un gel. Argument par­ti­cu­liè­rement ridicule, puisque la Cour permet à un voleur de dépenser plus d’argent qu’il n’a volé avant d’être sanctionné).

Si Obama cède là-​​dessus, il ne devra pas être surpris en décou­vrant tar­di­vement que ces projets concernent 100.000 nou­velles unités de logements.

Ceci nous conduit au fait le plus important de cette semaine : les colons n’ont pas fait d’éclat après le dis­cours de Neta­nyahou. Au contraire. Ici et là, on a entendu quelques cri­tiques. Mais la grande majorité des colons armés est restée remar­qua­blement tranquille.

Ceci nous rap­pelle l’inoubliable Sherlock Holmes, qui expli­quait comment il résolut une de ses énigmes en portant son attention sur “le curieux incident du chien pendant la nuit”.

“ Mais le chien n’a rien fait pendant la nuit !”, objecta quelqu’un.

“C’est cela qui est curieux”, remarqua Holmes.