Quand Israël commerce avec l’Iran

Alain Gresh, dimanche 5 septembre 2010

Les décla­ra­tions incen­diaires du pré­sident Ahma­di­nejad contre Israël, les pro­cla­ma­tions des diri­geants israé­liens selon les­quelles l’Iran repré­sente une menace immi­nente et exis­ten­tielle, pour­raient faire oublier que les rela­tions entre les deux pays ont été parfois ambiguës au cours de l’histoire récente, même après la révo­lution isla­mique de 1979.

On sait que, durant la dic­tature du Chah, l’Iran et Israël ont entretenu des rela­tions stra­té­giques fondées sur la lutte contre le monde arabe ; une alliance qui incluait aussi l’Ethiopie du Negus et la Turquie, soit les trois pays non arabes de la région. La révo­lution de 1979 aboutit à la rupture des rela­tions diplo­ma­tiques entre les deux pays, mais les contacts n’ont pas disparu pour autant.

L’épisode le plus célèbre est celui de l’Irangate (qui éclate en 1986) et la vente à l’Iran de matériel mili­taire, tran­saction qui impli­quait l’administration Reagan, le gou­ver­nement israélien et divers tra­fi­quants d’armes (lire Alastair Crooke, « Quand Israël et l’Iran s’alliaient discrètement », Le Monde diplo­ma­tique, février 2009.) A l’époque, durant la guerre Irak-​​Iran, Israël consi­dérait que la menace repré­sentée par Saddam Hussein était la plus grave, et que l’on devait donc aider les Ira­niens à tout prix.… Cette poli­tique fut, un court moment, sou­tenue par l’administration Reagan ; mais celle-​​ci ne tarda pas à tourner casaque et à aider mas­si­vement le gou­ver­nement de Bagdad, fermant les yeux sur l’utilisation par ce dernier d’armes chi­miques, notamment contre les Kurdes à Halabja. A l’époque, « notre ami Saddam » avait bonne presse, à Paris comme à Washington.

A lire les décla­ra­tions bel­li­cistes actuelles des diri­geants israé­liens, on pourrait penser que tout cela est de l’histoire ancienne. Il n’en est rien. Sur le site Lobelog​.com, Eli Clifton révèle qu’Israël main­tient des rela­tions com­mer­ciales avec son ennemi exis­tentiel (« Israel Still Trades With Its “Exis­tential Threat” », 30 août 2010). Il signale un article du quo­tidien Maariv, dont on trouvera la tra­duction en anglais. L’affaire est simple : des marbres sont extraits de car­rières ira­niennes, envoyés en Turquie pour y être traités et exportés ensuite vers Israël. Ce com­merce va à l’encontre de la loi israé­lienne qui interdit les rela­tions avec les pays ennemis, soit la Syrie, le Liban et l’Iran. L’an dernier, des infor­ma­tions avaient révélé que des tonnes de pis­taches, dont les Israé­liens sont de grands consom­ma­teurs, venaient aussi d’Iran, tou­jours par la Turquie.

Le plus étrange est la jus­ti­fi­cation donnée au jour­na­liste de Maariv par Danny Cata­rivas, chef de la division du com­merce inter­na­tional à l’Association des indus­tries israé­liennes : « Les Amé­ri­cains peuvent faire des choses que d’autres ne peuvent pas faire. » Et il explique qu’un petit pays dépendant de son com­merce inter­na­tional comme Israël doit séparer l’économique du poli­tique et ne pas entrer dans une logique de boycott écono­mique. « De la même manière que nous sommes indignés par les ten­ta­tives de nous boy­cotter, nous sommes les der­niers qui appuieront n’importe quel boycott. »

Un autre aspect savoureux, si l’on peut dire, de cette affaire est que non seulement ces impor­ta­tions israé­liennes de marbre ont net­tement aug­menté ces der­nières années, mais aussi que les car­rières sont la pro­priété du gou­ver­nement iranien, celui-​​là même qui est dénoncé comme voulant détruire Israël.

Autre infor­mation concernant l’Iran : à l’occasion de la publi­cation de ses Mémoires, l’ancien premier ministre Tony Blair, l’un des prin­cipaux res­pon­sables de la guerre cri­mi­nelle menée contre l’Irak , s’est pro­noncé en faveur d’une action mili­taire contre l’Iran : « Il n’est pas accep­table que l’Iran dispose de capa­cités nucléaires mili­taires. Je crois que nous devons nous pré­parer à les affronter, mili­tai­rement si néces­saire. » (Notons qu’il parle de « capa­cités » et non de pos­session de la bombe.) (Tim Shipman, « How Blair was seconds from ordering RAF to shoot down pas­senger plane over London after 9/​11 », The Daily Mail, 2 septembre).