Processus de paix : c’est du côté de Washington qu’il faut désormais regarder

entretien avec Alain Dieckhoff, mercredi 24 juin 2009

Proche-​​Orient Le 14 juin, dans son premier dis­cours de poli­tique étrangère depuis son élection, le Premier ministre israélien Ben­jamin Neta­nyahu acceptait le principe d’un État pales­tinien. Une pre­mière pour ce leader du Likoud. Néan­moins, cette accep­tation était immé­dia­tement assortie de toute une série de condi­tions, dont la démi­li­ta­ri­sation de cet État pales­tinien et la recon­nais­sance, par les Pales­ti­niens d’Israël comme État juif. Pour Alain Dieckhoff*, spé­cia­liste de la question israé­lienne et cher­cheur au CNRS/​CERI à Paris, la balle est désormais dans le camp de Washington.

Emilie Le Sueur : - Que repré­sente l’acceptation, sous condi­tions, du principe d’un État pales­tinien par Ben­jamin Netanyahu ?

R-​​ « C’est un grand pas pour Neta­nyahu, mais un tout petit pas pour la paix. Par rapport à l’idéologie de droite dont il est issu, c’est un pas en avant pour Neta­nyahu. Le Premier ministre s’était tou­jours bien gardé d’accepter ne serait-​​ce que la logique des deux États. Cela dit, replacée dans le contexte des avancées réa­lisées par ses pré­dé­ces­seurs issus du même terreau idéo­lo­gique, comme Ehud Olmert ou Ariel Sharon, c’est une avancée relative. Per­son­nel­lement, ces décla­ra­tions peuvent lui coûter, mais fina­lement, Neta­nyahu prend acte d’une situation dont une partie de sa famille poli­tique avait pris acte avant lui.

Par ailleurs, cette accep­tation est un tout petit pas pour la paix. Le fait d’avoir posé des condi­tions préa­lables avant même de consentir à ouvrir des négo­cia­tions en bonne et due forme rend assez irréa­liste l’ouverture de pour­parlers sérieux sur de telles bases. »

Q-​​ Comment expliquez-​​vous cette insis­tance de la part des auto­rités sur la recon­nais­sance par les Pales­ti­niens d’Israël en tant qu’État du peuple juif ? R-​​ « Neta­nyahu insiste effec­ti­vement sur ce point, mais il n’est pas le premier à le faire. La ten­dance avait com­mencé à appa­raître au cours des der­nières années. Dans le fond, ce qui est demandé aux Pales­ti­niens, ce n’est pas sim­plement de recon­naître Israël, comme l’OLP l’avait fait en 1993 dans le cadre de la recon­nais­sance mutuelle. Une recon­nais­sance dont les gou­ver­ne­ments de Yitzhak Rabin, d’Ehud Barak, mais aussi de Ben­jamin Neta­nyahu entre 1996 et 1999, s’étaient d’ailleurs contentés. En exi­geant des Pales­ti­niens la recon­nais­sance d’Israël comme État juif, on leur demande de recon­naître non seulement l’État, mais également l’idéologie sur laquelle cet État est fondé, c’est-à-dire le sio­nisme. Il me paraît for­tement impro­bable qu’une telle recon­nais­sance se réalise. Ce type de recon­nais­sance n’est, en outre, géné­ra­lement pas demandé dans le cadre des rela­tions inter­na­tio­nales. Les États se recon­naissent en tant que tels. Les États-​​Unis avaient reconnu l’Union sovié­tique en tant qu’État en 1933, mais pas en tant qu’État com­mu­niste. Le Pakistan, par exemple, est fondé sur une légi­timité isla­mique. Mais les États recon­naissent l’État pakis­tanais indé­pen­damment de son fon­dement propre. Les États n’ont pas à recon­naître la légi­timité interne sur laquelle un État est fondé. Et puis, que veut dire « État juif » ? Que met-​​on der­rière ce terme ? Même en Israël, il est certain que tout le monde, notamment les reli­gieux et les non-​​religieux, ne donnent pas le même sens à ce terme. C’est un débat sans fin. »

Q-​​ Comment expliquer, dès lors, cette exi­gence du gou­ver­nement Neta­nyahu ? R-​​ « On peut inter­préter cette demande comme étant de nature tac­tique. Émettre une telle demande, c’est s’exposer inévi­ta­blement à ce qu’elle soit rejetée. Ainsi, on rend caduc tout espoir de négo­cia­tions avant même qu’elles ne commencent. »

Q-​​ Est-​​il pos­sible d’imaginer que Neta­nyahu pose autant de condi­tions en pré­vision de futures négo­cia­tions, qu’il place la barre très haut parce qu’il sait qu’il devra lâcher du lest ? R-​​ « Je ne pense pas que le dis­cours de Neta­nyahu s’inscrive dans une pers­pective cré­dible de négo­cia­tions. Je prends l’exemple de la démi­li­ta­ri­sation. Beaucoup de négo­cia­teurs pales­ti­niens de l’OLP ne sont pas opposés, sur le principe, à l’idée d’une cer­taine démi­li­ta­ri­sation. Si un État pales­tinien est effec­ti­vement formé, les négo­cia­teurs sont conscients que, dans un premier temps du moins, cet État ne sera pas un État comme les autres. Qu’il y aura des limites sur le type d’armement utilisé, qu’il ne béné­fi­ciera pas, par exemple, d’une aviation miliaire. Et ce n’est pas un obs­tacle majeur en soi. Dans le cadre des accords d’Oslo, les Pales­ti­niens ont accepté de ne pas avoir d’armée en tant que telle, mais plutôt une force de police. Néan­moins, il y a un pro­blème à partir du moment où l’on pose la démi­li­ta­ri­sation comme condition préa­lable. Autant elle peut être un objectif, autant elle ne saurait être une condition pour l’ouverture de négo­cia­tions. Le pro­blème est que l’on a l’impression qu’Israël négocie avec lui-​​même. Or, c’est avec un par­te­naire qu’il faut négocier. Il faut être dans une logique de com­promis, même si chacune des parties peut avoir, ini­tia­lement, des objectifs en tête. »

Q-​​ Lors de son dis­cours, Neta­nyahu s’est refusé à tout gel de la colo­ni­sation, comme le réclame la com­mu­nauté inter­na­tionale, les États-​​Unis en tête, ainsi que la feuille de route. Comment analysez-​​vous cette position ? R-​​ « Affirmer, comme Neta­nyahu l’a fait, qu’il n’y aura pas de nou­velles implan­ta­tions est une fausse concession, car depuis 15 ans, il n’y a pas eu de nou­velle implan­tation stricto sensu. Même sur les implan­ta­tions sau­vages, un point sur lequel Neta­nyahu aurait pu faire des conces­sions pas trop coû­teuses, il n’a rien dit. Il n’y a donc aucune ambi­guïté, Neta­nyahu a opposé, sur ce point, une fin de non-​​recevoir à Barack Obama. »

Q-​​ Et pourtant, le pré­sident amé­ricain a déclaré que le dis­cours de Neta­nyahu était « un important pas en avant »… R-​​ « Nous sommes là dans le jeu de la diplo­matie. Les diplo­mates ont tou­jours ten­dance à voir le verre à moitié plein. Là, ils se concentrent sur l’acceptation par Neta­nyahu du principe des deux États. Cela dit, je pense qu’il va être très dif­ficile de construire quelque chose à partir de ces posi­tions. La partie est sin­gu­liè­rement compliquée. »

Q-​​ Pensez-​​vous que le pro­cessus de paix est dans l’impasse ? R-​​ « Pas néces­sai­rement. La phi­lo­sophie de Neta­nyahu a été clai­rement exposée. Ce n’est donc pas du côté israélien qu’il faut attendre grand-​​chose. D’eux-mêmes, les Israé­liens n’avanceront pas. En ce qui concerne les Pales­ti­niens, on ne voit pas trop ce qu’ils peuvent faire, a for­tiori dans leur situation de division. C’est donc du côté de Washington qu’il faut regarder. Je pense que les choses impor­tantes vont se faire dans les semaines à venir (l’émissaire amé­ricain pour le Proche-​​Orient) George Mit­chell a pour objectif de fina­liser une sorte de pro­gramme de travail pour essayer d’avancer vers une reprise des négo­cia­tions en bonne et due forme. Les États-​​Unis ont déployé beaucoup d’énergie sur ce dossier depuis janvier. Leur cré­di­bilité est en jeu, ils ne peuvent pas baisser les bras main­tenant. La question est de savoir comment ils vont s’y prendre. »

Q-​​ Pré­ci­sément, comment les États-​​Unis peuvent-​​ils faire pression sur Israël ? R-​​ « Les États-​​Unis n’ont pas besoin d’exercer de pres­sions par­ti­cu­lières sur Israël. Étant donné leur relation stra­té­gique avec les États-​​Unis, les Israé­liens ne peuvent pas se per­mettre de rester sur une position tota­lement opposée à celle de l’administration amé­ri­caine. On peut ima­giner que les États-​​Unis pré­sentent un calen­drier de négo­ciation et amènent les parties autour d’une table. Il sera dès lors dif­ficile pour Israël de refuser l’invitation. Pour mémoire, en 1991, le Premier ministre Yitzhak Shamir, repré­sentant de la ligne dure israé­lienne, ne voulait pas aller à la confé­rence de paix de Madrid. Fina­lement, il est venu. La balle est donc aujourd’hui dans le camp des États-​​Unis. »

Q-​​ Si Neta­nyahu est amené à lâcher du lest, il risque tou­tefois de se retrouver en porte-​​à-​​faux avec cer­tains blocs, notamment le parti de Lie­berman, de sa coa­lition. Ce qui pourrait mener à une nou­velle crise poli­tique… R-​​ « Que Neta­nyahu perde sa majorité est un scé­nario pos­sible. Et il est pro­bable qu’il agite cette menace devant les États-​​Unis pour "prouver" que sa marge de manœuvre est limitée. Mais Washington peut lui rétorquer qu’il pourra tou­jours reformer une autre majorité, peut-​​être plus cen­triste. Un retour de Tzipi Livni n’est pas exclu. Neta­nyahu a une marge de manœuvre. »

* Alain Dieckhoff a assuré la direction de l’ouvrage intitulé L’État d’Israël, publié chez Fayard en 2008.