Pourquoi un Tribunal Russell sur la Palestine ?

Brahim Senouci, jeudi 24 décembre 2009

Dans l’esprit des ini­tia­teurs du Tri­bunal Russell sur la Palestine, la fin du conflit israélo-​​palestinien doit résulter d’une solution juste, fondée sur le droit.

Il y a un fait désormais établi aux yeux de l’opinion publique mon­diale. Israël n’a pas la volonté de faire la paix avec les Pales­ti­niens sur la base du droit inter­na­tional. La poli­tique menée depuis des décennies par tous les gou­ver­ne­ments israé­liens n’est qu’une longue litanie d’évitements, de recherche de cadres qui seraient autant de sub­stituts à celui que fixent les réso­lu­tions onu­siennes, l’Avis de la Cour Inter­na­tionale de Justice de juillet 2004… Les Accords d’Oslo consti­tuent le premier exemple de cette stra­tégie de rem­pla­cement de la contrainte de la légalité inter­na­tionale par une poli­tique de négo­ciation sans fin, négo­ciation ne com­portant aucun préa­lable, aucune réfé­rence aux textes juri­diques per­ti­nents. La Feuille de Route obéit à la même logique, encore plus per­verse puisque, non seulement les réso­lu­tions votées par l’ONU ne sont plus consi­dérées comme la base unique de règlement du conflit, mais encore l’ONU est ravalée au rang de com­parse au sein d’un Quar­tette au sein duquel la pré­do­mi­nance des Etats-​​Unis ne fait aucun doute.

Cela fait donc deux décennies qu’un fan­to­ma­tique " pro­cessus de paix " est censé apporter un règlement poli­tique, tout ceci sur fond de mas­sacres de popu­la­tions civiles comme à Gaza, d’extension de la colo­ni­sation, d’édification d’un Mur dont le but est d’annexer sans cesse plus de ter­ri­toires. Itzak Shamir, Premier Ministre israélien que Bush père avait " contraint " à s’asseoir à une table de négo­cia­tions avec les Pales­ti­niens à Madrid, avait déclaré être d’accord pour fonder un pro­cessus de paix à condition qu’il y ait " beaucoup de pro­cessus et pas beaucoup de paix ".

L’avènement d’Obama a pu laisser espérer un inflé­chis­sement de la poli­tique état­su­nienne dans un sens moins favo­rable à Israël. Quelques coups de semonce du puissant lobby israélien ont vite fait litière des belles réso­lu­tions du dis­cours du Caire.

Il faut se rendre à l’évidence. La Palestine, étranglée, appauvrie, démunie, voit se dresser contre elles une coa­lition ras­sem­blant les états les plus puis­sants de la planète, les Etats-​​Unis, l’Europe, ainsi que cer­tains états, dont des régimes arabes qui croient pouvoir trouver leur salut en tro­quant la défense de la Palestine contre la pérennité de leur pouvoir.

Que faire ?

Il faut que l’opinion publique inter­na­tionale réalise que la pièce qui se joue au Proche-​​Orient peut, si elle ne s’en mêle, devenir une tra­gédie, celle de la dis­pa­rition d’une nation et d’un peuple. Une telle issue, outre son caractère révoltant, aurait des consé­quences incal­cu­lables sur la sta­bilité du monde. En effet, elle enverrait aux peuples le signal que la justice, le droit, n’ont plus cours et que le primat de la force rede­vient la norme. Ce serait bien entendu une mau­vaise nou­velle, non seulement pour les popu­la­tions du tiers-​​monde mais aussi pour celles des pays déve­loppés, car pro­mises à un avenir où le tout sécu­ri­taire liber­ticide ne réussira pas à les pré­munir contre les attentats terroristes.

Nolens volens, la Palestine est devenue une cause emblé­ma­tique, une sorte de mar­queur de l’état du droit dans le monde. Il y a d’autres tra­gédies de par le monde, souvent bien plus meur­trières. Les hérauts du sio­nisme ne manquent d’ailleurs pas d’en faire l’un des éléments de leur pro­pa­gande en nous invitant à " regarder ailleurs ". Il se trouve que les vic­times de ces tra­gédies sou­tiennent elles-​​mêmes la cause pales­ti­nienne. Les kef­fiehs fleu­rissent partout, en Europe mais aussi en Afrique et en Asie ! Tout se passe comme si la souf­france du monde s’incarnait dans la figure du Palestinien.

C’est dans ce contexte qu’est née l’initiative du Tri­bunal Russell sur la Palestine. Le Tri­bunal Russell a été fondé en 1966 par le mathé­ma­ticien anglais et prix Nobel de lit­té­rature Lord Ber­trand Russell à l’époque de l’agression état­su­nienne au Vietnam. Pour définir l’esprit et l’objectif de ce Tri­bunal, il eut ces mots : " Puisse ce Tri­bunal pré­venir le crime de silence ". La sen­tence, délivrée par Jean-​​Paul Sartre qui en fut le pré­sident, eut un effet consi­dé­rable sur l’opinion publique et contribua sans doute à hâter la fin de la guerre.

C’est l’espoir que cultivent les ini­tia­teurs du Tri­bunal Russell sur la Palestine. Tou­tefois, dans leur esprit, la fin du conflit israélo-​​palestinien doit résulter d’une solution juste, fondée sur le droit. Israël empêche une telle solution d’émerger et viole de façon déli­bérée le droit inter­na­tional. Ces vio­la­tions ont été constatées à maintes reprises. Les ins­tances onu­siennes ne peuvent pas faire autrement que de constater l’absence d’exécution des réso­lu­tions qu’elles ont édictées. La Cour Inter­na­tionale de Justice constate également les infrac­tions au droit et aux conven­tions de Genève. Amnesty Inter­na­tional et Human Rights Watch décrivent par le menu les infrac­tions com­mises par les Israé­liens. Le rapport Gold­stone fait état de crimes de guerre et de pos­sibles crimes contre l’humanité per­pétrés à Gaza.

Le Tri­bunal Russell n’a donc pas pour objectif de dresser une nou­velle fois la liste des crimes commis par Israël. Il se contentera de les rap­peler, avec la force qui convient.

Son objet est de juger, devant l’opinion inter­na­tionale, les acteurs, Etats ou orga­ni­sa­tions, qui ont permis aux cri­minels de se sous­traire à la justice. Il dési­gnera à l’opinion inter­na­tionale les acteurs, Etats ou orga­ni­sa­tions, qui ont permis à Israël de béné­ficier d’une scan­da­leuse impunité.

Gageons que l’opinion inter­na­tionale se saisira de la sen­tence qu’il pro­noncera et l’agitera sous le nez de ses gou­ver­nants pour les contraindre à faire res­pecter le droit.