Pourquoi Israël veut doubler le nombre de ses colonies en Cisjordanie

Pierre Barbancey ; René Backmann, mercredi 4 mars 2009

Washington va-​​t-​​il laisser Tel-​​Aviv se com­porter comme bon lui semble ou, au contraire, hausser le ton alors que pro­cessus de paix a déjà été mis à mal par l’offensive israé­lienne meur­trière sur la bande de Gaza ?

Quelques heures avant l’arrivée à Jéru­salem, hier soir, de la nou­velle secré­taire d’État amé­ri­caine, Hillary Clinton, les révé­la­tions faites par le Mou­vement la Paix main­tenant (qui a recentré ses acti­vités sur la colo­ni­sation depuis plu­sieurs années) vont servir de test à la nou­velle admi­nis­tration Obama. Washington va-​​t-​​il laisser Tel-​​Aviv se com­porter comme bon lui semble ou, au contraire, hausser le ton alors que pro­cessus de paix a déjà été mis à mal par l’offensive israé­lienne meur­trière sur la bande de Gaza ?

Selon l’organisation paci­fiste, le ministère de l’Habitat du gou­ver­nement sortant israélien a préparé des plans de colo­ni­sation intensive visant à qua­siment doubler le nombre de colons en Cis­jor­danie occupée. Ces plans de colo­ni­sation pré­voient la construction de 73 000 loge­ments dans les pro­chaines années, dont 5 700 dans des quar­tiers de Jérusalem-​​Est annexé. Au total, près de 300 000 colons israé­liens se sont ins­tallés en Cis­jor­danie depuis son occu­pation en juin 1967. Quelque 200 000 Israé­liens vivent dans une dou­zaine de quar­tiers de colo­ni­sation à Jérusalem-​​Est.

Pas plus gêné que ça, le porte-​​parole du ministère de l’Habitat, Eran Sidis, a sou­ligné qu’il ne s’agissait que de « projets pré­li­mi­naires » de pla­ni­fi­cation urbaine qui ne devien­draient opé­ra­tionnels qu’après avoir reçu l’aval d’au « moins cinq ins­tances offi­cielles ». Selon lui, « ces plans ne concernent que des construc­tions poten­tielles. Dans la pra­tique, une toute petite partie de ces projets d’urbanisme est mise en oeuvre ». Mal­heu­reu­sement, on ne sait que trop la réalité de ces plans qui n’ont rien de tech­nique et sont, au contraire, très poli­tiques. Le même, d’ailleurs, a accusé la Paix main­tenant d’avoir « mélangé des données qui n’ont rien à voir », sans pour autant démentir l’existence de ces projets. Pis, selon la Paix main­tenant, des construc­tions de 15 000 loge­ments ont déjà été approuvées, dont 9 000 sont en cours de construction. Les plans pré­voient en par­ti­culier, selon la Paix main­tenant, la construction d’une nou­velle implan­tation urbaine dans la région de Bethléem et celle de 3 000 loge­ments reliant l’implantation de Maalé Adoumim, à l’est de Jéru­salem, à la Ville sainte.

Ce dernier point est par­ti­cu­liè­rement important. Depuis les accords d’Oslo, Israël tente de couper tous liens entre Jérusalem-​​Est et la - Cis­jor­danie. En l’occurrence, il s’agit là d’empêcher la connexion avec Jéricho, qui sur­plombe la vallée du Jourdain. Dans le même temps, les auto­rités israé­liennes pour­suivent et la colo­ni­sation de Jérusalem-​​Est, comme on le voit avec ces nou­veaux plans, et celle du fameux mur dit de sépa­ration qui, en réalité, exclut de plus en plus de Pales­ti­niens de Jéru­salem. L’idée étant, à terme, d’invoquer le peu de pré­sence pales­ti­nienne dans la Ville sainte pour refuser toute reven­di­cation ter­ri­to­riale, et donc empêcher que l’est de la ville ne soit la capitale de l’État pales­tinien. C’est ce que sou­ligne également le secré­taire général de la Paix main­tenant, Yariv Oppen­heimmer : « La réa­li­sation de ces projets ren­drait tota­lement irréa­li­sable la consti­tution d’un État pales­tinien aux côtés d’Israël. »

Que valent, dans ces condi­tions, les récentes décla­ra­tions amé­ri­caines ? Avant de se rendre au Proche-​​Orient, Hillary Clinton, accom­pagnée par son émis­saire pour le Proche-​​Orient, George Mit­chell, avait réaf­firmé l’engagement de - Washington en faveur de la création d’un État pales­tinien. En 2003, déjà, la feuille de route pré­voyait le gel de la colo­ni­sation. Un enga­gement qu’Israël n’a jamais tenu, et qu’aucun pays occi­dental n’a jamais tenté de lui faire res­pecter. C’est à cette aune que la poli­tique amé­ri­caine sera jugée. D’autant que ces nou­veaux plans de colo­ni­sation ont été élaborés sous le gou­ver­nement d’Ehoud Olmert, auquel par­ti­cipent Tzipi Livni et Ehoud Barak offi­ciel­lement en faveur d’un État pales­tinien ! Neta­nyahou peut-​​il faire pire ? [1]


Dans le Noub­velObs, René Backmann analyse les raisons de cette colo­ni­sation à outrance :

Pourquoi Israël accélère la colonisation de la Cisjordanie

Tandis qu’il affirmait être favo­rable à une solution du pro­blème pales­tinien fondée sur la coexis­tence de deux Etats et se déclarait disposé à reprendre les négo­cia­tions de paix avec les res­pon­sables pales­ti­niens, le gou­ver­nement israélien sortant se pré­parait à construire, dans les pro­chaines années, 73.000 loge­ments en Cis­jor­danie dont 5700 à Jerusalem-​​Est. C’est ce que révèle un rapport de l’organisation La Paix main­tenant, publié lundi 2 mars. Selon ce document, fondé sur des données en pro­ve­nance du ministère de l’Habitat, la construction en Cis­jor­danie de 15.000 loge­ments a déjà été approuvée par le gou­ver­nement et des projets portant sur 58.000 autres unités sont à l’étude. Ce qui signifie – en se basant sur le chiffre moyen de quatre per­sonnes par logement – que près de 292.000 nou­veaux colons vien­draient s’installer en Cisjordanie.

Un résident de la Cisjordanie sur 6 est un colon

Actuel­lement, le ter­ri­toire compte déjà – selon les chiffres israé­liens – 460.000 colons. Près de 260.000 sont dis­persés dans les quelque 220 colonies – offi­cielles ou sau­vages – de Cis­jor­danie. Environ 200.000 autres vivent dans la dizaine de colonies adja­centes à Jerusalem-​​est. Actuel­lement, un résident de la Cis­jor­danie sur 6 est un colon, un citoyen israélien sur 13 vit dans une colonie. C’est dire le poids des colons et de leurs alliés dans la poli­tique israé­lienne et dans la majorité par­le­men­taire de Ben­nyamin Netanyahou.

Lors de la signature des accords d’0slo en 1993, on comptait environ 110.000 colons en Cis­jor­danie. Non seulement, leur nombre n’a pas été "gelé", comme le recom­man­daient les accords, mais il n’a cessé de croître. En d’autres termes, tout en se déclarant favo­rable à la création d’un Etat pales­tinien en Cis­jor­danie (et à Gaza), Israël évacuait Gaza mais conti­nuait sans répit à implanter des colons en Cis­jor­danie. Dans quel but ?

Le mur ou la stratégie israélienne d’"annexion"

Le tracé du mur de sépa­ration, construit par Israël à l’intérieur du ter­ri­toire pales­tinien donne une réponse claire à cette question. Long de plus de 700 kilo­mètres – alors que la "ligne verte", qui délimite la "fron­tière" entre le ter­ri­toire israélien et la Cis­jor­danie ne mesure que 320 km – ce mur com­porte une mul­titude de gigan­tesques méandres qui annexent de fait à Israël la plupart des grands "blocs" de colo­ni­sation et la majeure partie des colons. Selon La Paix Main­tenant, les nou­velles construc­tions prévues dans les deux plus grandes colonies – Ariel et Maale Adoumim – "annexées" à Israël par le tracé du mur, devraient doubler leur taille. Comment dans ces condi­tions créer un Etat pales­tinien viable dans l’espace restant ? C’est la question que posent, depuis des années, les res­pon­sables pales­ti­niens. C’est aussi la question que posent aujourd’hui cer­taines capi­tales, qui réclament en vain – comme Washington – un gel de la colonisation.

Les "nouvelles réalités sur le terrain"

Quel objectif poursuit le gou­ver­nement israélien en pour­suivant et en accé­lérant la colo­ni­sation de la Cis­jor­danie ? La réponse se trouve peut-​​être dans la lettre adressée en avril 2004 par George Bush à Ariel Sharon. Dans ce document, dont le contenu avait été endossé par le Congrès, le pré­sident amé­ricain, tournant le dos à tous les accords conclus à ce jour sur le sujet, indi­quait qu’à la "lumière des nou­velles réa­lités sur le terrain", il n’était "pas réa­liste" d’envisager, dans le cadre des négo­cia­tions sur le "statut final", un retour complet aux "lignes d’armistices de 1949"… c’est-à-dire à la "Ligne verte" tenue, jusqu’alors, pour la réfé­rence inter­na­tionale en matière de déli­mi­tation des ter­ri­toires israélien et pales­tinien. Cette question des "nou­velles réa­lités sur le terrain", c’est-à-dire des faits accomplis israé­liens, a été l’une des causes de l’échec des pour­parlers d’Annapolis. Elle est désormais au cœur de l’argumentation diplo­ma­tique israé­lienne, alors que l’administration Obama n’y fait plus réfé­rence. Tout se passe en fait comme si le gou­ver­nement israélien –qu’il envisage une solution négociée ou non – s’efforçait de la rendre, chaque jour, un peu plus dif­ficile à mettre en œuvre. Pour négocier en position de plus en plus forte ? Ou pour repousser indé­fi­niment la négo­ciation, en imposant au jour le jour sur le terrain, sa solution unilatérale ?

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