Pourquoi Avigdor Lie­berman est la pire chose qui pouvait arriver au Proche-​​Orient

Robert Fisk, jeudi 19 mars 2009

« Je peux iden­tifier le langage de Lie­berman au langage des Mladic, Karadzic et Milosevic »

A peine quelques jours après avoir grondé de colère lorsque le lobby d’Israël est parvenu à chasser Charles Freeman, celui qui ne mâche pas ses mots, du poste proposé de conseiller auprès d’Obama pour les ser­vices de ren­sei­gne­ments, les Arabes doivent main­tenant affronter un ministre des affaires étran­gères israélien dont – soyons francs ! – les com­men­taires racistes à propos des tests de loyauté pales­ti­nienne ont introduit dans le nouveau gou­ver­nement de Neta­nyahou l’un des poli­ti­ciens les plus désa­gréables au Proche-​​Orient.

Les Ira­kiens avaient produit le haïs­sable Saddam, les Ira­niens ont créé le dérangé Ahma­di­nejad – pour des raisons de bon sens, je laisse en dehors le diri­geant étrange de la Libye – et les Israé­liens ont à présent glo­rifié un homme, Avigdor Lie­berman, qui sur­passe même Ariel Sharon dans ce qu’il avait de pire.

Quelques Pales­ti­niens ont exprimé leur cruel plaisir qu’au moins l’Occident verra le « véri­table visage » d’Israël. J’ai déjà entendu ça aupa­ravant – quand Sharon est devenu Premier ministre – et l’absurdité habi­tuelle sera débitée, selon laquelle seul un « extré­miste pur et dur » peut faire les com­promis néces­saires pour arriver à un accord avec les Palestiniens.

Cette sorte d’aveuglement est une maladie du Proche-​​Orient. Le fait est que le futur Premier ministre israélien a bien fait com­prendre qu’il n’y aura pas de solution à deux Etats ; et il a planté un arbre sur le Golan pour montrer aux Syriens qu’ils ne le récu­pè­reront pas. Et à présent, il a introduit dans son gou­ver­nement un homme qui voit même les Arabes d’Israël comme des citoyens de seconde-​​classe.

La pre­mière visite de Lie­berman à Washington vaudra son pesant d’or. L’AIPAC – qui se fait passer pour un lobby israélien alors qu’il tra­vaille en fait pour le Likud – se battra pour lui et Dame Hillary devra l’accueillir cha­leu­reu­sement au Dépar­tement d’Etat. Qui sait ? Il pourrait même lui sug­gérer d’imposer également un test de loyauté aux mino­rités amé­ri­caines – ce qui vou­drait dire exiger un serment de fidélité de la part de Barack lui-​​même. Il n’y a aucune limite…

En Egypte, Avigdor Lie­berman tra­versera une période dif­ficile. Hosni Mou­barak est peut-​​être une poire pour les Amé­ri­cains, mais c’est Lie­berman, en se plai­gnant que le Pré­sident égyptien devrait rendre visite à Israël ou « aller se faire voir », qui a pro­fon­dément offensé un homme qui a pris de grands risques pour main­tenir son pays en paix avec l’Etat israélien.

Les Egyp­tiens ont été scan­da­lisés de lire dans leurs quo­ti­diens que Lie­berman a parlé de noyer les Pales­ti­niens dans la Mer Morte ou d’exécuter les Pales­ti­niens israé­liens qui par­laient au Hamas. Hier soir, un sup­porter de Lie­berman a fait une appa­rition sur la chaîne Al Jazeera pour décrire le Hamas comme « une orga­ni­sation barbare et anti­sémite » - même si des offi­ciers mili­taires israé­liens avaient ouver­tement parlé à ce groupe pré­ten­dument « barbare », à la fois avant et après l’accord d’Oslo.

Mais la poussée d’une admi­nis­tration aussi extré­miste en Israël et la réponse incu­rable de l’administration Obama aux soi-​​disant sup­porters d’Israël qui ont détruit la car­rière de Freeman, ne peuvent être que des nou­velles de mauvais augure pour le Proche-​​Orient. Arab News, dont le siège se trouve à Djedda [Arabie Saoudite], a relaté le désastre Freeman comme « une grave défaite pour la poli­tique étrangère des Etats-​​Unis ». Mais, tout en pro­nonçant les pla­ti­tudes habi­tuelles, la presse arabe a monté en épingle les remarques pusil­la­nimes de l’attaché de presse du gou­ver­nement amé­ricain, Robert Gibbs, interrogé sur la raison pour laquelle Obama était « resté muet » dans l’affaire Freeman. « J’ai observé avec beaucoup d’intérêt comment les gens per­çoivent dif­fé­rentes choses à propos de notre poli­tique et, durant la cam­pagne, si nous étions trop proche d’un camp ou de l’autre. Je ne les prends donc pas beaucoup en consi­dé­ration. » Prié de fournir « des réponses hon­nêtes », Gibbs a dit : « Celles-​​ci sont aussi honnête que possible ».

C’était presque aussi risible que ce qu’a écrit le New York Times, la semaine der­nière, lorsqu’il a essayé d’expliquer pourquoi Dame Hillary avait eu peur d’offenser les Israé­liens durant la for­mation du gou­ver­nement Neta­nyahou en décrivant la des­truction de 1.000 habi­ta­tions pales­ti­niennes comme « n’apportant rien d’utile ».

Sa pru­dence au Proche-​​Orient, a expliqué ce journal, était « un reflet du paysage traître au Proche-​​Orient, où une phrase déplacée peut froisser des élec­teurs de retour au pays ». C’est sûr ! Et lorsque M. Lie­berman arrivera à Washington, on verra bien de quels élec­teurs il s’agit.

Cependant, ceux-​​ci feraient bien de s’attarder sur le langage incen­diaire d’Avigdor Lie­berman. Il s’exprime comme un natio­na­liste russe plutôt que comme l’Israélien laïc qu’il prétend être.

J’ai couvert les mas­sacres de Bosnie au début des années 90 et je peux iden­tifier le langage de Lie­berman – exé­cu­tions, noyades, enfer et ser­ments de loyauté – avec le langage des Mladic, Karadzic et Milosevic.

Dame Hillary et son patron devraient ouvrir quelques ouvrages sur la guerre en ex-​​Yougoslavie s’ils veulent com­prendre à qui ils ont désormais affaire. « Qui n’apporte rien d’utile » ne sera pas la réponse appropriée.