Pour qui voter ?

Uri Avnery, dimanche 26 mars 2006

Avant tout, il y a un impératif catégorique. Tout le monde doit voter !

JE CROIS que ce doit être quelque chose comme la quin­zième fois que j’écris ce genre d’article. A la veille de chaque élection nationale, j’expose mes doutes et mes hési­ta­tions. Je ne dis pas aux gens comment voter. Ce que j’essaie de faire, c’est d’aider les élec­teurs (moi compris) à orga­niser leur réflexion et à par­venir à une conclusion logique, chacun suivant sa propre conscience et sa conception des choses.

Je sais, bien entendu, qu’aucun de nous ne fait son choix uni­quement sur la base de la logique. De nom­breux fac­teurs influencent un électeur qui se rend aux urnes, cer­tains conscients, d’autres incons­cients. Loyauté fami­liale ou rébellion contre elle, loyauté envers un parti, sym­pathie pour un diri­geant ou anti­pathie pour un autre, appar­te­nance à un groupe ou à une com­mu­nauté, les opi­nions des gens qui l’entourent - tout cela a un impact. Mais les gens rationnels et indé­pen­dants d’esprit essaieront, malgré tout, de laisser parler la logique.

Mes réflexions ne peuvent aider que les gens dont les opi­nions sont plus ou moins sem­blables aux miennes. C’est-à-dire les gens qui croient que la conclusion d’une paix israélo-​​palestinienne est essen­tielle pour l’avenir d’Israël, qu’ignorer la moralité et la justice ne sert pas l’intérêt national à long terme, que la conti­nuation de l’occupation est une calamité pour nous tous, que nous pouvons par­venir à la paix par des négo­cia­tions avec la direction pales­ti­nienne, que cette paix doit être basée sur la recon­nais­sance mutuelle et le respect entre l’Etat d’Israël et le futur Etat de Palestine, que la fron­tière entre eux doit être basée sur la Ligne Verte, que Jéru­salem doit être la capitale des deux Etats.

Ceci posé, pour qui faudrait-​​il voter ?

AVANT TOUT, il y a un impératif catégorique. Tout le monde doit voter !

Il est facile et tentant de dire : il n’y a per­sonne pour qui voter. Ce sont tous des hypo­crites cor­rompus. Il n’y a pas de réelle dif­fé­rence entre eux. Alors pourquoi se creuser la tête ? Pourquoi se salir les mains ? Pourquoi se com­pro­mettre là-​​dedans ?

Cette position présume que s’abstenir de voter ren­force la position que défend l’abstentionniste et affaiblit ses oppo­sants. Ou que cette pro­tes­tation est enre­gistrée quelque part et a ainsi une influence quel­conque. C’est une grave erreur. C’est un rai­son­nement tota­lement faux.

Voilà ce qui se passe en réalité : quand une per­sonne vote, elle sou­tient une cer­taine liste élec­torale. Si elle vote pour la liste X, 100% de son vote va à la liste X. Si elle ne vote pas ou met un bul­letin blanc, elle laisse les autres élec­teurs déter­miner le résultat. Elle n’utilise pas son aptitude à faire pencher la balance. De fait, elle confirme le choix fait par les autres. C’est comme si elle divisait son vote entre la droite, le centre et la gauche, suivant la dis­tri­bution générale des voix.

J’espère qu’aucun par­tisan de la paix ne sera tenté de suivre cette voie inefficace.

APRÈS AVOIR décidé de voter, nous devons déter­miner les prin­ci­pales consi­dé­ra­tions qui vont nous guider…

Dans ces élec­tions, comme dans presque toutes les pré­cé­dentes, nous sommes face à un dilemme : la liste la plus proche de nos convic­tions n’est pas néces­sai­rement celle qui pourra le plus contribuer à les mettre en pratique.

S’il en est ainsi, qu’est-ce qui est le plus important ? Vais-​​je me dire : je dois donner ma seule et pré­cieuse voix à une liste la plus proche des choses aux­quelles je crois même si sa chance d’influencer les déci­sions dans les pro­chaines années est minime, ou vais-​​je voter pour une liste moins proche de mes opi­nions mais capable en pra­tique d’avoir une influence sur les événements ?

Qu’est-ce qui est le plus moral - affirmer ce que je crois et voter pour un parti qui restera en dehors du cercle déci­sionnel, ou faire un com­promis sur les prin­cipes et voter pour un parti qui a une chance de réa­liser au moins une part des choses dans les­quelles je crois ? En bref, voter pour le dési­rable ou le réalisable ?

C’est un vrai dilemme, et il n’est pas question de le mini­miser. Je n’ai pas l’intention de conseiller qui que ce soit sur son choix. Chacun doit se pro­noncer en conscience. La seule chose à laquelle je peux aider, c’est à cla­rifier la signi­fi­cation de chaque choix.

LA LISTE la plus proche des objectifs rap­pelés ci-​​dessus est Hadash, avec en son centre le parti communiste.

Depuis la chute de l’Union sovié­tique, beaucoup de ques­tions que je me posais dans le passé n’ont plus lieu d’être. Ni l’idéologie mar­xiste ni la mémoire de Staline ne jouent plus aucun rôle.

Le pro­blème avec Hadash est tout autre : c’est qu’il est perçu dans l’esprit des gens comme un des « partis arabes ». Dans la Knesset sor­tante, ce parti ne comptait aucun membre juif. Dans la Knesset pro­chaine, il y en aura pro­ba­blement un : Dov Hinin, avocat, n°3 sur la liste, une per­sonne bien, com­pé­tente et active. Mais le parti ne se défera pas faci­lement de l’image de « parti arabe ». L’énorme majorité de ses élec­teurs seront arabes et sa cam­pagne élec­torale est tournée presque entiè­rement vers les Arabes.

Cela n’empêcherait aucun pro­gres­siste israélien de voter pour lui. Nous voulons un Etat dans lequel tous les citoyens sont égaux, quelles que soient leurs ori­gines. Mais ce vote aura un impact décisif sur la faculté du parti à influencer la poli­tique de l’Etat. Après tout, notre but prin­cipal est de changer l’opinion de la majorité en Israël puisque seul un tel chan­gement peut trans­former la poli­tique du pays.

Dès la fon­dation d’Israël, les citoyens arabes ont été exclus du pro­cessus déci­sionnel. C’est une situation hon­teuse, et nous devons lutter de toutes nos forces pour y mettre fin. Mais il n’y a abso­lument aucune chance que cela arrive pendant le mandat de la 17e Knesset. Le groupe Hadash sera sur la touche. La majorité des gens essaieront de l’oublier.

Aussi, c’est là que nous devrons prendre la pre­mière décision : voter pour un parti d’opposition isolé, proche de nos opi­nions, ou pour un parti moins proche mais qui peut - soit au gou­ver­nement, soit dans l’opposition - avoir une influence sur la majorité ? La pre­mière branche de l’alternative conduit à voter Hadash, la seconde conduit à voter Meretz ou parti travailliste.

FAUT-​​IL VOTER pour le Meretz ? Parmi les partis « juifs », c’est cer­tai­nement le plus proche des posi­tions exprimées ci-​​dessus. Son diri­geant, Yossi Beilin, a lancé l’Initiative de Genève il y a quelques années, qui constitue le pro­gramme non officiel du Meretz.

Le Meretz ne fait pas secret de son désir de par­ti­ciper au pro­chain gou­ver­ne­mentsi celui-​​ci est dirigé par Ehoud Olmert. Cette position est pro­blé­ma­tique. Olmert vise ouver­tement l’annexion de larges parts de la Cis­jor­danie. Etant donné qu’il ne pré­sente pas de carte défi­nitive, cette annexion peut être minimale (disons 15%) ou maximale (peut-​​être 55%) de la Cis­jor­danie. Elle peut inclure toute la vallée du Jourdain et les « blocs de colonies » - terme inventé, assez curieu­sement, par Beilin lui-​​même. Les blocs peuvent être plus ou moins étendus.

Si le Meretz entre au gou­ver­nement, il n’y aura abso­lument aucune oppo­sition de gauche à la Knesset, excepté les partis « arabes ». D’un autre côté, le Meretz peut arguer que sa pré­sence au gou­ver­nement peut aider à diminuer l’importance de l’annexion.

Un des pro­blèmes que me pose le Meretz tient à Beilin lui-​​même. Récemment, il a eu un déjeuner très médiatisé avec Avigdor Lie­berman, un des pires racistes. Après avoir partagé avec lui de « savoureux harengs », il a annoncé que Lie­bermann, l’homme qui n’est prêt à tolérer aucun Arabe en Israël, est en fait un bon gars, un com­pagnon rai­son­nable et com­pétent. Le début d’une belle amitié.

Je suis sûr que les harengs étaient déli­cieux. Mais il m’est très dif­ficile de voter pour un diri­geant capable de fré­quenter un raciste invétéré. Pis encore, de lui donner une légi­timité publique. Et à la veille d’élections par-​​dessus le marché.

MA PLUS sérieuse hésitation concerne le parti travailliste.

L’élection d’Amir Peretz à la tête du parti m’a rendu très heureux. C’était beaucoup plus qu’un simple chan­gement de per­sonne. C’était un chan­gement qua­li­tatif dans la société israélienne.

Pendant des dizaines d’années, nous étions dou­lou­reu­sement conscients que plus de la moitié des Juifs d’Israël, les « Orientaux », étaient dans leur écra­sante majorité très éloignés et décon­nectés du camp de la paix qui aurait dû être leur refuge naturel. J’ai tou­jours cru que la réso­lution de ce paradoxe était notre tâche la plus impor­tante et la plus dif­ficile. Et main­tenant un diri­geant né au Maroc a été élu à la tête du parti tra­vailliste. Cela brise tous les schémas établis dans l’arène poli­tique. Cela aura des consé­quences à long terme, sinon cette fois, du moins la prochaine.

Je ne connais pas Peretz de près. Mais il me fait l’impression d’un diri­geant res­pon­sable, intel­ligent et fort, avec de solides prin­cipes, non seulement dans le domaine social (ce qui est déjà beaucoup) mais aussi en ce qui concerne la paix. Il a une bonne expé­rience de négo­ciateur, et il com­prend l’importance de la négo­ciation avec la direction pales­ti­nienne. Je regrette que cette partie de son message ait été occultée, et presque passée sous silence, par les experts en mar­keting qui dirigent aujourd’hui la cam­pagne du parti travailliste.

Si on veut donner sa voix à un parti qui a la meilleure chance d’avoir une influence sur les déci­sions du pro­chain gou­ver­nement, on peut voter pour Peretz. Plus la part du parti tra­vailliste sera large par rapport à Kadima, plus sa part au gou­ver­nement et au pro­cessus de prise de décision sera impor­tante. Et aussi, plus la prise en main de Peretz sur son parti sera forte contre les ves­tiges de l’ère Pérès-​​Barak.

Une consi­dé­ration de plus plaide en faveur de Peretz. En allant voter pour la 17e Knesset, nous devrons avoir tou­jours en tête la 18e. En Israël, les pro­cessus politico-​​psychologiques sont lents. (La guerre du Kippour par exemple a déclenché une énorme vague de colère contre les diri­geants du parti tra­vailliste, en par­ti­culier Golda Meir et Moshe Dayan. Pourtant le grand chan­gement n’a pas eu lieu aux élec­tions inter­venues immé­dia­tement après la guerre mais quatre ans après.)

Je peux ima­giner que, si Peretz gagne assez de sièges, il deviendra un ministre important dans le pro­chain gou­ver­nement, acquerra une expé­rience de gou­ver­nement, libérera son parti de la vieille équipe et y intro­duira un nouvel esprit. Il sera alors un can­didat très sérieux au poste de Premier ministre aux pro­chaines élec­tions qui peuvent avoir lieu dans au plus un ou deux ans. Cela n’est pas certain, mais c’est cer­tai­nement possible.

D’un autre côté, s’il n’obtient pas assez de voix, nous ne pouvons pas être sûrs que le parti tra­vailliste conti­nuera dans la même direction. De sur­croît, il s’avèrera peut-​​être qu’un vote en faveur du parti tra­vailliste ren­forcera réel­lement le pro­gramme sha­ro­niste d’Olmert. Après tout, le pro­gramme du parti tra­vailliste n’appelle même pas au chan­gement de tracé du Mur.

On a l’impression que dans les élec­tions - contrai­rement aux autres événe­ments poli­tiques - le choix est entre rester propre et pur et aban­donner l’opportunité que nous avons une fois tous les quatre ans, ou saisir l’occasion pour essayer de faire pencher la balance dans notre pays pour rendre la paix un peu plus proche.

Un choix difficile.