Plomb durci 2

Uri Avnery – 26 décembre 2009, mardi 5 janvier 2010

Cette guerre a porté un coup fatal à la réputation d’Israël dans le monde.

Avons-​​nous gagné ? Demain mar­quera le premier anni­ver­saire de la guerre de Gaza, alias Opé­ration Plomb durci, et cette question occupe l’espace public.

Dans le consensus israélien, on a déjà donné la réponse : Evi­demment nous avons gagné, les Qassams ont cessé de tomber.

Réponse simple, pour ne pas dire pri­maire. Mais c’est ce qu’un obser­vateur super­ficiel constate. Il y avait les Qassams, nous avons fait la guerre, il n’y a plus de Qassams. Sdérot est prospère, les habi­tants de Beer­sheba vont au théâtre. Toute autre consi­dé­ration est de la philosophie.

Mais si on veut com­prendre les résultats de cette guerre, on doit se poser quelques ques­tions qui fâchent.

Le but réel de la guerre était-​​il d’arrêter les tirs de Qassams ? Ceci aurait-​​il pu être obtenu par d’autres moyens ? S’il y avait d’autres objectifs, quels étaient-​​ils ? Le bilan final est-​​il positif ou négatif pour ce qui concerne les intérêts d’Israël ?

JE PLAINS les his­to­riens. Ils doivent exa­miner des docu­ments, lire atten­ti­vement des pro­to­coles, dis­séquer des textes compliqués.

Les docu­ments sont trom­peurs. Si Tal­leyrand (ou qui que ce fut) avait raison de dire que les mots furent inventés pour cacher les pensées, c’est encore plus vrai des docu­ments. Les docu­ments fal­si­fient des faits, inventent des faits, en fonction de l’intérêt du rédacteur. Ils dévoilent un peu pour cacher le reste. Qui­conque a été chargé de res­pon­sa­bi­lités publiques le sait.

Donc, ignorons les pro­to­coles. Quels furent les objectifs réels de ceux qui ont déclenché la guerre ? Je crois que ce sont ceux que je vais énumérer ci-​​après, dans l’ordre décroissant de priorité.

1. Faire tomber le régime à Gaza, en faisant de la vie des habi­tants un tel enfer qu’ils se sou­lè­ve­raient contre le Hamas. 2. Rendre au gou­ver­nement et à l’armée leur dignité lar­gement entamée dans la deuxième guerre du Liban. 3. Res­taurer le pouvoir de dis­suasion de l’armée israé­lienne. 4. Faire cesser les tirs de Qassams. 5. Libérer le soldat Gilad Shalit.

Examinons les résultats un par un.

CETTE SEMAINE, des cen­taines de mil­liers de per­sonnes se sont ras­sem­blées dans la bande de Gaza pour une mani­fes­tation en soutien au Hamas. A en juger d’après les photos, ils étaient entre 200 et 400.000. Si l’on considère qu’il y a environ 1,5 million d’habitants dans la Bande, dont la plupart sont des enfants, c’était une par­ti­ci­pation tout à fait impres­sion­nante – spé­cia­lement au vu de la misère causée par le blocus israélien qui a continué durant toute l’année et des maisons dévastées qui n’ont pas pu être recons­truites. Il est donc prouvé que ceux qui croyaient que la pression sur la popu­lation allait pro­voquer un sou­lè­vement contre le Hamas avaient mani­fes­tement tort.

Les férus d’histoire n’ont pas été surpris. Quand il est attaqué par un adver­saire étranger, tout peuple s’unit der­rière ses diri­geants, quels qu’ils soient. Dommage que nos hommes poli­tiques et nos généraux ne lisent pas de livres.

Nos com­men­ta­teurs dépeignent les habi­tants de Gaza comme “regardant avec envie les bou­tiques flo­ris­santes de Ramallah”. Ces com­men­ta­teurs tirent également de son­dages d’opinion l’espoir qu’ils tendent à démontrer que la popu­larité du Hamas en Cis­jor­danie est en déclin. Si oui, pourquoi le Fatah a-​​t-​​il peur de la tenue d’élections, même après que tous les mili­tants du Hamas y ont été jetés en prison ?

Il semble que la plupart des habi­tants de la bande de Gaza sont plus ou moins satis­faits du fonc­tion­nement du gou­ver­nement du Hamas. En dépit de la misère de leur vie, il se peut aussi qu’ils soient fiers de sa fermeté. L’ordre est rétabli dans les rues, la cri­mi­nalité et la drogue sont en baisse. Le Hamas tente pru­demment de pro­mouvoir un pro­gramme reli­gieux dans la vie quo­ti­dienne, et il semble que cela ne dérange pas les gens.

Le principal objectif de l’opération a complètement échoué.

D’UN AUTRE CÔTÉ, le second objectif a été atteint. Le gou­ver­nement Olmert, qui avait perdu la confiance du public dans la deuxième guerre du Liban, l’a regagnée dans la guerre de Gaza. Cela n’a pas aidé Olmert lui-​​même – il a dû démis­sionner à cause de la sus­picion sur des affaires de cor­ruption qui planait au-​​dessus de lui.

L’armée a res­tauré sa confiance en elle. Elle a prouvé que les défi­ciences mili­taires, qui étaient mises en lumière à chaque étape de la guerre du Liban, étaient super­fi­cielles. L’opinion croit qu’à Gaza l’armée a bien fonc­tionné. Le fait qu’au total six soldats israé­liens furent tués par le feu ennemi, alors que plus d’un millier de per­sonnes sont mortes de l’autre côté, a ren­forcé cette croyance. Peu de per­sonnes ont été tour­mentées par des scru­pules d’ordre moral.

LA QUESTION de savoir si le troi­sième objectif – la dis­suasion – a été atteint est étroi­tement liée à une autre question : Qui a gagné la guerre militairement ?

Dans une guerre entre une armée régu­lière et une force de gué­rilla, il est dif­ficile de dire ce que signifie le mot “vic­toire”. Dans une bataille clas­sique entre armées, la vic­toire appar­tient à la partie qui garde le contrôle du champ de bataille une fois le combat terminé. Evi­demment cela ne s’applique pas dans un conflit asy­mé­trique. L’armée israé­lienne ne voulait pas rester dans la bande de Gaza. Au contraire, elle voulait abso­lument éviter une telle possibilité.

Cer­tains pré­tendent que le Hamas a gagné la guerre : si une bande de gué­rilleros mal armés a tenu trois semaines entières contre l’une des armées les plus fortes du monde, cela constitue une vic­toire. Il y a beaucoup de vrai dans cela.

D’un autre côté, la force dis­suasive de l’armée a cer­tai­nement été res­taurée. Tous les groupes pales­ti­niens et toutes les forces arabes en général, savent désormais que l’armée israé­lienne est prête à tuer et détruire sans aucun res­triction dans toute confron­tation mili­taire. A partir de main­tenant, les diri­geants du Hamas – comme ceux du Hez­bollah – réflé­chiront à deux fois avant de la provoquer.

LES TIRS DE QASSAMS ont presque tota­lement cessé. Le Hamas a même imposé son autorité sur les petites fac­tions extré­mistes qui vou­laient les poursuivre.

La force dis­suasive nou­vel­lement res­taurée de l’armée a sans aucun doute eu une inci­dence sur cet arrêt. Mais il est également vrai que l’armée prend grand soin de ne pas pro­voquer des inci­dents régu­liers, comme c’était son habitude avant l’opération Plomb durci. Au moins pour l’instant, la dis­suasion dans le théâtre de Gaza est mutuelle.

On peut se demander si on n’aurait pas pu trouver un autre moyen d’arrêter les tirs de Qassams sans aller jusqu’à la guerre. Si le gou­ver­nement israélien avait reconnu les auto­rités du Hamas dans la bande de Gaza, au moins de facto, et maintenu des rela­tions sérieuses avec lui, et s’il n’avait pas imposé le blocus, les mis­siles auraient-​​ils pu être stoppés ? Je le crois vraiment.

LA LIBÉ­RATION de Shalit – but en lui-​​même secon­daire mais important – n’a pas été obtenue. Si Shalit est libéré, ce sera seulement dans le cadre d’un échange de pri­son­niers et cela appa­raîtra comme une énorme vic­toire du Hamas.

SI L’ON PREND en consi­dé­ration tous ces résultats, on peut tirer la conclusion que la guerre s’est ter­minée par une sorte de match nul.

Sauf pour Goldstone.

Cette guerre a porté un coup fatal à la réputation d’Israël dans le monde.

Est-​​ce important ? David Ben-​​Gourion avait déclaré dans une phrase célèbre : « Ce n’est pas ce que les Goys disent qui est important, mais ce que les Juifs font. » D’un autre côté, Thomas Jef­ferson disait qu’aucune nation ne peut se per­mettre de se com­porter sans « le juste respect des opi­nions de l’humanité ». Jef­ferson avait raison. “Ce que le Goys disent” a un immense impact sur tous les aspects de notre vie – depuis le monde poli­tique jusqu’aux ques­tions de sécurité. La répu­tation de notre Etat dans le monde est un facteur vital pour notre sécurité nationale.

La guerre de Gaza – depuis la décision de lancer notre armée dans une zone den­sément peuplée jusqu’à l’utilisation du phos­phore blanc et d’armes à dis­persion de flé­chettes – a recouvert Israël d’un nuage sombre. Le rapport Gold­stone, venant après les images épou­van­tables dif­fusées pendant toute la guerre par les réseaux de télé­vision du monde entier, a produit une impression ter­rible. Des cen­taines de mil­lions de per­sonnes ont vu et entendu, et leur attitude à l’égard d’Israël s’est dété­riorée. Ceci aura un impact très important sur les déci­sions des gou­ver­ne­ments, l’attitude des médias et sur les mil­liers de petites et de grandes déci­sions concernant Israël.

Presque tous nos porte-​​paroles et jour­na­listes, depuis le Pré­sident jusqu’à l’invité du dernier débat télévisé, répètent comme des per­ro­quets que le rapport Gol­stone est “uni­la­téral”, “ignoble” et “men­songer”. Mais les gens tout autour du monde savent que c’est un rapport aussi honnête que ce qu’on pouvait attendre après la décision de notre gou­ver­nement de boy­cotter l’enquête. Les dégâts aug­mentent de jour en jour. Cer­tains sont irréversibles.

Il est impos­sible de mesurer les résultats de la guerre sans mettre ce fait dans la balance. Fina­lement, les dégâts que nous a infligés la guerre pèsent plus lourd que tous les béné­fices que nous en avons retirés.

Cer­taines per­sonnes parmi nos diri­geants acceptent cette conclusion sans le dire. Mais il ne manque pas de voix, tant chez les diri­geants que dans la rue, pour dire ouver­tement qu’un “Plomb durci 2” ne serait qu’une question de temps.

Un dicton attribué à Bis­marck énonce : les imbé­ciles apprennent de leur propre expé­rience, les gens intel­li­gents apprennent de l’expérience des autres. Où cela nous place-​​t-​​il ?