Planches de Palestine

Emmanuel Riondé, Pour la Palestine n°45, vendredi 8 juillet 2005

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En décembre 2002, le dessinateur-​​auteur Phi­lippe Squarzoni s’est rendu en Palestine avec la 41 ème mission de la Cam­pagne civile inter­na­tionale pour la pro­tection du peuple pales­tinien (CCIPPP). Cette mission était uni­quement com­posée d’adhérents de l’association Attac.

En décembre 2002, le dessinateur-​​auteur Phi­lippe Squarzoni s’est rendu en Palestine avec la 41 ème mission de la Cam­pagne civile inter­na­tionale pour la pro­tection du peuple pales­tinien (CCIPPP). Cette mission était uni­quement com­posée d’adhérents de l’association Attac. Il a tiré un ouvrage de ce bref séjour dans les ter­ri­toires pales­ti­niens. Torture Blanche est une bande des­sinée qui com­mence le 23 décembre et s’achève le 28 décembre 2002. Récit linéaire d’une mission, d’une confron­tation quo­ti­dienne avec « la vio­lence géo­gra­phique » dis­tillée par les colonies israé­liennes. Inter­ro­ga­tions d’un militant alter­mon­dia­liste sur les « connexions des dif­fé­rents réseaux pales­ti­niens et du mou­vement social inter­na­tional ». Prise de conscience brutale que « de quelque façon que les choses évoluent, le cycle actuel restera dans l’histoire comme une période infa­mante » (la mission se déroule au moment de l’Intifada Al Aqsa). Ren­contre avec la vio­lence quo­ti­dienne, avec la trouille, avec l’arbitraire, avec les bar­rages mili­taires, avec l’humiliation. Ren­contre avec des acteurs de la société civile pales­ti­nienne, des mili­tants israé­liens. Torture Blanche retranscrit tout cela, en planches noir et blanc, en un style dépouillé, efficace. Torture Blanche est un élément de plus qui vient nourrir la réflexion sur la façon dont le mou­vement de soli­darité inter­na­tional avec les Pales­ti­niens s’organise, sur ce que le conflit nous dit de la marche brutale du monde.

Torture Blanche est une BD sur la Palestine, événement suf­fi­samment rare pour être relevé dans ces colonnes. Entretien avec l’auteur.

PLP : Lors de votre pre­mière mani­fes­tation à Béthléem,vous vous inter­rogez : “ Qu’est ce que la soli­darité du mou­vement social mondial peut bien repré­senter pour les Pales­ti­niens ? ” Votre séjour sur place et le travail que vous avez ensuite mené pour écrire cet ouvrage vous ont-​​ils apporté une réponse ?

Phi­lippe Squarzoni : Tout comme le CCIPPP, les asso­cia­tions pales­ti­niennes que nous avons ren­con­trées sou­hai­taient la venue d’une mission com­posée de membres d’Attac. Les asso­cia­tions paci­fistes israé­liennes, celles qui se posi­tionnent clai­rement sur la question colo­niale, étaient aussi dans cette même optique.

Je crois que pour la popu­lation pales­ti­nienne la soli­darité importe, mais qu’elle vienne du mou­vement social mondial leur passe cer­tai­nement à côté. D’une cer­taine façon, il y a un décalage entre les attentes « poli­tiques » des orga­ni­sa­tions que nous avons pu ren­contrer et ce que vivent tous les jours les Pales­ti­niens. Ils sont soumis à des réa­lités très dures, et souvent confrontés à des luttes très immé­diates, parfois même de l’ordre de la survie ali­men­taire. Ce décalage était assez fla­grant lors du Forum Social Mondial de Ramallah, auquel nous avons par­ticipé, qui s’articulait prin­ci­pa­lement sur des ques­tions de pouvoir entre orga­ni­sa­tions arabes, et s’était organisé en marge de toute la société civile pales­ti­nienne de Ramallah. Cela dit, dans ces condi­tions d’occupation, il est très dif­ficile d’organiser d’une mani­fes­tation aussi large qu’à Porto Alegre, et de mobi­liser une popu­lation soumise à d’autres impératifs.

PLP : Le “ mou­vement social inter­na­tional ”, appellons comme cela la galaxie alter­mon­dia­liste ou l’altermondialisme, n’évite plus la question pales­ti­nienne. Ce mou­vement n’a-t-il pas notamment un rôle à jouer pour rap­peler qu’il s’agit bien d’un conflit colonial, et non reli­gieux, dont les moda­lités sont conformes à la façon dont l’ultralibéralisme veut orga­niser le monde ?

P. S. : Oui, et le décalage que j’évoquais plus haut ne veut pas dire, à mon sens, que rap­peller ces réa­lités soit hors de propos. Au contraire. C’est dif­ficile à faire dans un contexte d’occupation aussi brutale, mais la per­ti­nence de l’analyse demeure. C’est pré­ci­sément en sou­li­gnant la dimension poli­tique du conflit, en écartant les argu­ments reli­gieux qui viennent en para­siter la lecture, que l’on pourra pointer du doigt quels sont les enjeux réels du conflit israélo-​​palestinien et dévoiler sa véri­table nature : un conflit colonial, qui a vu une minorité s’imposer sur un ter­ri­toire, avec le soutien des grandes métro­poles occi­den­tales, et au détriment d’une popu­lation qui y vivait. On connait ce schéma : la quête d’un espace vital et l’usage de la force pour le conquérir. Bien sûr, il se sur-​​rajoute à ce conflit une dimension géo-​​politique, avec la « guerre contre le ter­ro­risme », qui fait de cette zone un para­digme des logiques en cours au niveau mondial, et une dimension écono­mique, par­ti­cu­liè­rement exa­cerbée avec la crise que connait actuel­lement l’économie israé­lienne. En Israël, c’est la popu­lation arabe, et par­ti­cu­liè­rement les femmes, qui paie le plus lourd tribut à la mon­dia­li­sation et à la poli­tique de Sharon. Mais une frange non négli­geable de la popu­lation juive subit le même sort. Pourtant aucun lien soli­daire ne sem­blait pos­sible lorsque nous y étions en 2002, les dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions ne sem­blaient même pas pouvoir l’envisager. C’est pourtant bien de là que pour­raient émerger de nou­velles soli­da­rités, à partir de liaisons trans­ver­sales de classes, qui se feraient sur la base d’intérêts communs et qui ver­raient Pales­ti­niens et Israé­liens lutter non plus les uns contre les autres, mais s’unir comme pauvres, luttant contre un ennemi commun, les élites et le système qui les oppresse. Nous pen­sions lors de cette mission que, bien que la tâche soit immense, les réseaux du mou­vement social mondial devaient s’employer à per­mettre l’émergence d’un tel dialogue.

PLP : Dans deux de vos pré­cé­dents ouvrages, Zapata et Garduno, vous passez du Chiapas à la Croatie, des paradis finan­ciers à la dette, d’une cli­nique lyon­naise aux guerres impé­ria­listes. Les dates aussi s’entremêlent. Dans Torture Blanche, c’est le contraire. C’est un carnet de route brut, relatant au quo­tidien un bref séjour dans les ter­ri­toires pales­ti­niens. Pourquoi ce choix ?

P. S. : Oui, Garduno et Zapata trai­taient des thèmes beaucoup plus vastes et déve­lop­paient une nar­ration com­pliquée, basée sur des boucles, des cycles, pour illustrer cette conception zapa­tiste du temps his­to­rique : un temps qui ne se déroule pas de façon linéaire, mais qui se répète, en cycles. Pour Torture Blanche, je suis revenu à quelque chose de plus linéaire, et de plus dépouillé, une nar­ration qui convenait mieux, d’après moi, à la des­cription du dénuement et de l’apreté. J’estimais que moins je ferais d’effets de manche, plus la vio­lence et l’énormité des situa­tions décrites seraient mises en valeur. C’est un exercice dif­ficile que de faire sentir la tension, la peur, l’angoisse, la vio­lence ordi­naire, qui carac­té­risent, en fait, l’essentiel de la vie des Pales­ti­niens. Bien sûr, il y a des pics de vio­lence. Mais je voulais plutôt me concentrer sur leur « jour le jour », fait pré­ci­sément de tension constante. Le récit brut des faits sem­blait le plus apte à cela.

PLP : En plus du récit des actions mili­tantes, vous mettez en scène votre démarche per­son­nelle et celle de votre groupe. Les doutes, les peurs, les colères qui vous tra­versent sont donnés au lecteur. Comme un autre angle d’approche de la situation ?

P. S. : Je me suis dit très vite, quand j’ai com­mencé à tra­vailler sur ce livre, que je ne pourrais pas faire res­sentir au lecteur ce que res­sentent et vivent les Pales­ti­niens. C’est trop loin comme expé­rience. Impos­sible à appré­hender à travers un livre. Mais que je pouvais cer­tai­nement leur faire res­sentir ce que nous, membres de la mission, avions res­senti au contact des Pales­ti­niens. Et que nous pou­vions être le filtre, par nos émotions, du contact avec les Pales­ti­niens. C’est pourquoi j’ai déve­loppé un peu ces scènes avec les autres membres, en pensant que ce serait le lien per­mettant de se pro­jeter en Palestine.

PLP : Torture Blanche est une BD-​​reportage, avec, par exemple, l’introduction de pho­to­gra­phies dans les planches. Les deux tomes du Pho­to­graphe de Guibert Lefèvre Lemercier [1] se situent également dans cette veine. La bande des­sinée est-​​elle un bon outil pour raconter le monde tel qu’il est ? Pensez-​​vous que Torture blanche, en tant que BD, tou­chera un autre public que celui des mili­tants de la cause palestinienne ?

P. S. : Le travail d’Emmanuel Guibert est vraiment excellent, pro­ba­blement l’un des meilleurs livres que j’ai pu lire der­niè­rement, d’une grande finesse, et très intel­ligent. La bande des­sinée est un outil ni moins bon ni meilleur qu’un autre pour raconter le monde, ou une fiction d’ailleurs. Il se trouve juste que c’est le mien. Quant à la question du public, je crois que mes livres touchent une popu­lation qui n’est pas celle des mili­tants (alter­mon­dia­listes ou de la cause pales­ti­nienne), mais des gens … qui se savent pas trop. Toute une partie de la popu­lation qui se pose des ques­tions, ces gens qui ne sont pas orga­nisés poli­ti­quement, ni lec­teurs régu­liers du Monde Diplo, mais qui per­çoivent confu­sément que quelque chose dys­fonc­tionne dans le monde. Et qui trouvent dans mes livres une porte d’accès à ces ques­tion­ne­ments pas encore for­mulés, des argu­ments, des chiffres qui viennent cor­ro­borer des choses qu’ils per­ce­vaient mais sans armature idéo­lo­gique pour les exprimer. Si je peux, avec Torture Blanche, leur pro­poser de faire un petit pas de côté, et les amener à regarder le conflit sous l’angle poli­tique, alors ce sera pari gagné.

Propos recueillis par Emmanuel Riondé

(1) : Le Pho­to­graphe d’Emmanuel Guibert. Ed. Dupuis, col­lection Aire libre. A ce jour, deux tomes sont parus en 2003 et 2004. Construite de dessins et de planches contacts, cette bd retrace le voyage, en 1986, d’un pho­to­graphe aux côtés d’une équipe de MSF en Afghanistan.

[1] Le Pho­to­graphe d’Emmanuel Guibert. Ed. Dupuis, col­lection Aire libre. A ce jour, deux tomes sont parus en 2003 et 2004. Construite de dessins et de planches contacts, cette bd retrace le voyage, en 1986, d’un pho­to­graphe aux côtés d’une équipe de MSF en Afghanistan.