Pire qu’un crime

Uri Avnery, mercredi 30 janvier 2008

On aurait dit la chute du mur de Berlin. Et cela n’était pas seulement une res­sem­blance. Pendant un moment, le passage de Rafah a été la Porte de Brandebourg.

ON NE PEUT PAS S’EMPECHER de se sentir trans­porté quand on voit des masses de gens opprimés et affamés faire tomber le mur qui les enferme, les yeux brillants et embrassant tous ceux qu’ils ren­contrent, même si c’est votre propre gou­ver­nement qui a dressé ce mur.

La bande de Gaza est la plus grande prison sur terre. Briser le mur de Rafah a été un acte de libé­ration. Cela prouve qu’une poli­tique inhu­maine est tou­jours une poli­tique stupide : aucun pouvoir ne peut se main­tenir face à une masse humaine qui a franchi la fron­tière du désespoir. C’est la leçon de Gaza, janvier 2008.

ON POURRAIT REPETER la phrase célèbre de l’homme d‘état français Boulay de la Meurthe, juste un peu arrangée : C’est pire qu’un crime, c’est une connerie !

Il y a des mois, les deux Ehoud – Barak et Olmert – ont imposé un blocus à la bande de Gaza, et ils en ont tiré gloire. Ensuite, ils ont serré le nœud coulant, si bien qu’on ne pouvait pra­ti­quement plus rien faire entrer dans la bande. La semaine der­nière, ils ont rendu le blocus absolu – plus de nour­riture, plus de médi­ca­ments. La situation avait atteint un point culminant lorsqu’ils ont aussi coupé l’arrivée du car­burant. De grandes parties de Gaza se sont retrouvées sans élec­tricité – des incu­ba­teurs pour les pré­ma­turés, des machines à dialyse, des pompes pour l’approvisionnement en eau et pour l’évacuation des eaux usées. Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes se sont retrouvées sans chauffage par un froid sévère, sans pos­si­bilité de cui­siner, et sans nour­riture. Al Jezira a montré et remontré ces images dans des mil­lions de foyers du monde arabe. Les télé­vi­sions du monde entier les ont mon­trées aussi. De Casa­blanca à Amman une vague de colère massive a explosé et fait trembler les régimes arabes auto­ri­taires. Hosni Mou­barak, affolé, a appelé Ehoud Barak. Ce soir-​​là, Barak a été obligé d’annuler, au moins pour un temps, le blocus de fioul qu’il avait imposé le matin même. A part pour le car­burant, le blocus est resté total.

LA RAISON DONNEE pour affamer et faire se geler de froid un million et demi d’êtres humains, entassés sur un ter­ri­toire de 365 km2, est le bom­bar­dement continu de la ville de Sderot et des vil­lages avoi­si­nants. C’est un argument bien choisi. Il soude les parties les plus pri­maires et les plus pauvres du public israélien. Il coupe court aux cri­tiques de l’ONU et des gou­ver­ne­ments tout autour du monde, qui, autrement, auraient pu pro­tester contre cette punition col­lective, qui est sans aucun doute un crime de guerre en droit international.

Le tableau pré­senté au monde est clair : le régime ter­ro­riste du Hamas de Gaza lance des mis­siles sur des civils israé­liens inno­cents. Aucun gou­ver­nement au monde ne peut tolérer que l’on bom­barde sa popu­lation par dessus la fron­tière. Les mili­taires israé­liens n’ont pas trouvé de réponse mili­taire aux mis­siles Qassam. Alors, il n’y a pas d’autre choix que d’exercer une pression forte sur la popu­lation de Gaza pour qu’elle se dresse contre le Hamas et l’oblige à arrêter les tirs de missiles.

Le jour où l’électricité a été coupée à Gaza, nos mili­taires étaient trans­portés de joie : deux mis­siles seulement furent lancés. Donc ça marche ! Ehoud Barak est un génie !

Mais le len­demain, 17 Qassam sont arrivés, et la joie s’est évaporée. Les poli­tiques et les généraux ont (lit­té­ra­lement) perdu la tête : l’un d’eux a proposé de “se conduire d’une façon plus enragée qu’eux“, un autre de “bom­barder les zones urbaines de Gaza sans dis­cri­mi­nation pour chaque Qassam tiré“, un pro­fesseur célèbre (qui est un peu dérangé) a proposé de pro­voquer une “catas­trophe définitive“.

Le scé­nario du gou­ver­nement était une réplique de la 2ème guerre du Liban (au sujet de laquelle un rapport est attendu dans les pro­chains jours). A ce moment-​​là, le Hez­bollah a capturé deux soldats du côté israélien de la fron­tière, aujourd’hui le Hamas bom­barde des villes et des vil­lages du côté israélien de la fron­tière. A ce moment-​​là, le gou­ver­nement a décidé en toute hâte de déclencher une guerre, aujourd’hui le gou­ver­nement a décidé en toute hâte de déclencher un blocus. A ce moment-​​là, le gou­ver­nement a ordonné de bom­barder la popu­lation civile pour qu’elle fasse pression sur le Hez­bollah, aujourd’hui le gou­ver­nement a décidé de causer des souf­frances mas­sives à la popu­lation civile pour qu’elle fasse pression sur le Hamas. Les résultats ont été les mêmes dans les deux cas : la popu­lation liba­naise ne s’est pas dressée contre le Hez­bollah, mais au contraire, toutes les com­mu­nautés reli­gieuses se sont unies der­rière l’organisation chiite. Hassan Nas­rallah est devenu le héros du monde arabe. Et aujourd’hui : la popu­lation s’unit der­rière le Hamas et accuse Mahmoud Abbas de coopérer avec l’ennemi. Une mère qui n’a plus de nour­riture pour ses enfants ne maudit pas Ismaël Haniyeh, elle maudit Olmert, Abbas et Moubarak.

ALORS, QUE FAIRE ? Après tout, on ne peut pas tolérer les souf­frances des habi­tants de Sdérot qui sont en per­ma­nence sous les tirs.

Ce que l’on cache au pauvre peuple, c’est que l’on pourrait arrêter les tirs de Qassam demain matin.

Il y a plu­sieurs mois, le Hamas a proposé un cessez-​​le-​​feu. Il a renouvelé l’offre cette semaine.

Pour le Hamas, un cessez-​​le-​​feu signifie : les Pales­ti­niens stoppent les tirs de Qassam et d’obus de mortier, les Israé­liens stoppent les incur­sions dans la bande de Gaza, les assas­sinats “ciblés“ et le blocus.

Pourquoi notre gouvernement ne saute-​​t-​​il pas sur cette proposition ?

C’est très simple : pour faire ces trac­ta­tions, il faut parler avec le Hamas, direc­tement ou indi­rec­tement. Et c’est jus­tement ce que le gou­ver­nement refuse.

Pourquoi ? C’est très encore simple : Sdérot n’est qu’un pré­texte – tout comme les deux soldats enlevés furent aussi un pré­texte. L’objectif véri­table de toute l’affaire est de ren­verser le Hamas à Gaza et de l’empêcher de prendre le pouvoir en Cisjordanie.

En termes simples et brutaux : le gou­ver­nement sacrifie la popu­lation de Sdérot sur l’autel d’un principe sans espoir. Pour lui, il est plus important de boy­cotter le Hamas – parce qu’actuellement c’est le fer de lance de la résis­tance pales­ti­nienne – que de mettre fin aux souf­frances de Sdérot. Et tous les médias coopèrent à cette duperie.

ONDEJA DIT qu’il était dan­gereux d’écrire une satire dans notre pays – les satires deviennent trop souvent réalité. Cer­tains lec­teurs se rap­pellent peut-​​être un article sati­rique que j’avais écrit il y a quelques mois. J’y décrivais la situation à Gaza comme une expé­rience scien­ti­fique des­tinée à voir jusqu’à quel point on peut affamer une popu­lation et trans­former sa vie en un enfer avant qu’elle ne lève les bras et ne se rende.

Des com­men­ta­teurs res­pectés ont expli­ci­tement déclaré qu’Ehoud Barak et les chefs de l’armée tra­vaillent selon le principe des “approxi­ma­tions suc­ces­sives“ et qu’ils changent de méthode quo­ti­dien­nement en fonction des résultats obtenus. Ils coupent le car­burant à Gaza, observent comment ça marche, et font marche arrière lorsque les réac­tions inter­na­tio­nales deviennent trop néga­tives. Ils coupent la livraison des médi­ca­ments, observent comment ça marche, etc. L’objectif scien­ti­fique jus­tifie les moyens.

L’homme chargé de cette expé­rience est le ministre de la défense, Ehoud Bark, un homme qui a beaucoup d’idées et peu de scru­pules, un homme dont la tournure d’esprit est fon­da­men­ta­lement inhu­maine. Il est peut-​​être en ce moment la per­sonne la plus dan­ge­reuse d’Israël, plus dan­ge­reuse qu’Ehoud Olmert ou Ben­jamin Neta­nyahu, dan­ge­reuse à long terme pour l’existence même d’Israël.

L’homme chargé de la mise en oeuvre de l’expérience est le chef d’état major. Cette semaine, nous avons eu l’occasion d’entendre, lors d’un forum aux pré­ten­tions intel­lec­tuelles bour­sou­flées, les dis­cours de deux de ses pré­dé­ces­seurs, les généraux Moshe Ya’alon et Shaul Mofaz. Nous avons découvert qu’ils ont tous deux des vues qui les placent quelque part entre l’extrême droite et l’ultra droite. Tous deux ont un esprit pri­maire à faire peur. Il est inutile de gâcher son temps à décrire les qua­lités morales et intel­lec­tuelles de leur suc­cesseur immédiat, Dan Halutz [1]. Si cela repré­sente l’opinion des trois der­niers chefs d’état-major, qu’espérer de celle de l’actuel, qui ne peut pas s’exprimer aussi librement qu’eux ? Jusqu’à il y a trois jours, les généraux pou­vaient raconter à l’opinion que l’expérience était un succès. La misère avait atteint son apogée à Gaza. Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes étaient menacées d’une vraie famine. Le chef de l’UNRWA annonçait une catas­trophe huma­ni­taire immi­nente. Seuls les riches pou­vaient encore conduire une voiture, chauffer leur maison et manger à leur faim. Le monde attendait et bavardait ensemble. Les leaders du monde arabe pro­non­çaient des phrases de sym­pathie vides sans lever le petit doigt.

Barak, qui a quelques connais­sances mathé­ma­tiques, pouvait cal­culer quand la popu­lation allait fina­lement s’effondrer.

ET TOUTCOUP, quelque chose est arrivé que per­sonne n’avait prévu, bien que ce fut l’événement le plus pré­vi­sible du monde.

Lorsque l’on met un million et demi de per­sonnes dans une cocotte minute et que l’on fait monter la tem­pé­rature, elle finit par exploser. C’est ce qui est arrivé à la fron­tière entre Gaza et l’Egypte.

D’abord, il y a eu une petite explosion. Une foule se pré­cipita sur la grille, les poli­ciers égyp­tiens ouvrirent le feu, des dizaines de per­sonnes furent blessées. C’était un avertissement.

Le len­demain, ce fut la grande attaque. Des com­bat­tants pales­ti­niens firent sauter le mur en de nom­breux endroits. Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes se ruèrent en ter­ri­toire égyptien et prirent une pro­fonde res­pi­ration. Le blocus était brisé.

Déjà avant cela, Mou­barak était dans une situation impos­sible. Des cen­taines de mil­lions d’Arabes, un mil­liard de musulmans, ont vu comment l’armée israé­lienne avaient fermé la bande de Gaza de trois côtés : au nord, à l’est et par la mer. Le blocus du qua­trième côté était réalisé par l’armée égyptienne.

Le pré­sident égyptien qui se pré­sente comme le leader du monde arabe, appa­raissait comme le col­la­bo­rateur d’une opé­ration inhu­maine conduite par un ennemi cruel, et tout cela pour gagner les faveurs (et l’argent) des Amé­ri­cains. Ses ennemis inté­rieurs, les Frères Musulmans, ont profité de la situation pour le déprécier aux yeux de son propre peuple.

Il est impro­bable que Mou­barak ait pu per­sister dans cette position. Mais les masses pales­ti­niennes lui ont épargné d’avoir à prendre une décision. Elles ont décidé pour lui. Elles ont déferlé comme un tsunami. Main­tenant il lui faut décider si il doit obéir à l’exigence israé­lienne de réim­poser le blocus sur ses frères arabes.

Et quid de l’expérience de Barak ? Quelle est l’étape sui­vante ? Il n’y a que peu d’options :

- (a) Réoc­cuper Gaza. L’armée n’aime pas cette idée. Elle com­prend bien que cela revient à exposer des mil­liers de soldats à une gué­rilla cruelle, qui ne res­sem­blerait à aucune des intifada précédentes.

- (b) Ren­forcer à nouveau le blocus et imposer une pression extrême sur Mou­barak, incluant l’utilisation de l’influence israé­lienne sur le Congrès amé­ricain pour le priver des mil­lions de dollars qu’il reçoit chaque année pour prix de ses services.

- © Contourner le pro­blème et le trans­former en une béné­diction, en trans­férant la bande de Gaza à Mou­barak, et en pré­tendant que cela avait été depuis le début le plan secret de Barak. Ce serait ainsi à l’Egypte d’assurer la sécurité d’Israël, d’empêcher les tirs de Qassam et d’exposer ses propres soldats à la gué­rilla pales­ti­nienne, alors qu’elle pensait s’être débar­rassée du fardeau de cette région pauvre et aride, et après que toute l’infrastructure eut été détruite par l’occupation israé­lienne. Mou­barak dira pro­ba­blement : C’est très gentil de votre part, mais non, merci.

Ce blocus brutal était un crime de guerre. Et pire, c’était une connerie.

[1] Dan Alutz est ce général, com­mandant en chef des forces aériennes, qui après avoir largué une bombe de 1 tonne sur la maison d’un res­pon­sable du Hamas à Gaza et tué 14 per­sonnes a répondu à une interview : “Je dors bien la nuit“, et "Ce que je ressens quand je lâche une bombe ? Sim­plement une légère secousse dans l’aile (de l’avion) quand on fait partir la bombe".