Pas besoin d’être Arabe pour consi­dérer qu’un Etat juif, ce n’est pas une bonne idée

Ofra Yeshua-​​Lyth, mardi 10 février 2009

Le choix fait par Israël de se définir sur une base nationale-​​religieuse adopte volon­tiers une for­mu­lation brutale et raciste.

Ben Caspit écrit (Maariv, 13 janvier 2009) que rien ne l’exaspère autant que les députés arabes. « Le summum du culot », aux yeux de Caspit, c’est que lesdits députés « ne recon­naissent pas Israël comme Etat juif » mais qu’ils n’ont nul­lement l’intention de partir d’ici. Dans Yediot Aha­ronot également, le consensus tonne avec force : « Celui qui nie le droit du peuple juif à son propre Etat ne pourra plus jouir des agré­ments de sa fonction au sein du Par­lement de l’Etat juif » (Emanuel Shilo, Yediot, 13 janvier 2009). Tout ceci faisait suite à la décision du Comité Elec­toral de refuser à deux listes d’Arabes israé­liens de par­ti­ciper à la course aux sièges au pro­chain Parlement.

Au-​​delà du simple argument que la liberté d’expression est l’âme de toute démo­cratie (raison pour laquelle la Cour suprême enverra pro­ba­blement à la cor­beille cette nou­velle décision poli­tique viciée des élus d’Israël), il importe de rap­peler de temps à autre qu’il n’est nul besoin d’être « arabe » pour s’opposer au choix de l’Etat d’Israël d’être un Etat nation basé sur la religion uni­quement. Ce n’est pas neuf : il suffit de lire la bio­graphie (par Nourit Gertz) d’Amos Kenan, qui fut l’un des prin­cipaux jour­na­listes de Yediot Aha­ronot, pour voir le degré de répu­gnance sus­citée par le régime national-​​religieux dès le début des années cin­quante, dans une partie non négli­geable des citoyens juifs du jeune Israël.

Le lavage de cerveau national israélien amène des auteurs comme Caspit à délivrer des phrases qui se réfutent d’elles-mêmes, comme celle-​​ci : « Vous ima­ginez des députés juifs aux Etats-​​Unis, en Angle­terre, en France, se com­porter de cette manière à l’égard de leur patrie ? Jamais de la vie. » Effec­ti­vement, l’imagination ne peut se figurer un par­le­men­taire juif aux Etats-​​Unis, dont les « agré­ments de sa fonction » inclu­raient de repré­senter une com­mu­nauté à laquelle sont refusés des droits civils élémen­taires comme l’égalité pour tout ce qui touche à l’unification fami­liale ou à l’achat de terres, au droit de pro­priété, à l’égalité d’opportunités d’emploi et d’enseignement ou même dans l’expression d’une opinion poli­tique légitime.

Une ample lit­té­rature rend compte de tout le caractère pro­blé­ma­tique de la conduite de l’Etat juif à l’égard de ses citoyens, et il suffit peut-​​être d’une citation extraite du Livre de la Citoyenneté édité par le Ministère de l’Enseignement (!) et qui, au cha­pitre 8 traitant des droits du citoyen, explique aux étudiants se pré­parant à l’examen de fin d’études sur la citoyenneté, que du fait de « la tension existant… entre la défi­nition de l’Etat d’Israël comme Etat juif et sa pro­cla­mation d’un enga­gement à une égalité citoyenne, Israël a marqué des réserves à l’égard d’un certain nombre de clauses de conven­tions inter­na­tio­nales en matière de droits de l’homme ».

Le choix fait par Israël de se définir sur une base nationale-​​religieuse adopte volon­tiers une for­mu­lation brutale et raciste. Il n’y a pas lieu de s’étonner des expres­sions de colère et de rejet pré­sentes dans la rhé­to­rique poli­tique arabe israé­lienne, et qui reflètent une situation objective de dis­cri­mi­nation continue.

Nous ne cessons pas d’entendre parler de « l’espace moyen-​​oriental » qui vau­drait à Israël de vivre dans un conflit san­glant et incessant. Essayons de faire tra­vailler notre ima­gi­nation et de nous figurer un « Etat juif » qui serait établi sur des ter­ri­toires pau­vrement peuplés dans les étendues du Canada ou de la Fin­lande. Combien de temps faudrait-​​il à la minorité autochtone locale pour constituer un groupe défa­vorisé et en colère, refusant du tout au tout le régime opérant une dis­cri­mi­nation à son égard ? Et comment les voisins scan­di­naves ou cana­diens, connus pour leur tem­pé­rament commode, leur naturel paisble, réagiraient-​​ils devant le trai­tement fait à une partie de leur peuple vivant dans « l’espace juif » ?

Le pro­fesseur Ouzi Ornan, âgé de 85 ans aujourd’hui, a, tout comme Amos Kenan, fait partie des com­bat­tants natio­na­listes clan­destins d’avant la création de l’Etat. Cela fait huit ans qu’avec une qua­ran­taine d’Israéliens – la plupart juifs selon la loi rab­bi­nique - Ouzi Ornan mène une démarche juri­dique exi­geant de l’Etat d’Israël qu’il per­mette l’enregistrement d’une « nation israé­lienne » qui ne soit fondée ni sur la religion ni sur l’origine eth­nique. Des mil­liers d’Israéliens ont signé, au début de la décennie, la décla­ration « Je suis israélien » rédigée par Ouzi Ornan. Le groupe des signa­taires de la pétition com­prend des poli­tiques comme Ouri Avnery et Shou­lamit Aloni, à côté de pro­fes­seurs ou de simples Israé­liens venant de lieux divers de l’éventail poli­tique. Il n’est encore venu à l’idée de per­sonne de leur pro­poser de « quitter Israël » malgré le fait que les repré­sen­tants du Pro­cureur de l’Etat consi­dèrent que leur pétition « sape les fon­de­ments » de l’Etat juif.

Au moins de ces Israé­liens qui se consi­dèrent comme « libéraux » et se donnent la peine à l’occasion d’exprimer du dégoût et du rejet à l’égard du natio­na­lisme extré­miste, est-​​il pos­sible d’attendre un examen de conscience général face à cette situation into­lé­rable. Nous vivons dans un pays qui attribue à plus d’un million de ses citoyens un statut infé­rieur. La majorité absolue de nos poli­ti­ciens élus s’efforcent de priver ce million de citoyens de la pos­si­bilité de contester la légi­timité de cette situation établie par la loi. « L’Etat de tous ses citoyens » constitue lit­té­ra­lement le fon­dement de toutes les démo­craties occi­den­tales. On ne peut qu’éprouver de la honte à vivre en un lieu où l’on n’autorise pas même de par­ti­ciper à des élec­tions sur base d’une pla­te­forme élec­torale qui res­semble pourtant tel­lement à la Consti­tution amé­ri­caine rédigée il y a deux cent trente ans.