Palestiniens : le stockage d’un "peuple en trop"

Jeff Halper, lundi 15 septembre 2008

Quel que soit l’angle de vue, qu’il soit his­to­rique, culturel, poli­tique ou écono­mique, les Pales­ti­niens ont été définis comme "une humanité en trop", et il n’y a rien de plus à faire avec eux à part les stocker, ce que la com­mu­nauté inter­na­tionale semble per­mettre à Israël de faire.

La rapidité avec laquelle inter­vient un chan­gement sys­té­ma­tique au sein de cette entité indi­vi­sible connue sous le nom d’Israël/Palestine est telle qu’elle met au défi nos capa­cités à y faire face. La cam­pagne déli­bérée et sys­té­ma­tique ayant eu pour objectif de jeter les Pales­ti­niens hors du pays en 1948 a été rapi­dement oubliée, et le sort subi par plus de 700.000 Pales­ti­niens est devenu une question invi­sible qui ne se pose même pas. Au lieu de cela, un Israël plein de cran, européen et "socia­liste" a surgi comme le chéri de tous y compris de la gauche radicale, éclipsant com­plè­tement la cam­pagne de net­toyage eth­nique qui a permis sa nais­sance.

De même, et jusqu’au déclen­chement de la pre­mière Intifada à la fin de l’année 1987, l’occupation par Israël en 1967 de la Cis­jor­danie, de Jérusalem-​​Est et de Gaza est restée une question vir­tuelle ne se posant même pas. Le seul aspect du conflit qui est apparu sur les radars de la popu­lation a été celui de l’équation entre Pales­ti­niens et ter­ro­risme. Jusqu’au début des négo­cia­tions d’Oslo en 1993, même la mention du mot "occu­pation", sans parler du mot "Pales­ti­niens", vous aurait conduit à être traité d’antisémite, ces mots étant encore de nos jours rarement uti­lisés en Israël. Même lorsque le conflit sinon l’occupation en soi sont devenus une question inter­na­tionale, Israël a régulé le domaine fon­da­mental des rela­tions publiques. L’argument le plus parlant utilisé à l’encontre de la lutte des Pales­ti­niens repose sur la notion lar­gement répandue selon laquelle Arafat a refusé "l’offre géné­reuse" de Ehoud Barak à Camp David. La réalité des faits sur cette question, qui a disparu en cours de route, est qu’il n’y a jamais eu "d’offre géné­reuse" et que même si Barak avait offert 95 % des Ter­ri­toires occupés (à l’instar d’Olmert qui en a récemment "offert" 93 %), un Etat pales­tinien n’aurait repré­senté guère plus qu’un ban­toustan sud-​​africain tronqué et non viable sur moins de 20 % de la Palestine his­to­rique. La seule chose qui en reste, c’est un Arafat à nouveau démonisé. Ensuite, l’emprisonnement par Sharon du pré­sident pales­tinien dans une sombre salle de son quartier général en ruines l’a poli­ti­quement éliminé — et je le crois aussi phy­si­quement —, empri­son­nement qui n’a donné lieu à aucune oppo­sition ou même cri­tique au sein de la com­mu­nauté inter­na­tionale.

De fait, les efforts déter­minés de groupes appar­tenant à la société civile partout dans le monde (asso­cia­tions poli­tiques et pour les droits humains, gens d’église et mili­tants juifs radicaux, syn­dicats, intel­lec­tuels et même quelques poli­tiques connus, et ce tant en Israël qu’à l’étranger) ont permis au cours de plus ou moins la der­nière décennie à élever l’occupation au statut de question globale. Néan­moins, dès que le concept de l’occupation a com­mencé à prendre, il a été rapi­dement sup­planté par la poli­tique effrénée d’Israël en matière d’expansion des "faits acquis sur le terrain". Car une occu­pation est définie au titre du droit inter­na­tional comme "une situation mili­taire tem­po­raire". La création de plus de 200 colonies et avant-​​postes dans les Ter­ri­toires occupés, regroupés en sept grands "blocs" de colonies dans les­quels sont ancrés plus de 20 impor­tants centres urbains qui sont inex­tri­ca­blement rat­tachés à Israël pro­prement dit grâce à un large réseau routier réservé au seul usage des Israé­liens, et aussi depuis peu la Bar­rière de sécurité, tout cela a donné à l’occupation un caractère permanent.

Un système israélien, indi­vi­sible, et qui n’est plus ni tem­po­raire ni fondé sur la sécurité, s’est étendu entre la Médi­ter­ranée et le Jourdain. Tous ceux qui ont voulu voir les choses en face ont décrypté la vérité : qu’ils soient ou pas en faveur d’une solution à deux états, l’occupation a accouché d’un système d’apartheid à titre per­manent. C’est à ce jour une réalité de facto. Si le "pro­cessus d’Annapolis" se déroule pour Israël confor­mément à ses plans, cela deviendra un système d’apartheid de jure, intel­li­gemment vendu comme la "solution à deux états" et avec l’approbation d’un diri­geant col­la­bo­ra­tion­niste pales­tinien.

De toute façon, Anna­polis n’a pas réel­lement d’importance. Israël sait que pas plus les Pales­ti­niens que la société civile inter­na­tionale n’accepteront l’apartheid. Son rôle n’a d’autre but que celui des divers "pro­cessus poli­tiques" au cours des quatre der­nières décennies : rejeter toute solution qui contrain­drait Israël à faire des conces­sions impor­tantes tout en lui donnant la cou­verture poli­tique et le temps néces­saire pour créer des fait irré­ver­sibles sur le terrain. "L’occupation" israé­lienne s’est déplacée au-​​delà de l’apartheid, dont le terme même est devenu démodé alors qu’il avait com­mencé à gagner en accep­tation au sein d’un large mou­vement de pro­tes­tation et de tollés. Ce qui s’est passé devant nous tous, ce que nous aurions dû voir mais pour lequel nous n’avions pas de réfé­rentiel, c’est un système de mise en sto­ckage, une situation sta­tique vidée de tout contenu poli­tique. "Ce qu’Israël a construit", dit Naomi Klein dans son nouveau livre au contenu puissant "The Shock Doc­trine", c’est

"un système, … un réseau d’enclos pour contenir des mil­lions de gens qui ont été rangés dans la caté­gorie des surplus de l’humanité… Les Pales­ti­niens ne forment pas l’unique peuple au monde qui a ainsi été caté­gorisé… La mise à l’écart de 25 à 60 % de la popu­lation porte l’empreinte de la croisade menée par l’École de Chicago [d’Économie]… En Afrique du Sud, en Russie et à la Nouvelle-​​Orléans, les riches ont construit des murs les entourant. Israël a conduit ce pro­cessus de rejet encore plus loin : il a bâti un mur autour des pauvres jugés dan­gereux" (p.442)

Les faits acquis sur le terrain enre­gistrés par Israël forment l’expression phy­sique d’une poli­tique qui a pour objectif de dé-​​politiser, et donc de nor­ma­liser le contrôle qu’il exerce. Le conflit israélo-​​palestinien n’est pas pré­senté comme un conflit ayant des "parties" en cause et une dyna­mique poli­tique. Au lieu de cela, on le range dans la "guerre contre le ter­ro­risme", une bataille ayant pour donnée l’élimination de toute réfé­rence à l’occupation — ou qui est pré­sentée comme irre­ce­vable — et qu’Israël nie imposer. Et comme le "ter­ro­risme" et le "choc des civi­li­sa­tions" qui sous-​​tend cette donnée sont pré­sentés comme allant de soi et comme donnée per­ma­nente, elle prend la forme d’une question qui ne se pose même pas, un statu-​​ quo (terme officiel israélien pour définir sa poli­tique à l’égard des Pales­ti­niens) qui ne peut faire l’objet ni de solution ni de pro­cessus de négo­ciation. Si les ter­ro­ristes et autres per­son­nages du même genre — les pri­son­niers, les immi­grants illégaux, les habi­tants des bidon-​​villes et les pauvres, les vic­times aigries d’opérations anti-​​insurgés, les adeptes des reli­gions du "mal", les idéo­logies ou les cultures, pour n’en citer que quelques uns — deviennent des acces­soires per­ma­nents qu’il faut gérer plutôt que des per­sonnes dont les griefs, les besoins et les droits néces­sitent d’être pris en charge, c’est alors que les prisons, y compris les prisons/​assignations à rési­dence aussi vastes que Gaza, les Ter­ri­toires pales­ti­niens occupés au grand complet et des popu­la­tions et régions entières, deviennent pour eux l’avant-dernière solution.

Alors, la mise en sto­ckage devient le meilleur terme, sinon le plus ter­rible, pour définir ce qu’Israël met en place pour les Pales­ti­niens des Ter­ri­toires occupés. C’est bien pire, sur de nom­breux plans, que les ban­toustans de l’ère de l’apartheid sud-​​africain. Les dix "réserves" non-​​viables créées par l’Afrique du Sud pour la majorité noire afri­caine sur seulement 11 % du pays étaient sans conteste une forme de mise en sto­ckage. Ceux-​​ci avaient pour objectif de fournir à l’Afrique du Sud une main-d’œuvre peu chère tout en lui per­mettant de se débar­rasser de sa popu­lation noire, et rendant alors pos­sible une "démo­cratie" dominée par des Euro­péens. C’est pré­ci­sément ce qu’Israël veut faire — via un ban­toustan pales­tinien clos sur environ 15 % de la Palestine his­to­rique — mais avec une sérieuse limite : les tra­vailleurs pales­ti­niens ne seront pas auto­risés à entrer en Israël. Ayant découvert une main d’œuvre peu chère formée de quelque 300.000 tra­vailleurs étrangers importés de Chine, des Phi­lip­pines, de Thaï­lande, de Rou­manie et d’Afrique de l’Ouest et com­plétée par ses propres citoyens arabes, mizrahi, éthio­piens, russes et est-​​européens, Israël peut se per­mettre de garder les Pales­ti­niens enfermés tout en les empê­chant d’avoir une économie viable et qui leur soit propre grâce à un libre accès aux pays arabes voisins. Quel que soit l’angle de vue, qu’il soit his­to­rique, culturel, poli­tique ou écono­mique, les Pales­ti­niens ont été définis comme "une humanité en trop", et il n’y a rien de plus à faire avec eux à part les stocker, ce que la com­mu­nauté inter­na­tionale semble per­mettre à Israël de faire.

Comme la mise en sto­ckage est un phé­nomène global et qu’Israël devient pré­curseur quant à sa modé­li­sation, ce qui arrive aux Pales­ti­niens devrait pré­oc­cuper tout un chacun. Cela peut constituer un tout nouveau crime contre l’humanité, et dès lors devrait relever de la juri­diction uni­ver­selle des tri­bunaux mon­diaux, au même titre que les autres hor­ribles vio­la­tions des droits humains. Dans ce sens, "l’occupation" israé­lienne a des impli­ca­tions qui vont bien plus loin qu’un conflit localisé entre deux peuples. Si Israël peut mettre en forme et exporter sa Matrice de contrôle en forme de mille-​​feuille, un système de répression per­ma­nente combiné à une admi­nis­tration kaf­kaïenne, à la loi et à une pla­ni­fi­cation ayant des formes ouver­tement coer­ci­tives de contrôle sur une popu­lation par­ti­cu­lière qui est cernée par des ensembles com­mu­nau­taires infran­chis­sables (les colonies en l’espèce), des murs et dif­fé­rents obs­tacles empê­chant tout mou­vement, alors, comme l’écrit crûment Naomi Klein, n’importe quel pays pourra res­sembler à Israël/​Palestine : "Une partie res­semble à Israël, l’autre res­semble à Gaza". En d’autres termes, une Palestine Globale.

Expliquer pourquoi Israël se sent peu concerné par la mise en place d’un véri­table pro­cessus de paix et la réso­lution du conflit avec les Pales­ti­niens est un dur et long chemin. Car en les sto­ckant ainsi, Israël obtient le meilleur des deux mondes : une liberté totale pour étendre ses colonies, et exercer le contrôle sans jamais avoir à faire de com­promis comme toute solution poli­tique l’exigerait. Pareillement, cela explique pourquoi la com­mu­nauté inter­na­tionale laisse Israël "se débar­rasser" d’eux. Au lieu de pré­senter à la com­mu­nauté inter­na­tionale des pro­blèmes épineux à résoudre — vio­la­tions des droits humains, droit inter­na­tional et réso­lu­tions suc­ces­sives des Nations unies, sans parler des impli­ca­tions de ce conflit sur la poli­tique inter­na­tionale et l’économie — Israël est au contraire vu comme four­nissant un service à valeur ajoutée : celui de déve­lopper un système grâce auquel les "popu­la­tions en trop" pourront partout être contrôlées, gérées, et maî­trisées.

Israël se met alors en syn­chro­ni­sation com­plète avec tant la logique écono­mique que mili­taire du capi­ta­lisme global, et en est lar­gement récom­pensé. Notre erreur, confortée par des termes tels que "conflit", "occu­pation" et "apar­theid", est de voir le contrôle des Pales­ti­niens par Israël comme une question poli­tique qui doit être résolue. Au lieu de cela, la "réso­lution" inter­viendra lorsque les Pales­ti­niens auront "disparu", à l’instar des peuples "dis­parus" en Amé­rique du Sud sous régime mili­taire. Dov Weis­glass, l’architecte du "désen­ga­gement" de Gaza sous le gou­ver­nement Sharon, n’a rien dit d’autre dans une interview révé­la­trice [1] :

"Le plan de désen­ga­gement, c’est le milieu de conser­vation de la séquence prin­cipale. C’est la bou­teille de formol dans laquelle vous mettez la formule du pré­sident [2] afin de pouvoir la conserver pendant très très long­temps. Le désen­ga­gement, en réalité, c’est ça : c’est du formol. Il fournit la quantité de formol néces­saire pour s’assurer qu’il n’y ait pas de pro­cessus poli­tique d’engagé avec les Pales­ti­niens." Haaretz : Ce que vous dites-​​là signifie-​​t-​​il que vous avez changé de stra­tégie, passant d’une stra­tégie d’accord inté­ri­maire à long terme à une stra­tégie de situation inté­ri­maire à long terme ?

"L’expression amé­ri­caine, pour cela, c’est : « trouver une bonne place pour garer sa voiture ». Le plan de désen­ga­gement permet à Israël de bien se garer, dans une situation inté­ri­maire qui nous éloigne autant que faire se peut de toute pression poli­tique. Il légitime notre affir­mation qu’il n’y a aucune pos­si­bilité de négocier avec les Pales­ti­niens. Il s’agit bien là, en la matière, de la décision d’en faire le moins pos­sible, afin de main­tenir notre position poli­tique en l’état. La décision est auto-​​ réa­li­sa­trice. Elle permet aux Amé­ri­cains d’aller voir une com­mu­nauté inter­na­tionale furi­barde et prête à exploser, et de lui dire : « C’est ce que vous voulez ». Il replace l’initiative entre nos mains. Il impose au monde de s’accommoder de notre idée, du scé­nario que nous avons écrit nous-​​mêmes…" .

La mise en sto­ckage constitue le concept poli­tique le plus absolu, parce qu’il repré­sente une dépo­li­ti­sation de la répression, la trans­for­mation d’une question poli­tique de base en question qui ne se pose même pas, une situation regret­table mais inévi­table qui doit être bien mieux traitée grâce à des secours, de la charité et des pro­grammes huma­ni­taires. C’est une impasse, un "accom­mo­dement", pour lequel il n’y a pas de remède. Ceci, bien sûr, n’est pas le cas, et nous ne pouvons laisser les choses être pré­sentées ainsi. La mise en sto­ckage constitue une poli­tique dérivée des intérêts par­ti­cu­liers des super-​​puissances. L’usage que nous faisons du terme "sto­ckage" doit alors être effectué pour "nommer la chose" en vue de nous en donner à tous une idée, et à tout le mieux pour la com­battre et la mettre en échec. A nouveau, Israël fournit un exemple ins­tructif (et poignant).

Malgré le pouvoir illimité et incon­trôlé que détient Israël sur tous les éléments de la vie des Pales­ti­niens, incluant l’aide active des USA, de l’Europe et de la majorité de la com­mu­nauté inter­na­tionale y compris quelques-​​uns des pays arabes et musulmans, Israël a échoué à imposer tant l’apartheid que la mise en sto­ckage. La résis­tance pales­ti­nienne continue, sou­tenue par les peuples arabes et musulmans, par des franges signi­fi­ca­tives de la société civile inter­na­tionale et par le camp des paci­fistes radicaux israé­liens. L’effet désta­bi­lisant du conflit sur le système inter­na­tional prend de l’ampleur, de telle façon que cela finisse par forcer la com­mu­nauté inter­na­tionale à inter­venir en fin de compte. Pas plus les Israé­liens que les Amé­ri­cains (avec la com­plicité de l’Europe) ne peuvent, malgré leur pouvoir illimité, forcer les Pales­ti­niens au sort auquel ils les destinent.

Dès lors, le terme "sto­ckage", même s’il s’applique à un phé­nomène réel, doit aussi être compris comme un aver­tis­sement. Nous devons continuer nos efforts pour mettre fin à l’occupation israé­lienne, et ce même si cela doit conduire en fin de compte à la création d’un authen­tique Palestine/​Israël ou d’une confé­dé­ration régionale plus large, plutôt qu’à une solution d’apartheid-à-deux-états ou au sto­ckage. Voir la Palestine comme le micro­cosme d’une réalité globale plus vaste de mise en sto­ckage nous permet à tous de bien mieux iden­tifier ces éléments appa­raissant ailleurs, et à prendre la mesure de ce qu’Israël déve­loppe, le tout pour mieux s’y opposer. Quand même, si notre langage et l’analyse qui en découle doit non seulement être honnête et impla­cable, il faut avancer au même rythme que les inten­tions poli­tiques et les "faits acquis sur le terrain" qui avancent à grands pas.

[1] "La grande congé­lation", Ha’aretz Magazine, 8 oct. 2004 — tra­duction effectuée à l’époque par Marcel Charbonnier. NdT

[2] Bush — selon laquelle Israël peut garder les blocs de colonies, y compris le Grand Jérusalem