Palestine : premier bilan d’une initiative politique

Jean-​​Paul Chagnollaud - Confluences Méditerranée, lundi 23 janvier 2012

Le 13 décembre dernier, dans une atmo­sphère émou­vante, cha­leu­reuse et digne, le drapeau pales­tinien était hissé à l’Unesco puisque la Palestine en devenait un membre à part entière. C’était la pre­mière fois de toute leur his­toire que les Pales­tinien se voyaient ainsi recon­naître une place égale à tous les autres dans une ins­tance inter­na­tionale. Dans son dis­cours dans la grande salle de l’Unesco, le pré­sident Mahmoud Abbas qua­lifia, à juste titre, ce moment d’historique. Alors que j’allais féli­citer l’ambassadeur de Palestine pour ce qui venait d’arriver, loin d’être emporté par la joie du moment, il me répondit d’un ton grave et inquiet : « merci, mais vous savez là-​​bas, en Palestine, la situation est ter­rible ». En une phrase, il résumait tout : une avancée impor­tante sur le plan inter­na­tional certes, mais qui ne chan­geait rien à la situation sur le terrain.

Comment en est-​​on arrivé là ?

Pendant long­temps, les Pales­ti­niens ont eu recours à la résis­tance armée pour s’opposer à l’occupation mili­taire de leur ter­ri­toire. Avec la der­nière Intifada, le résultat fut catas­tro­phique. La société israé­lienne s’est radi­ca­lisée vers la droite et l’extrême droite tandis que la société pales­ti­nienne a été soumise à la répression la plus dure qu’elle n’ait jamais connue. Pendant des années, ils ont aussi tenté la voie des négo­cia­tions directes avec Israël, sous l’exclusive tutelle des États-​​Unis. Il n’en est rien sorti de signi­fi­catif. Ouvertes avec les tra­vaillistes en 1993, elles ont tou­jours été refermées quand le Likoud est revenu au pouvoir avec Ariel Sharon d’abord, puis avec Ben­jamin Neta­nyahu qui ne cesse d’affirmer sa dis­po­ni­bilité pour négocier tout en excluant par avance tout com­promis sur Jérusalem-​​Est, les grands blocs de colonies et la question des réfugiés.… Bref, il veut négocier pour négocier, gérer le conflit et gagner du temps avec la ferme intention de ne rien lâcher. Abso­lument rien.

Il n’envisage un Etat pales­tinien que sous la forme de frag­ments de ter­ri­toires séparés et contrôlés par l’armée israé­lienne sur la base d’un plan de can­to­ni­sation formée de quatre entités : Gaza, Hebron, Naplouse et Ramallah. Ce qui ne serait rien d’autre que la péren­ni­sation de la situation actuelle. Et, bien entendu, rien ne presse : Avigdor Libermann, ministre israélien des Affaires étran­gères, envisage la mise en œuvre de cette formule dans 25 ans.…

Si ni la force, ni la négo­ciation directe n’ont donné de résultats tan­gibles, que restait-​​t-​​il aux Pales­ti­niens ? Tout sim­plement le droit inter­na­tional. C’est à dire les normes pro­duites et acceptées par l’ensemble des États du monde. En quelque sorte le bien commun d’une humanité qui grâce à cette construction nor­mative est sortie de l’état de bar­barie pour accéder à une société inter­na­tionale. Ces règles sont claires. L’ONU a depuis long­temps reconnu le principe d’un État pales­tinien sur les fron­tières d’avant 1967 avec Jéru­salem Est comme capitale et le droit à l’autodétermination du peuple palestinien.

Dans cette pers­pective, changer de méthode devenait un impé­ratif. Plutôt que de s’épuiser dans d’interminables négo­cia­tions dés­équi­li­brées et sans issue, il fallait donc d’abord chercher à s’affirmer dans le champ du droit inter­na­tional. Ce qui implique une stra­tégie en trois volets : recherche de recon­nais­sances d’Etat sur le plan bila­téral, can­di­dature aux dif­fé­rentes ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales et démarche pour devenir membre à part entière de l’ONU. C’est cette der­nière qui a été la plus média­tisée. Pour y par­venir, il faut passer par le Conseil de sécurité, seule ins­tance habi­litée à recom­mander, par un vote d’au moins 9 voix sur 15 sans veto, l’admission d’un nouvel Etat à l’ONU. C’est tout sauf une démarche uni­la­térale puisqu’il s’agit de sol­li­citer une décision d’une orga­ni­sation mul­ti­la­térale pour mettre fin à une occu­pation mili­taire qui dure depuis 1967 et s’accompagne d’une colo­ni­sation, forme per­verse de dépos­session ter­ri­to­riale de l’Autre.

Le monde entier est conscient de cette injustice et l’immense majorité des États membres de l’ONU sou­tient donc la demande pales­ti­nienne. Le monde entier sauf l’Occident et quelques autres États qui lui sont liés. Les États-​​Unis ont tout fait pour bloquer cette ini­tiative alors même que le pré­sident Obama appelait de ses vœux l’arrivée d’un État de Palestine à l’ONU pour 2011 dans son dis­cours devant la der­nière Assemblée générale en sep­tembre 2010 ! Les États euro­péens membres du Conseil sont à peu près sur cette même ligne négative avec des nuances qui les amènent vers l’abstention ou le vote contre.

Alors qu’avec l’irrésistible montée en puis­sance des pays émer­gents, on assiste à une méta­mor­phose du monde, l’Occident campe encore sur des posi­tions d’un autre temps. Au nom de quoi en effet continuer de refuser aux Pales­ti­niens la recon­nais­sance de leur État par les Nations unies ? Celle-​​ci consti­tuerait pourtant l’indispensable préa­lable à l’ouverture de nou­velles négo­cia­tions fondées sur le droit inter­na­tional et non plus sur­dé­ter­minées par la redou­table asy­métrie du rapport de forces dans la région. A l’heure des révoltes arabes, cette ini­tiative revêt encore davantage de sens. A travers la recon­nais­sance de leur État, les Pales­ti­niens, comme les autres peuples, ne veulent rien d’autre que la liberté et la dignité. Israël aurait tout à y gagner, à com­mencer par son inté­gration à la région, meilleure garantie de sa sécurité sur le long terme.

Alors qu’avec l’irrésistible montée en puis­sance des pays émer­gents, on assiste à une méta­mor­phose du monde, l’Occident campe encore sur des posi­tions d’un autre temps. Au nom de quoi en effet continuer de refuser aux Pales­ti­niens la recon­nais­sance de leur État par les Nations unies ? Celle-​​ci consti­tuerait pourtant l’indispensable préa­lable à l’ouverture de nou­velles négo­cia­tions fondées sur le droit inter­na­tional et non plus sur­dé­ter­minées par la redou­table asy­métrie du rapport de forces dans la région. A l’heure des révoltes arabes, cette ini­tiative revêt encore davantage de sens. A travers la recon­nais­sance de leur État, les Pales­ti­niens, comme les autres peuples, ne veulent rien d’autre que la liberté et la dignité. Israël aurait tout à y gagner, à com­mencer par son inté­gration à la région, meilleure garantie de sa sécurité sur le long terme.

De cette solution de bon sens et conforme au droit, on est encore loin. Très loin. D’autant que, sur le terrain, la situation est vraiment très pré­oc­cu­pante. A cette offensive diplo­ma­tique, le gou­ver­nement israélien a répondu par l’arrogance et la force. Après avoir gelé pendant quelques semaines le rever­sement des taxes doua­nières qu’il col­lecte pour l’Autorité pales­ti­nienne, il a profité de ces cir­cons­tances pour accé­lérer encore et encore la colo­ni­sation en Cis­jor­danie et à Jérusalem-​​Est. Les der­nières données en la matière montrent surtout une forte accé­lé­ration de la colo­ni­sation autour de la Ville sainte. Cette nou­velle étape s’inscrit dans un plan déjà ancien qui consiste à enserrer Jéru­salem dans un réseau très dense de colonies au nord jusqu’à Ramallah, à l’Est jusqu’aux fau­bourgs de Jéricho, et au sud jusqu’aux portes de Bethléem. D’où encore de nou­velles construc­tions dans et en dehors des limites ter­ri­to­riales de la ville dont il faut rap­peler qu’elles furent tracées par l’annexion, en 1967, de terres pales­ti­niennes appar­tenant aux vil­lages envi­ron­nants. La stra­tégie étant bien entendu de créer en plein coeur de la Cis­jor­danie des faits accomplis qui per­met­tront d’avoir une majorité juive dans ce vaste espace structuré par les colonies et de couper en deux la Cis­jor­danie pour rendre impos­sible une véri­table conti­nuité ter­ri­to­riale entre le Nord et le Sud d’un éventuel Etat pales­tinien. Autant les Etats-​​Unis et les Etats euro­péens ont agi pour empêcher l’initiative diplo­ma­tique des Pales­ti­niens, autant ils ne font rien pour empêcher ces faits accomplis pourtant abso­lument contraire au droit inter­na­tional. Rien, sinon quelques vagues décla­ra­tions à peine cri­tiques et si faibles qu’elles sont inaudibles.

Tout porte à croire que cet immo­bi­lisme de la com­mu­nauté inter­na­tionale va se pour­suivre dans les pro­chains mois.

Il ne faut rien attendre du Quartet qui n’est que le pâle reflet de la poli­tique amé­ri­caine ; tout juste en mesure de rédiger des com­mu­niqués que per­sonne ne lit, il est tota­lement inca­pable de prendre la moindre ini­tiative sérieuse, même pas pour faire res­pecter « sa » feuille de route « solen­nel­lement » rédigée en 2003 ! Et à l’époque, pour en montrer l’importance, Condo­leezza Rice (secré­taire d’Etat de George W. Bush), avait déclaré que ce plan de paix conduirait à l’établissement d’un Etat pales­tinien en… 2005.

Il ne faut rien attendre des Etats-​​Unis ; malgré son dis­cours du Caire de juin 2009, Barack Obama n’a pas été capable d’infléchir en quoi que ce soit la poli­tique israé­lienne de colo­ni­sation et donc de contribuer à ouvrir un chemin vers un règlement juste et durable. Il est désormais en cam­pagne pour sa réélection, ce qui n’est pas le meilleur moment pour essayer d’agir à nouveau dans ce dossier pourtant crucial.

Il ne faut rien attendre des Euro­péens ; struc­tu­rel­lement divisés et inca­pables de prendre la moindre ini­tiative poli­tique sur la question israélo-​​palestinienne, ils sont aujourd’hui face à une crise majeure en trois dimen­sions (finan­cière, écono­mique et ins­ti­tu­tion­nelle) qui accapare toute leur énergie.

Sachant qu’ils n’ont rien à espérer de cette « com­mu­nauté » inter­na­tionale, les Pales­ti­niens n’ont d’autre choix que de pour­suivre leur offensive diplo­ma­tique avec cependant un impé­ratif incon­tour­nable s’ils veulent se donner les chances de réussir : qu’ils retrouvent leur unité. Depuis des semaines, le Hamas et le Fatah négo­cient pour former un gou­ver­nement d’unité nationale afin d’organiser des élec­tions légis­la­tives et pré­si­den­tielles au mois de mai pro­chain. Ils se doivent d’y par­venir pour conso­lider de manière décisive leur démarche de recon­nais­sance d’un Etat fondé sur des ins­ti­tu­tions poli­tiques res­sourcées par le suf­frage universel.