« Palestine, no place like home »

Julie Schneider, vendredi 10 octobre 2008

Aïn El Eloué est un camp pales­tinien situé à la sortie de Saïda, au sud de Bey­routh … où la seule raison de vivre de ces Pales­ti­niens réside dans l’espoir de pouvoir un jour rentrer chez eux, en Palestine.

C’est une phrase que j’ai entendu à de nom­breuses reprises lors d’un reportage à Aïn El Eloué. Aïn El Eloué est un camp pales­tinien situé à la sortie de Saïda, au sud de Bey­routh. Aïn El Eloué est un camp pales­tinien sur­nommé « la pou­drière du Liban ». La raison ? Eh bien, le Fatah, le Hamas, le Jihad Isla­mique, les com­mu­nistes et bien d’autres sont repré­sentés sur une surface d’un kilo­mètre carré ! Plus de 60 000 per­sonnes sur ce petit kilo­mètre carré. Quand j’ai dit à mon entourage que je partais faire ce reportage, tout le monde m’a alors prévenu : tu vas en enfer, prépare toi ! Comme une jeune fille tota­lement naïve, je m’attendais à trouver des gens armés jusqu’aux dents, un endroit où l’odeur du sang vous prend les tripes, où les gamins sniffent de la colle dans tous les coins de rue… non je rigole, je ne m’attendais quand même pas à tout ça ! En tout cas, il n’en fut rien (enfin presque), mais j’ai tou­tefois côtoyé la misère de près, de très près.

Donc voilà, j’ai passé deux journées dans ce camp bétonné : pas d’arbre, pas de café, pas de jardin… où la seule raison de vivre de ces Pales­ti­niens réside dans l’espoir de pouvoir un jour rentrer chez eux, en Palestine. Quand j’émets un doute sur ce rêve, ils se braquent, me regardent de leurs yeux noirs et me répondent de manière ferme, qu’un jour, ils ren­treront à la maison. « Il n’y a pas écrit réfugié sur nos fronts », m’expliquait l’un d’eux. Ils en ont marre de vivre dans de ce laby­rinthe de ruelles plus étroites et tor­tueuses les unes que les autres. Ils en ont marre d’être entassés à plus de 10 dans deux pièces. Pas de place pour agrandir les maisons, alors ils construisent en hauteur comme pour rejoindre ce ciel infini de grandeur et aspirer à la liberté. Non ils ne sont pas pri­son­niers dans les camps, mais c’est tout comme. Au Liban, ils n’ont pas le droit de tra­vailler à l’extérieur du camp. Et plus de 70 métiers leurs sont interdits. Ils ne peuvent pas non plus voyager, car beaucoup n’ont pas de papiers d’identité pour la plupart. « Nous ne sommes per­sonne, nous ne sommes rien », s’indignait une étudiante en science sociale. Oui ils peuvent faire des études. Mais ne peuvent pas tra­vailler, tout le paradoxe !

J’ai passé deux journées dans ce camp pales­tinien. Deux journées très pla­ni­fiées par une ONG pré­sente sur place pour aider les femmes pales­ti­niennes à tra­vailler, à avoir plus de place dans les foyers. Deux journées à courir de maison en maison, de res­pon­sable du Fatah en res­pon­sable du Hamas… Deux journées où tous mes inter­lo­cu­teurs, sans aucune exception, m’ont déclaré qu’un jour ils ren­treront chez eux, les yeux pétillants pour cer­tains, humides pour d’autres. Ces der­niers sont souvent nés dans ce camp et y mourront très cer­tai­nement, ils veulent que leurs enfants ou petits enfants rejoignent leur terre. Ces deux journées ont été éprouvantes.

En fait, quand je suis rentrée lundi soir, j’étais bien. Je venais de ren­contrer des res­pon­sables de partis poli­tiques, j’avais discuté toute la journée avec des familles, leur avait apporté un peu de chan­gement dans leur quo­tidien. J’avais l’impression d’être utile en ren­trant chez moi lundi soir. J’avais l’impression que mon reportage pourrait les aider. Puis mardi, je suis allée voir des femmes pales­ti­niennes qui brodent des vête­ments, tout à la main, pendant des mois. Elles me racon­taient que la plupart d’entre elles n’avaient pas de mari, et qu’elles ont presque toutes plus de 3 enfants, cer­tains font des études. Puis dans la bou­tique, j’ai voulu acheter un petit porte-​​monnaie. Pour les aider, pour par­ti­ciper à ma manière à leur cause. En plus, il est beau ce porte-​​monnaie. Mais elles ont toutes refusé que je paie. Moi qui ai grandi dans une grande maison, moi qui avais un jardin, une enfance pas très dif­ficile, moi qui ai pu faire des études, moi qui suis partie pour tra­vailler, moi qui exerce ma passion, elles n’ont pas voulu que je paie 10 dollars pour ce petit porte-​​monnaie bleu ! J’ai insisté mais n’ai pas voulu leur dire que moi j’avais eu de la chance et pas elles, pour jus­tifier mon com­por­tement. Elles m’ont fait un cadeau. Là, je me suis sentie mal.

Jusqu’à présent, j’arrivais à n’être que témoin, mais à partir de ce moment là, cela a changé. Elles m’ont alors dit que, moi, j’allais les aider. J’ai alors répondu, très fran­chement, et peut-​​être même de manière un peu sèche, que je ne pouvais rien faire pour elle, que mal­heu­reu­sement je n’avais pas d’argent pour leur acheter l’ordinateur qu’elles vou­laient, ni même un appareil photo. La res­pon­sable du magasin m’a alors regardée : « ton gou­ver­nement va nous aider ». J’ai écar­quillé mes yeux, doutant très for­tement que mon gou­ver­nement allait apporter son aide à des Pales­ti­niennes qui font de la bro­derie. Je leur ai dit que non, je ne pense pas que mon gou­ver­nement allait les aider. Mais je n’ai pas déve­loppé mon idée.

A partir de cet instant, j’ai réalisé que tous ces gens que j’avais ren­contrés, tous ces gens qui m’avaient confié leur témoi­gnage croyaient que moi, du haut de mes 23 ans, j’allais pouvoir faire quelque chose pour eux. Pendant toute la fin de la journée de mardi, j’ai réussi à ne me posi­tionner qu’en témoin. Mais une fois passés les bar­rages de camp, je me suis sentie envahie, étouffée. Besoin de marcher, de res­pirer, de prendre l’air, de voir le ciel, la mer…besoin de vivre tout simplement.