Palestine : les droits des femmes, otages de l’occupation

Chloé Rouveyrolles, Libération, samedi 19 décembre 2015

Nabi Saleh est un tout petit village de Cisjordanie connu pour être celui du clan Tamimi. Ses héritières ne manquent jamais à l’appel lors des manifestations contre la colonie israélienne voisine, chaque vendredi ou presque. Elles sont ainsi devenues des héroïnes pour tous les Palestiniens. L’une d’elles, Manal Tamimi, habite une grande maison en bordure du village. On y remarque d’abord l’aquarium aux poissons exotiques, puis on est frappé par les nombreux portraits de Yasser Arafat accrochés aux murs. Petite, en voyant sa mère coudre des drapeaux palestiniens et ouvrir sa porte en pleine nuit à des militants en fuite, Manal Tamimi avait décidé qu’elle aurait, elle aussi, son rôle à jouer dans le combat contre l’occupation. Elle a depuis été blessée plusieurs fois par les tirs de l’armée israélienne. L’histoire de la dynastie ne s’arrête pas là. En août, les images de sa nièce, Ahed Tamimi, 14 ans, mordant un soldat israélien qui immobilisait son frère à terre, ont fait le tour du monde. La relève est assurée.

De Leïla Khaled, connue comme la première femme terroriste à avoir détourné un avion de ligne en 1969, à Hanan Ashrawi, universitaire et première femme élue au Conseil législatif palestinien, la femme palestinienne fait partie du décorum d’une lutte de plus de cinquante ans. Des femmes fortes, la société palestinienne n’en manque donc pas. Pourtant, bien des féministes palestiniennes fustigent un système oppressif insistant souvent sur la dépendance financière des femmes aux hommes. Selon une étude de l’organisation de défense des droits des Palestiniens Al-Shabaka, en 2014, à peine plus de 19 % de la main-d’œuvre palestinienne était féminine, quand les femmes représentent 25 % de la force de travail dans le reste du monde arabe. Samia al-Botmeh, l’économiste qui a conduit l’étude, affirme même que « les femmes palestiniennes ont moins accès au marché du travail que les femmes saoudiennes, qui vivent pourtant dans une société plus conservatrice et religieuse ».

Patriarcat et colonialisme

Cette étude révèle un autre paradoxe. Les femmes sont plus touchées par le chômage que les hommes malgré un niveau d’études supérieur. Le bureau de statistiques palestinien montre d’ailleurs que, depuis près de quinze ans déjà, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à sortir diplômées de l’université. « C’est tout simplement la conséquence de l’occupation israélienne. Les femmes qui, dans les pays en développement, sont généralement employées dans les secteurs de l’agriculture et de la manufacture trouvent moins de travail, car Israël distribue largement ses produits de consommation dans les Territoires palestiniens et, en conséquence, ces secteurs de l’économie palestinienne sont atrophiés. Les Palestiniennes trouvent davantage de travail dans les services, mais elles sont souvent trop nombreuses à postuler pour peu de places. Ce n’est absolument pas culturel, puisque le pays est moins conservateur et religieux que d’autres pays arabes dans lesquels les femmes ont davantage d’opportunités », décrypte Samia al-Botmeh.

La chercheuse n’est pas la seule à pointer la responsabilité de l’occupation dans le plafond de verre imposé aux femmes. Le 24 octobre, un groupe d’associations de femmes palestiniennes de Jérusalem-Est demandait à la communauté internationale son assistance immédiate pour protéger les femmes et les filles « particulièrement vulnérables » alors que les violences entre Israéliens et Palestiniens se multiplient depuis la fin de l’été. L’auteure de la déclaration est une spécialiste reconnue de la violence militaire contre les femmes en zones de conflit. Enseignante à l’Université hébraïque de Jérusalem, Nadera Shalhoub-Kevorkian rappelle depuis plusieurs années que les droits des femmes et leur évolution en Palestine sont indissociables du combat contre l’occupation. Selon elle, les deux dynamiques s’entretiendraient pour créer des formes d’oppression complexes mêlant patriarcat et colonialisme. Le texte a été largement commenté, notamment par des travailleurs sociaux en Palestine, soulignant que les femmes sont les premières à absorber les traumatismes psychologiques liés aux conflits et que leurs droits reculent à chaque vague de violences.

D’autres ont nuancé les liens entre occupation et droits des femmes. Zaida Catalán forme plusieurs corps administratifs palestiniens aux questions du genre. Depuis plus d’un an, elle sillonne la Cisjordanie sous la bannière d’une organisation européenne, Eupol Copps, et elle est habituée au discours qui blâme Israël pour les violences faites aux femmes : « Le destin national est certes la priorité des Palestiniens, mais c’est aussi l’un des arguments parfois utilisés comme excuse pour ne pas soutenir plus franchement l’émancipation des femmes malgré les moyens disponibles et les nombreux problèmes liés à ces questions, que ce soit en termes de violences, de discrimination, de justice… »

Voile et cigarette

Alors pourquoi les femmes rejoignent-elles la « résistance » ? Habituée des confrontations avec l’armée israélienne et commentatrice de l’actualité palestinienne pour de nombreux médias (New York Times, Huffington Post…), Mariam Barghouti estime que, pour les femmes, « rejoindre les manifestations est un acte d’abord citoyen et non féministe, car les femmes souffrent tout autant que les hommes de l’occupation ». Pourtant, elles restent minoritaires dans les manifestations. La plupart cachent leur visage et avouent que c’est autant pour se cacher des autorités israéliennes que de celle de leurs parents. « Je ne veux pas que quelqu’un aille dire à mon frère qu’il m’a vue ici, sinon on va m’enfermer chez moi », dit une jeune manifestante de Nabi Saleh.

Manal Tamimi, pasionaria de la cause nationale, entend ces témoignages avec colère. « On devrait combattre la mentalité conservatrice palestinienne avec la même force qu’on combat l’occupation », résume cette mère de famille qui emmène souvent ses deux filles aux rassemblements. Shadha Zeidya est elle aussi engagée et vient d’un village à peine plus grand que Nabi Saleh, plus près de Naplouse. A 31 ans, elle n’est pas mariée et ses parents, communistes depuis toujours, ont presque abandonné l’idée. « Ils sont fiers de mon engagement avec l’Initiative nationale [parti créé en 2002, ndlr], mais ce n’est pas une vie facile, ni pour eux ni pour moi, car les gens ont toujours quelque chose à dire dans ce pays. A certains endroits, c’est parce qu’on porte un jean, à d’autres, c’est parce qu’on veut aller jeter des pierres sur les soldats », dit-elle en réajustant son voile avant d’allumer une cigarette. Très occupée ces dernières semaines par une campagne de boycott des produits israéliens, elle a surtout suivi les manifestations sur les réseaux sociaux. Elle connaît bien des filles qui ont rejoint les affrontements : « Ce sont souvent des lycéennes ou des étudiantes, c’est une nouvelle génération de militantes qui sent que les choses sont peu à peu en train de changer pour les femmes. »

Née en 1989, la chanteuse Mais Shalash a récemment sorti un énième hymne à la résistance féminine. Elle y vante sa grand-mère vendant ses bijoux pour acheter un revolver et, dans le dernier couplet, invite ses cadettes à soutenir les hommes dans leur combat contre l’occupation. On entendra peut-être bientôt le tube sur le campus de l’université de Tulkarem, dans le nord de la Cisjordanie. L’armée israélienne y a effectué plusieurs raids ces derniers mois et les étudiants y manifestent presque quotidiennement. Plus d’une dizaine d’entre eux ont déjà été blessés. Parmi les plus mobilisés, Hanan Khadori, étudiante en chimie de24 ans, promet pour sa part qu’elle ne faiblira pas et qu’elle continuera à rejoindre les manifestations avec ses camarades. D’autres, plus jeunes, l’ont déjà rejointe.