Palestine : les bases de la solidarité

Alain Gresh, mardi 16 janvier 2007

Sommaire :

Au nom de quels prin­cipes peut-​​on prendre position sur le conflit israélo-​​palestinien ?(Alain Gresh)
Les fon­de­ments de notre enga­gement : le droit international
Le contexte de notre engagement
La question du génocide des Juifs
La question de l’antisémitisme
La question du terrorisme
Vers une situation encore plus incontrôlable ?

Document : Ten­tative de défi­nition des bases d’une soli­darité (Alain Gresh)
Introduction
Quelle solution pour le pro­blème palestinien ?
Anti­sé­mi­tisme et soli­darité avec les Palestiniens
Sionisme et peuple juif
Résistance, terrorisme et lutte armée

Extraits (Alain Gresh)
Lettre à ma fille, Avant-​​propos d’Israël-Palestine. Vérités sur un conflit

Au nom de quels prin­cipes peut-​​on prendre position sur le conflit israélo-​​palestinien ?

Cette confé­rence est un peu par­ti­cu­lière car je ne parle-​​ rai pas beaucoup de l’histoire du conflit pales­tinien, mais je poserai des ques­tions sur le sens de l’engagement aux côtés des Pales­ti­niens, ques­tions parfois déran­geantes, qui nous amènent à réfléchir sur des points aux­quels nous ne sommes pas for­cément habitués. Je veux aborder la dimension poli-​​ tique du pro­blème, qui nous oblige à aller au-​​delà de la dimension huma­ni­taire, au-​​delà de la simple soli­darité avec les vic­times, soli­darité indis­pen­sable mais non suf­fi­sante. Cette analyse du pro­blème pales­tinien exclut aussi bien les moti­va­tions reli­gieuses que celles d’un natio­na­lisme intégral.

Par ce terme, il faut entendre la position de ceux qui affirment qu’une nation a des droits supé­rieurs aux autres. Si l’on observe le conflit you­go­slave, on a eu affaire à ce même type de rai­son­nement de la part des natio­na­listes qui veulent légi­ti­mement défendre leur nation mais pensent en même temps que les droits de leur peuple sont supé­rieurs à ceux du voisin. Il est ainsi impos­sible d’argumenter face à celui qui dit : cette terre de Palestine était la terre du peuple juif et ce peuple a aspiré depuis deux mille ans à y retourner. Même s’il reconnaît que cette ins­tal­lation s’est faite au détriment des Pales­ti­niens, son préa­lable est que le peuple juif a des droits ins­crits dans une his­toire immé­mo­riale que per­sonne ne peut détruire. Toute dis­cussion sur le malheur des Pales­ti­niens échouera au nom du bon droit des Juifs.

Si je mets tout ceci en lumière, c’est que je pense que c’est au nom d’autres pré­misses qu’il faut prendre position sur le conflit israélo-​​palestinien, mais qu’en même temps, il est important de mettre en lumière le point de vue à partir duquel on se place : ce n’est pas être pour les Pales­ti­niens contre les Israé­liens ; notre soli­darité ne se fonde pas non plus sur les carac­té­ris­tiques spé­ci­fiques du peuple pales­tinien qui comme peuple aurait des qua­lités spé­ci­fiques et que cela leur don­nerait des droits que d’autres peuples n’ont pas. Je crois qu’il est important d’avoir une vision très réa­liste de ces luttes. J’appartiens à une géné­ration qui a par­ticipé à des batailles, non pas celle de l’indépendance algé­rienne, mais à celles de la guerre du Vietnam, que nous avons menées parfois avec un grand aveu­glement. Nous avons mythifié la lutte du peuple viet­namien, pensé exclu­si­vement que c’était une résis­tance héroïque et que ce peuple libéré allait construire quelque chose de nouveau. De même, les por­teurs de valise expli­quaient parfois que la révo­lution algé­rienne allait créer le socia­lisme partout en France.

Les fon­de­ments de notre enga­gement : le droit international

Les prin­cipes à partir des­quels nous prenons position sont ceux du droit des peuples à dis­poser d’eux-mêmes, le refus de l’occupation. Je ne mythifie pas le droit inter­na­tional, je sais qu’il a des limites, qu’il est aussi le résultat d’un rapport de forces, mais en même temps il me semble important de s’appuyer sur lui parce qu’il est l’élément qui permet de struc­turer les rela­tions inter­na­tio­nales, d’éviter la loi de la jungle. Il faut aussi être conscient que ce droit inter­na­tional s’applique dans un contexte donné, celui d’une hégé­monie amé­ri­caine totale sur le monde et d’une alliance américano-​​israélienne stratégique.

On peut avoir du conflit israélo-​​palestinien une vision purement « morale » et abs­traite sous le pré­texte que le droit inter­na­tional n’est que le résultat des rap­ports de force et qu’il a été imposé aux Pales­ti­niens à partir d’une injustice qui leur a été faite en 1947 avec la division de la Palestine. J’imagine qu’il y en a parmi vous qui par­tagent cette position. Elle est tout à fait res­pec­table mais pour moi, elle ne fonde pas la position d’une asso­ciation de soli­darité, pour plu­sieurs raisons.

D’abord, parce que de façon prag­ma­tique, je m’engage dans les combats avec l’idée qu’on peut obtenir quelque chose. Je ne m’engage pas dans les combats avec l’idée qu’on ren­contre souvent chez cer­tains de nos amis pales­ti­niens ou arabes, d’une espèce de vision fata­liste qui consiste à dire que « ça fait cin­quante ans que ça dure, ça peut durer encore deux siècles et dans deux siècles nous gagnerons ». Cette position n’a ni effi­cacité sur le terrain, ni pos­si­bilité de trans­former la réalité. Or ce qui m’intéresse, c’est de trans­former cette réalité, de voir ce qu’il est pos­sible aujourd’hui de trans­former : j’essaye de fonder mes prises de position à partir de ce que j’appelle un mélange du droit inter­na­tional et des rap­ports de forces tels qu’ils sont et non tels que je les rêve.

Le contexte de notre engagement

Je crois que c’est un débat important de savoir ce que nous voulons, pour nous qui sommes dans un mou­vement de soli­darité et d’où nous parlons. Quand un Pales­tinien des Ter­ri­toires ou de la dia­spora dit : « Je refuse la solution de com­promis y compris celle de Taba et je veux un seul État », c’est sa vie, c’est sa décision, c’est lui qui la prend. Mais que nous nous disions de Paris des choses radi­cales, cela n’implique rien pour nous sur le plan indi­viduel et il est donc facile d’avoir un dis­cours plus radical. Chez les Pales­ti­niens eux-​​mêmes, on peut mesurer ce fossé que j’ai pu constater : dans la dia­spora riche, celle de la bour­geoisie pales­ti­nienne au Koweït, d’une partie des Pales­ti­niens des États-​​Unis, etc., on tenait un dis­cours extrê­mement radical dans les années 1970, beaucoup plus radical que celui des ter­ri­toires occupés. Ils tenaient ce dis­cours parce qu’ils étaient ins­tallés dans une situation où le fait de repousser la solution à cin­quante ans ne leur posait pas pro­blème car ils vivaient une situation plus que supportable.

Nous, nous tra­vaillons en France, face à un public français et nous sommes évidemment soumis à une situation par­ti­cu­lière qui n’est pas celle de mili­tants qui vivent dans le monde arabe. Un des pro­blèmes évidemment nous est renvoyé avec force, c’est la question du génocide des juifs, de l’antisémitisme.

La question du génocide des Juifs

Le génocide des Juifs est un élément de l’histoire euro­péenne qui pèse énor­mément, qui a beaucoup pesé dans la sym­pathie qu’il y a eu à l’égard d’Israël, même si je pense qu’il pèse beaucoup moins. En même temps il continue à jouer un rôle important dans les prises de position, dans les polé­miques et je crois qu’il faut être, là-​​dessus, extrê­mement clair.

Dans la réalité des débats, c’est une question qui évidemment revient constamment : « Les souf­frances subies au cours de la Shoah nous donnent le droit de… » Je crois que là aussi il est important d’être capable de dis­cuter de cela. Le génocide des Juifs est un pro­blème qui est incon­tour­nable dans l’opinion fran­çaise et euro­péenne. C’est une partie de l’histoire euro­péenne. Mais il est important de dire que, comme pour tout génocide, on peut en tirer deux leçons tout à fait dif­fé­rentes. Une inter­pré­tation qui est une inter­pré­tation eth­nique ou fermée, qui est de dire que ce génocide des Juifs leur donne des droits que d’autres n’ont pas, leur permet de faire des choses, que quoique fasse l’armée israé­lienne sur le terrain, ce n’est pas grand chose à côté du génocide. Il y a un courant dans la société israé­lienne qui se place sur ce terrain. Il y a une autre leçon pos­sible, que tirent d’autres per­sonnes, aussi bien en Israël que dans les com­mu­nautés juives : le génocide des Juifs est ce que j’appellerais, un patri­moine commun de l’humanité, c’est-à-dire qu’il nous concerne non parce que ce sont des Juifs qui ont été tués, mais en tant qu’êtres humains, parce que ce sont des humains qui l’ont fait à d’autres êtres humains. En tant qu’être humain, je suis concerné par le génocide des Juifs et ceux du Rwanda et du Cam­bodge. Et je dirai : je suis plus concerné par le génocide des Juifs parce qu’il a eu lieu en Europe et que d’une cer­taine manière, les pays euro­péens en portent la res­pon­sa­bilité. Il est donc normal que les popu­la­tions euro­péennes y soient plus sen­sibles, mais il faut refuser que ce génocide soit pris en otage, utilisé pour jus­tifier les poli­tiques de répression et d’occupation.

Il nous faut aussi prendre en compte que ce génocide, inscrit dans l’histoire, a créé des peurs réelles, des peurs réelles dans les com­mu­nautés juives du monde ainsi qu’en Israël. Lors de la pre­mière Intifada, un ami jour­na­liste, au retour de sa pre­mière visite en Israël et dans les Ter­ri­toires occupés m’a dit : « Je suis étonné, les gens qui ont peur là-​​bas, ce sont les Israé­liens, pas les Pales­ti­niens. » Bien sûr, cette peur est, en partie, mani­pulée par les gou­ver­nants, mais en même temps, elle est réelle. Il faut faire attention à la manière dont on s’adresse aux gens, pas seulement à la com­mu­nauté juive, mais plus lar­gement. On ne peut pas sim­plement dire que cela est fan­tas­ma­tique, on peut affirmer qu’il n’y a jamais eu l’équivalent en France, contrai­rement à ce qu’ont pré­tendu cer­tains intel­lec­tuels, de la Nuit de Cristal au moment du déclen­chement de la seconde Intifada. Dans le même temps, les attaques anti­sé­mites étaient réelles et elles ont créé dans la com­mu­nauté juive une grande peur. Elles ont aussi permis à la direction de cette com­mu­nauté de créer une espèce de sursaut « patrio­tique ». De même que les attentats, sur les­quels je reviendrai, ont créé en Israël un sursaut d’unité nationale autour d’Ariel Sharon. Faisons attention à la manière dont nous nous exprimons. Je pense que c’est important, non pour des raisons tac­tiques, mais pour des raisons de fond.

La question de l’antisémitisme

De ce point de vue, je prendrai un exemple : dans un certain nombre de mani­fes­ta­tions, il y a eu des cris et des tracts « État sio­niste = État nazi ». Je crois que c’est inac­cep­table, non pour de raisons tac­tiques, mais parce qu’on est dans une com­pa­raison qui n’a pas de sens. Qu’est-ce qui dif­fé­rencie l’État nazi des autres États dic­ta­to­riaux ou auto­ri­taires ? C’est l’extermination sys­té­ma­tique, indus­trielle, de mil­lions de Juifs, mais aussi de Tsi­ganes, de Slaves, etc. Dresser ce parallèle est non seulement faux, mais pro­voque à juste titre dans les com­mu­nautés juives et en Israël un malaise et facilite le travail de tous ceux qui veulent dis­cré­diter toute cri­tique de la poli­tique israélienne.

Une com­pa­raison me paraît, en revanche, plus convain­cante  : celle de la France pendant la guerre d’Algérie. L’État français qui menait la guerre en Algérie était un État démo­cra­tique, pour les Français, pas pour les Arabes. Il va com­mettre des crimes, il va tuer des cen­taines de mil­liers de gens, mais c’est un État de droit où règne le mul­ti­par­tisme, la liberté de la presse, etc. Israël aujourd’hui est un État démo­cra­tique pour sa popu­lation juive. Mal­heu­reu­sement, le fait d’être un État démo­cra­tique n’empêche pas du tout de com­mettre des crimes. Dans ce conflit, on trouve un aspect colonial qui fait la par­ti­cu­larité du mou­vement sio­niste par rapport à d’autres mou­ve­ments natio­na­listes. Le mou­vement sio­niste est né à la fin du XIXe siècle en Europe de l’Est, avec les mêmes carac­té­ris­tiques que tous les mou­ve­ments qui y naissent à cette époque, celle de la crise des empires et du sur­gis­sement des natio­na­lismes eth­niques. La base essen­tielle du sio­nisme, ce sont les com­mu­nautés des ghettos de Russie et de l’est de l’Europe, dont les popu­la­tions ont des carac­té­ris­tiques proches des natio­na­lités (langue commune, ter­ri­toire, com­mu­nauté de destin, etc.). Le dis­cours du mou­vement sio­niste est proche de celui des autres natio­na­lismes eth­niques (serbe, roumain, hon­grois, etc.) : nous sommes supé­rieurs aux autres, nous sommes dif­fé­rents, nous avons une mission par­ti­cu­lière, etc.

Mais ce qui fait la par­ti­cu­larité du mou­vement sio­niste, jusqu’à aujourd’hui, c’est son aspect colonial : colo­niser une terre qui est ailleurs. Aujourd’hui, quand vous dites cela, vous sus­citez tout de suite chez un certain nombre de gens, une espèce de répulsion disant : « Comment vous osez dire ça ? » Pourtant, à l’époque, le mou­vement sio­niste se réclamait ouver­tement de cette vision colo­niale, qui n’avait pas de conno­tation négative.

La com­pa­raison entre Israël et l’Afrique du Sud mérite une dis­cussion. Si on observe la situation dans les ter­ri­toires occupés, il y a un vrai apar­theid, au sens propre du terme, c’est-àdire deux popu­la­tions sur place, les colons d’un côté et les Pales­ti­niens de l’autre, qui vivent dans deux sys­tèmes paral­lèles. De ce point de vue, c’est vraiment l’apartheid, c’est-àdire avec des lois dif­fé­rentes pour les uns et les autres. C’est ce qu’affirme avec force l’organisation de défense des droits humains B’Tselem. Mais ce qui pose pro­blème dans cette com­pa­raison, c’est la question du travail : en Afrique du Sud, il y avait quatre mil­lions de Blancs et vingt ou vingt-​​cinq mil­lions de Noirs. La société blanche ne pouvait pas vivre sans le travail des Noirs. La société israé­lienne, elle, peut très bien se passer du travail des Pales­ti­niens et d’ailleurs elle le montre pra­ti­quement depuis la seconde Intifada : le nombre de Pales­ti­niens qui viennent tra­vailler en Israël a beaucoup diminué et Israël fait venir des tra­vailleurs immigrés de Rou­manie ou d’Afrique.

Je reviens sur la question de l’antisémitisme. Il faut le recon­naître, il y a eu une résur­gence d’actes anti­sé­mites qui ont visé la com­mu­nauté juive en France et ailleurs. Cette émer­gence d’un anti­sé­mi­tisme a été relayée dans des frac­tions très réduites des com­mu­nautés dites d’origine magh­rébine, comme lors de la pre­mière mani­fes­tation de soli­darité avec les Pales­ti­niens. Moi-​​même j’ai par­ticipé à une mani­fes­tation où il y avait une cen­taine de « jeunes des quar­tiers », comme on dit, qui criaient des slogans anti­sé­mites. Cela doit amener chez nous, d’abord à une condam­nation abso­lument sans nuance de ce type de position. Il est vrai aussi que l’on a assisté à une recru­des­cence, notamment depuis le 11 sep­tembre 2001, d’actes d’agressions contre des Arabes ou des musulmans. Nous ne choi­sissons pas entre les vic­times ! L’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs, pas plus que le racisme anti-​​arabe n’est l’affaire des Arabes, c’est notre affaire à tous et c’est l’affaire de la Répu­blique. Quand le Crif refuse de par­ti­ciper à la mani­fes­tation qui était pro­posée par la Ligue des droits de l’Homme contre toutes les mani­fes­ta­tions de racisme, c’est une démarche qui devrait nous être étrangère et qui ramène la Répu­blique à un conglo­mérat de com­mu­nautés défendant chacune ses intérêts particuliers.

Cela permet d’éclaircir un point capital. Pour moi, la soli­darité avec les Pales­ti­niens n’est pas le symé­trique de celle des gens qui sou­tiennent Israël. Il ne s’agit pas de choisir un peuple contre un autre, mais de fonder sa position sur des prin­cipes uni­versels, ceux du droit inter­na­tional et des réso­lu­tions des Nations unies. Celles-​​ci affirment que, sur la terre de Palestine, vivent désormais deux peuples : un peuple israélien et un peuple pales­tinien et tous les deux ont droit à un État. À partir de là, il y a ceux qui ren­voient dos-​​à-​​dos « les extré­mistes des deux bords » - on l’a vu notamment, par exemple, avec les prises de position du mou­vement de la gauche sio­niste, le mou­vement « la Paix main­tenant », etc. Il est vrai que je peux être d’accord avec eux sur la nécessité de créer un État pales­tinien indé­pendant en Cis­jor­danie et à Gaza, pour une forme de solution de la question de Jéru­salem, etc. La dif­fé­rence avec eux est qu’ils ne recon­naissent pas cet élément, à mon avis fon­da­mental : on ne peut pas mettre sur le même plan les oppres­seurs et les opprimés, un peuple occupant et un peuple occupé. Je crois que cela condi­tionne toute l’analyse que nous faisons. Nous sommes soli­daires des Pales­ti­niens, non pas parce que les Pales­ti­niens sont « mieux que les autres », mais sim­plement parce que poli­ti­quement, ils sont un des der­niers peuples de cette planète à se voir refuser le droit à l’autodétermination. Il faut se situer sur un plan poli­tique et non pas purement huma­ni­taire, même si les souf­frances des Pales­ti­niens sont abso­lument intolérables.

La question du terrorisme

Dans ces enjeux et débats, il y a évidemment la question du ter­ro­risme. Depuis le 11 sep­tembre 2001, la lutte contre le ter­ro­risme est en train de devenir un des axes de la bataille menée par l’administration amé­ri­caine, non seulement contre les Pales­ti­niens, mais contre l’ensemble des pays consi­dérés comme mena­çants. Et c’est devenu une grille d’analyse puisque, comme Bush l’a dit : « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les ter­ro­ristes. » Les Nations unies ne sont jamais arrivées à définir léga­lement le ter­ro­risme et per­sonne ne sait de quoi on parle quand on parle de ter­ro­risme. Il est important de ne pas se laisser piéger.

On peut donner du ter­ro­risme une défi­nition a minima : l’utilisation de la vio­lence contre des civils inno­cents. Rap­pelons que cette défi­nition inclut l’action des États ; le terme de terreur a été inventé pour parler de la vio­lence d’État, or ce terme, dans son usage désormais courant, n’inclut que l’action de groupes non étatiques.

À partir de là se pose la question des attentats suicide en Israël. Sont-​​ils jus­tifiés ou non ? Sont-​​ils expli­cables ou non ? Récemment, un rapport d’Amnesty Inter­na­tional a affirmé que les actions menées par les Pales­ti­niens étaient des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité (en droit inter­na­tional, on définit trois types de crimes : crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide, avec des défi­ni­tions très pré­cises, de chacune des catégories).

Les attentats du 11 sep­tembre 2001 entrent dans une défi­nition de crime contre l’humanité. Le transfert de popu­lation aussi. La prise de position d’Amnesty a suscité, notamment chez ceux qui sont soli­daires des Pales­ti­niens, un certain embarras. Pour expliquer dans quelles condi­tions ces Pales­ti­niens mènent leur action, il est néces­saire de montrer d’où vient le désespoir qui les amène à com­mettre des attentats.

Mais je pense que ces actions-​​suicide menées par les groupes pales­ti­niens (je par­lerai après de leur signi­fi­cation poli­tique) font partie de ce que le droit inter­na­tional, dont je réclame partout l’application, appelle des crimes de guerre et crimes contre l’humanité. C’est incon­tes­table. On peut ne pas être d’accord avec le droit inter­na­tional, mais si on s’en réclame, il faut être cohérent. Mais quelques éléments sup­plé­men­taires per­mettent une vraie dis­cussion. D’abord de rap­peler que le rapport d’Amnesty Inter­na­tional précise que l’armée israé­lienne commet des crimes de guerre et contre l’humanité dans les ter­ri­toires pales­ti­niens, ce que la revue L’Arche, qui parle de ce rapport a évité de men­tionner. La guerre, qu’elle soit menée par un État ou par un groupe non étatique est soumise à des règles et que les ignorer, c’est ouvrir la porte à toutes les dérives. Lorsque les Pales­ti­niens argu­mentent : « Nous ne sommes pas un État, nous sommes un groupe donc nous ne pouvons pas com­mettre de tels crimes », ils ont tort. Quand ils évoquent le droit à la résis­tance, tout à fait légitime, ils oublient de men­tionner que ce droit lui aussi est réglementé.

Donc le gou­ver­nement israélien et un certain nombre de groupes pales­ti­niens com­mettent des crimes de guerre et contre l’humanité. Je vou­drais tou­tefois faire deux remarques. D’abord, je ne mets pas sur le même plan les crimes commis par un État et les crimes commis par un groupe non étatique. L’exemple que je donne tou­jours est celui du FLN algérien. Le FLN a commis un certain nombre d’actions ter­ro­ristes qui entraient dans le cadre de crimes de guerre et sans doute cer­tains dans le cadre de crimes contre l’humanité. Mais l’État français a commis des crimes bien pires, même si les uns ne jus­ti­fient pas les autres. Et surtout, cela nous ramène à la dimension poli­tique : la lutte du peuple algérien pour son indé­pen­dance était légitime, celle de la France pour la pour­suite de la colo­ni­sation non.

Prenons l’exemple de la Seconde Guerre mon­diale. Pour moi, la guerre menée par les alliés anglo-​​américano-​​soviétiques était une guerre juste : c’est-à-dire une guerre entre­prise pour la défense d’un certain nombre de prin­cipes uni­versels. Or, dans cette guerre, les deux côtés ont commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, mais on ne peut sim­plement les ren­voyer dos à dos - et pas seulement parce que l’État nazi est res­pon­sable du génocide des Juifs.

Il faut dépasser le dis­cours mora­li­sateur sur la Palestine et passer au dis­cours poli­tique : il y a une situation de guerre ou de résis­tance juste menée par les Pales­ti­niens face à une occu­pation injuste. Marwan Bar­ghouti uti­lisait la formule : « Une résis­tance légitime à une occu­pation illé­gitime. » Que dans cette résis­tance il y ait des choses mora­lement condam­nables ne change pas le fait que la résis­tance soit légitime.

Il existe une autre dimension à ce débat et il revient aux Pales­ti­niens d’en dis­cuter. Le pro­blème est de savoir si les actions de ce type sont effi­caces ou non. Ces attentats aliènent une perte de la sym­pathie inter­na­tionale avec les Palestiniens

- même si ce n’est pas de manière décisive, l’opinion com­prenant comment l’occupation crée le désespoir. Plus grave, à mon avis, est la consé­quence de ces attentats sur la situation inté­rieure israé­lienne. Il faut le com­prendre : il n’y a pas de vic­toire pos­sible des Pales­ti­niens contre une société israé­lienne unie, notamment si nous tenons compte du rapport de forces mondial et de l’alliance entre Israël et les États-​​Unis. Donc, il n’y a pas de pos­si­bilité d’aller vers une solution poli­tique si on ne brise pas le front inté­rieur israélien ; et briser ce front inté­rieur, notamment après l’échec d’Oslo qui avait créé un espoir, est quelque chose de très dif­ficile et demande une vraie stra­tégie. Si l’on compare avec la guerre d’Algérie et la guerre du Vietnam, elles n’ont pas été gagnées essen­tiel­lement par la voie mili­taire : en 1960-​​61, le FLN algérien est com­plè­tement défait mili­tai­rement, il n’y avait presque plus de résis­tance armée en Algérie. Sim­plement pour main­tenir l’« ordre », il fallait cinq cent mille soldats et la société fran­çaise n’était plus prête à payer un tel prix.

En ce qui concerne la guerre du Vietnam, la situation était dif­fé­rente : mili­tai­rement, la situation était meilleure pour les Viet­na­miens parce qu’ils s’appuyaient sur le Nord-​​Vietnam, sur l’aide sovié­tique et chi­noise malgré les pro­blèmes du mou­vement com­mu­niste à l’époque. Mais on ne peut pas dire que les Viet­na­miens aient vaincu mili­tai­rement l’armée amé­ri­caine, ce n’est pas une vic­toire au sens d’Austerlitz. Il y a eu un moment où le poids de l’action mili­taire au Vietnam était insup­por­table pour l’opinion amé­ri­caine. Et le FLN et les Nord-​​Vietnamiens l’avaient tel­lement compris qu’ils envoyaient leurs meilleurs cadres à l’étranger, c’est-à-dire qu’ils avaient compris que, en der­nière ins­tance, tout se jouait à Washington plutôt que sur le terrain. La résis­tance armée a eu un poids important parce qu’elle a permis de la trans­former en capital poli­tique et de trans­former des sociétés colo­niales : la France et les États-​​Unis.

La situation en Palestine et en Israël n’est pas la même, mais en même temps, je suis convaincu qu’il n’y a pas de pos­si­bilité d’avancer sans briser le front inté­rieur israélien. Un des éléments qui peuvent inciter à l’optimisme est apporté par les résultats des son­dages sur la popu­lation israé­lienne : malgré deux ans qui ont été vécus par l’ensemble de la société israé­lienne comme une « agression pales­ti­nienne » et une volonté de détruire l’État juif, même si deux tiers des gens sou­tiennent Ariel Sharon, la moitié de la popu­lation reste favo­rable à la création d’un État pales­tinien et à l’évacuation de toutes les colonies. Cela prouve que quelque chose a avancé par rapport à l’expérience d’Oslo et à celle de la pre­mière Intifada. Il y a une prise de conscience qu’il n’y a pas d’autre solution que de négocier à un moment où à un autre avec les Palestiniens.

 Conclusion

Le bilan de ces deux ans d’Intifada est en partie catas­tro­phique pour les Pales­ti­niens. Et pas seulement parce qu’il y a eu des attentats-​​suicides. Sans vouloir jouer les don­neurs de leçons, il ne faut pas non plus idéa­liser les gens dont nous sommes soli­daires. Il est évident que, à aucun moment, la direction du mou­vement pales­tinien n’a été capable de fixer le moindre objectif stra­té­gique à la seconde Intifada. Lorsque l’on se penche sur les décla­ra­tions de Yasser Arafat et des diri­geants pales­ti­niens, on constate qu’il n’y a aucune orien­tation : faut-​​il une résis­tance armée ? non armée ? uti­liser telle forme d’action dans le cadre de telle stra­tégie ? L’Autorité laisse faire et elle a de plus en plus de mal à contrôler les événe­ments parce qu’il y a écla­tement des for­ma­tions pales­ti­niennes. La stra­tégie israé­lienne de liquider l’Autorité risque tou­tefois de déboucher sur une situation encore plus incon­trô­lable et encore plus de mal­heurs pour les peuples pales­tinien et israélien.

Tentative de définition des bases d’une solidarité

Depuis plu­sieurs mois, le mou­vement anti­mon­dia­li­sation libérale en France, et plus lar­gement en Europe, s’est trouvé engagé dans la soli­darité avec les Pales­ti­niens. Celle-​​ ci s’est exprimée, d’abord presque spon­ta­nément, à travers le voyage en Cis­jor­danie et à Gaza des « inter­na­tionaux », pour défendre la popu­lation civile pales­ti­nienne et réclamer leur pro­tection par une force inter­na­tionale, à travers aussi les actions diverses en faveur des paysans ou des uni­ver­si­taires pales­ti­niens. Il était normal qu’un mou­vement qui se réclame du droit des gens à diriger leur propre vie se retrouve aux côtés des Pales­ti­niens vivant sous l’occupation (lire Naomi Klein, The Guardian, Londres, 25 avril 2002).

Texte réalisé par Alain Gresh pour ATTAC.

D’autre part, la cam­pagne menée par le gou­ver­nement d’Ariel Sharon contre les Pales­ti­niens s’inscrit tota­lement dans la « guerre sans limites » menée par le pré­sident Bush contre le ter­ro­risme. Il était aussi normal que le mou­vement anti­mon­dia­li­sation libérale, qui a condamné avec force, notamment à Porto Alegre, cette poli­tique amé­ri­caine se retrouve aux côtés des Palestiniens.

Cette soli­darité ne peut tou­tefois faire l’économie d’un débat poli­tique sur ses fon­de­ments et ses objectifs poli­tiques. Le conflit israélo-​​palestinien suscite trop de polé­miques, de mal­en­tendus pour que l’on puisse faire l’impasse sur une telle dis­cussion, qui concerne plus lar­gement tous les démo­crates, et sur la réponse à apporter à ces deux questions :

- sur quelles bases sommes-​​nous soli­daires du peuple pales­tinien et de sa résistance ?

- Quels sont les principes d’une solution juste et durable ?

J’essaierai, ce faisant, d’expliquer pourquoi cer­taines prises de position ne peuvent que diviser le mouvement.

Les réponses aux deux question sont moins simples qu’il n’y paraît. Partons d’une anecdote récente : un conseiller d’Ariel Sharon était interrogé sur CNN. À un moment, le jour­na­liste évoque « les ter­ri­toires occupés » ; le res­pon­sable israélien l’interrompt et lui dit, en sub­stance, la Judée et la Samarie ne sont pas des ter­ri­toires occupés, ce sont des ter­ri­toires qui ont été donnés aux juifs par Dieu, et cette pro­messe est consignée dans la Bible. Il est évident qu’une telle argu­men­tation définit une position cohé­rente sur la Palestine : si on croit que la Bible contient une pro­messe faite par Dieu au « peuple élu », tous les argu­ments sur les « droits » des Pales­ti­niens ne peuvent tenir. Paral­lè­lement, s’est construite une argu­men­tation isla­mique pré­sentant la Palestine comme une terre musulmane depuis le VIIe siècle de notre ère et selon laquelle on ne peut faire aucun com­promis sur une terre musulmane.

À cette thèse reli­gieuse, se superpose souvent une argu­men­tation natio­na­liste. Si « le peuple juif » existe depuis des mil­liers d’années, s’il a tou­jours aspiré à revenir à la « terre promise », ses droits sur la Palestine sont alors incon­tes­tables. D’autre part, nous entendons cer­tains diri­geants de l’OLP affirmer, très sérieu­sement, que les Pales­ti­niens sont les des­cen­dants des Phi­listins, que le Christ est le premier Pales­tinien, etc. Ce type de rai­son­nement pose la « supé­riorité » du droit de cer­tains sur d’autres, et repose sur une pré­tendue anté­riorité his­to­rique sur la terre. Si on accepte cette logique pour la Palestine-​​Israël, comment nous y opposerons-​​nous dans d’autres situations ?

Prenons le cas de la You­go­slavie. Les Serbes reven­diquent, au nom d’arguments tout à fait cohé­rents, le Kosovo, berceau his­to­rique de leur peuple il y a quelques siècles ; les Croates ou les Albanais ont mille et une preuves « his­to­riques » pour reven­diquer tel ou tel ter­ri­toire. Qui a raison ? Ce n’est sûrement pas à coup de recherches archéo­lo­giques que l’on peut dépar­tager les récla­ma­tions de chacun. Ce qui compte, c’est moins la réfé­rence à une his­toire plus ou moins mythique, que la réalité actuelle. Certes, le Kosovo fut le berceau de la Serbie - et il faut en tenir compte -, mais il est peuplé à 90 % d’Albanais. Si nous acceptons qu’une pré­sence il y a cinq ou dix siècles, jus­tifie une reven­di­cation nationale, alors il faut rendre Bor­deaux et toute sa région aux Anglais, et la Corse aux Génois, donc à l’Italie. On ouvrirait, rien que pour l’Europe, une boîte de Pandore. Heu­reu­sement, per­sonne, ou presque, ne le demande plus. D’autre part, ce type de débat et d’argumentation aboutit, en fait, à pri­vi­légier une reven­di­cation plutôt qu’une autre au nom d’une vision tota­lement sub­jective. Nous entrons dans un rela­ti­visme absolu, où pré­domine la conviction que « mes » droits sont intrin­sè­quement supé­rieurs à « tes » droits. Chacun se déter­mi­nerait dans ces conflits au nom de la sym­pathie envers l’un ou l’autre peuple censé avoir de plus grandes qua­lités morales que son voisin.

Comment, alors, s’y recon­naître dans des reven­di­ca­tions contra­dic­toires, notamment celles qui opposent, en Palestine, depuis plus d’un siècle, Arabes et Juifs ? Sûrement pas en entrant dans un débat pour savoir s’il y a trois mille ans existait ou non un État juif, qui vivait en Palestine au début de notre ère, ou si les Phi­listins sont les ancêtres des Pales­ti­niens. La seule boussole est celle du droit inter­na­tional, celui-​​là même dont le mou­vement anti­mon­dia­li­sation libérale se réclame dans les autres guerres ou conflits qui ravagent la planète. Il s’énonce dans des prin­cipes reconnus par les dif­fé­rents pactes inter­na­tionaux (Charte des Nations unies, Décla­ration uni­ver­selle des droits de l’Homme, qua­trième convention de Genève, etc.) : droit des peuples à l’autodétermination, à la paix et à la sécurité, condam­nation de l’acquisition de ter­ri­toires par la force, droit huma­ni­taire de la guerre, droits des popu­la­tions vivant sous occu­pation, liberté de cir­cu­lation, droits des réfugiés, etc. Ces prin­cipes se tra­duisent concrè­tement dans des réso­lu­tions de l’Assemblée générale et surtout du Conseil de sécurité des Nations unies. Nous savons que celles-​​ci ne sont pas pro­duites dans un monde parfait, qu’elles ne sont pas exemptes de « taches », qu’elles sont tou­jours le résultat de rap­ports de force, notamment entre grandes puis­sances. Mais nous n’avons pas d’autre guide. Car, comme l’explique un pro­fesseur de droit à ses étudiants dans la magni­fique saga du romancier Manès Sperber, Et Le Buisson devint cendre : « J’ai appris à votre géné­ration à découvrir dans le droit l’origine mal­propre de la puis­sance qui l’a ins­titué, mais je vous ai aussi montré que la puis­sance s’en va au diable quand elle détruit le droit qui l’a fondé. »

Que disent, en sub­stance, les réso­lu­tions des Nations unies sur la Palestine et sur Israël ? Elles recon­naissent que, désormais, sur la terre his­to­rique de la Palestine, sont ins­tallés deux peuples, l’un pales­tinien, l’autre juif israélien, et que ces deux peuples ont droit chacun à leur État indé­pendant. C’est le sens de la réso­lution adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies du 29 novembre 1947, réso­lution dite du partage de la Palestine, qui pro­posait de diviser ce ter­ri­toire, alors sous mandat bri­tan­nique, en deux États. L’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP) s’y est ralliée en novembre 1988, en pro­clamant la création de l’État de Palestine ; et, en signant les accords d’Oslo en 1993, le gou­ver­nement israélien a, au moins impli­ci­tement, accepté ce principe. Il a été récemment rappelé par la réso­lution 1397 du Conseil de sécurité, le 13 mars 2002. Celle-​​ci affirme l’attachement de l’ONU « à la vision d’une région dans laquelle deux États, Israël et la Palestine, vivent côte à côte, à l’intérieur de fron­tières sûres et reconnues ». Cette position reflète un très large consensus de la com­mu­nauté internationale.

Nuançons néan­moins ce qui peut appa­raître comme une « symétrie ». D’abord, le peuple israélien dispose déjà d’un État depuis plus de cin­quante ans - et cela sur environ 78 % de la Palestine man­da­taire - alors que les Pales­ti­niens en sont tou­jours privés et vivent dans l’exil forcé ou sous occu­pation. Cette occu­pation se pro­longe main­tenant de plus de trente-​​cinq ans, malgré les innom­brables réso­lu­tions votées par les Nations unies et restées lettre morte. Ce déni du droit inter­na­tional contribue d’ailleurs à dis­cré­diter, en par­ti­culier dans le monde arabe et musulman, tout le dis­cours occi­dental sur le droit inter­na­tional. D’autre part, la situation actuelle est née d’une injustice ori­gi­nelle et récente : les Pales­ti­niens ont été chassés de chez eux, notamment en 1948-​​1950, par les milices juives puis par l’armée israé­lienne. Cette expulsion, dénoncée depuis les années 1950 par les Pales­ti­niens, long­temps niée ou refoulée en Israël comme en Occident, est désormais un fait établi, grâce notamment aux travaux des « nou­veaux his­to­riens  » israé­liens. Nous vivons à une époque et dans un ensemble, l’Europe, où l’on invoque à satiété le « devoir de mémoire ». Ne faisons pas preuve de sélec­tivité. L’injustice faite aux Pales­ti­niens mérite, comme d’autres, mul­tiples, en par­ti­culier durant la période colo­niale, répa­ration et d’abord recon­nais­sance. Cette dimension morale ne peut être occultée car elle condi­tionne une récon­ci­liation entre Israé­liens et Palestiniens.

Il est important de dénoncer cette « fausse symétrie », qui renvoie dos à dos Israé­liens et Pales­ti­niens, ou bien « les extré­mistes des deux bords ». Cette vision est parfois nourrie de bons sen­ti­ments et d’un désir sincère d’arriver à une paix fondée sur l’existence de deux États vivant côte à côte. Mais elle occulte la dis­sy­métrie entre la situation des deux peuples, ainsi que les souf­frances imposées par une occu­pation qui perdure depuis trente-​​cinq ans. Plus des deux tiers des Pales­ti­niens vivant en Cis­jor­danie et Gaza n’ont connu que la pré­sence d’une armée étrangère ; tous ont été humiliés, des cen­taines de mil­liers d’entre eux ont été empri­sonnés, des mil­liers ont été tor­turés. D’autres sont morts, blessés ou han­di­capés à vie. La recon­nais­sance de la dif­fé­rence fon­da­mentale entre occupant et occupé est un principe de base de toute soli­darité. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas prendre en compte les inquié­tudes - et les souf­frances - des Israé­liens qui, bien que repré­sentant la partie forte de l’affrontement, vivent aussi dans une peur permanente.

D’autant que, sur ce conflit, pèse lour­dement la mémoire du génocide des juifs d’Europe. Les prises de position sont mar­quées au fer rouge par ce qui constitue un des crimes les plus abo­mi­nables de l’histoire de l’humanité. L’anéantissement des juifs euro­péens par le nazisme et ses alliés, l’incapacité des grandes puis­sances de l’époque à stopper la bar­barie ont créé une culpa­bilité dans les opi­nions occi­den­tales et une incli­nation en faveur de ceux qui se reven­diquent les héri­tiers de l’histoire et de la mémoire des juifs. Ce martyre a favorisé le vote de l’Assemblée générale des Nations unies du 29 novembre 1947 en faveur du partage de la Palestine, et donc de la nais­sance de l’État d’Israël. Mais ce sont les Pales­ti­niens qui ont payé le prix d’un crime qu’ils n’avaient pas commis et dans lequel ils ne por­taient aucune responsabilité.

Quelle solution pour le problème palestinien ?

Nous l’avons vu, il existe un consensus inter­na­tional sur la solution du conflit israélo-​​palestinien et israélo-​​arabe : la création d’un État pales­tinien sur les ter­ri­toires occupés par Israël en juin 1967 (Cis­jor­danie, Gaza et Jérusalem-​​Est), des fron­tières sûres et reconnues pour Israël, et enfin la paix entre Israël et ses voisins arabes. Mais dès que l’on entre dans les détails, les contro­verses com­mencent. Le mou­vement anti­mon­dia­li­sation libérale n’est évidemment pas partie pre­nante de ces négo­cia­tions, et il ne peut entrer dans le détail des posi­tions des uns et des autres [1]. Il doit cependant se déter­miner dans les débats en cours, à partir de deux principes :

- le respect du droit inter­na­tional, qui définit notamment la Cis­jor­danie, Gaza et Jérusalem-​​Est comme des ter­ri­toires occupés ;

- une vision du monde et des rap­ports de force tels qu’ils sont, pas tels que nous les rêvons (je reviendrai sur ce point à propos des réfugiés)

Nous devons partir de l’acquis des négo­cia­tions entre Pales­ti­niens et Israé­liens, qui se sont déroulées durant les mois qui ont suivi l’échec du sommet de Camp David (juillet 2000), ainsi que du plan de paix adopté par le sommet arabe de Bey­routh, en mars 2002. En ce qui concerne la paix israé­lo­pa­les­ti­nienne, ces pro­po­si­tions se sont concré­tisées dans deux docu­ments, les cri­tères for­mulés par le pré­sident amé­ricain Clinton en décembre 2000 et le relevé des conclu­sions des négo­cia­tions israélo-​​palestiniennes de Taba en janvier 2001, relevé effectué par le repré­sentant de l’Union euro­péenne pour le Proche-​​Orient, Miguel Angel Mora­tinos. Ces textes montrent qu’un accord est pos­sible, un accord réa­liste et accep­table par les opi­nions publiques israé­lienne et palestinienne.

On peut ici en tracer les grandes lignes sur les trois dos­siers les plus dif­fi­ciles, celui des fron­tières, celui de Jéru­salem et celui des réfugiés. D’autres ont été aussi abordés, mais offrent moins de dif­fi­cultés (sécurité, sur lequel les deux parties avaient énor­mément avancé et l’eau).

Frontières

Le document Clinton pré­voyait de rendre aux Pales­ti­niens entre 94 % et 96 % de la Cis­jor­danie (dont 1 % à 3 % seraient des ter­ri­toires israé­liens cédés en échange de ter­ri­toires pales­ti­niens) ; lors des négo­cia­tions de Taba, la der­nière pro­po­sition israé­lienne était de 94 % + 3 % en équi­valent de ter­ri­toires israé­liens. Les Pales­ti­niens, pour leur part, conti­nuent de reven­diquer l’équivalent de 100 % de la Cis­jor­danie, acceptant cependant des échanges de ter­ri­toires, pour per­mettre à Israël de « récu­pérer » une partie impor­tante des colons. La position pales­ti­nienne doit être sou­tenue : ce qu’ils reven­diquent - 22 % de la Palestine his­to­rique - est un minimum. En deçà c’est la via­bilité poli­tique et écono­mique du futur État pales­tinien qui serait en cause.

Jérusalem

Les deux parties ont accepté les prin­cipes du pré­sident Clinton, les quar­tiers juifs de Jérusalem-​​Est seraient annexés par Israël, les quar­tiers arabes for­me­raient la capitale de l’État pales­tinien. Sur ce dossier aussi, ce sont les Pales­ti­niens qui avaient fait les conces­sions néces­saires, puisque la légalité inter­na­tionale considère l’ensemble de Jérusalem-​​Est comme ter­ri­toire occupé. Pour les Lieux saints, question par­ti­cu­liè­rement sen­sible, des progrès avaient été réa­lisés, les Pales­ti­niens acceptant que le quartier juif de la Vieille ville ainsi que le mur des Lamen­ta­tions soient sous sou­ve­raineté israé­lienne, mais exi­geant la sou­ve­raineté pour eux sur l’esplanade des Mos­quées. Pour les Lieux saints, d’autres solu­tions ont été explorées, dont une tutelle internationale.

Les réfugiés

C’est le dossier le plus com­plexe, le plus sen­sible. Notons qu’il s’agit d’abord de savoir ce que devien­dront près de quatre mil­lions d’êtres humains - et non d’un pur pro­blème poli­tique (encore que leur avenir condi­tionne ce qui se passera au Liban, en Syrie et en Jor­danie). Lors des négo­cia­tions de Taba, de vraies avancées ont été accom­plies. Le document israélien, rédigé par Yossi Beilin, le ministre de la justice, reconnaît que « le pro­blème des réfugiés pales­ti­niens est central dans les rela­tions israélo-​​palestiniennes. Sa solution globale et juste est essen­tielle pour créer une paix durable et mora­lement irré­pro­chable […]. L’État d’Israël exprime solen­nel­lement sa tris­tesse pour la tra­gédie des réfugiés pales­ti­niens, leur souf­france et leurs pertes, et sera un par­te­naire actif pour clore ce ter­rible cha­pitre ouvert il y a cinquante-​​trois ans […]. » Pour la pre­mière fois, Israël acceptait de recon­naître une part de res­pon­sa­bilité dans la nais­sance du pro­blème des réfugiés :

« Malgré son accep­tation de la réso­lution 181 de l’Assemblée générale des Nations unies de novembre 1947 [qui recom­mande le partage de la Palestine en deux États, l’un juif, l’autre arabe], l’État d’Israël naissant a été entraîné dans la guerre et l’effusion de sang de 1948-​​1949, qui ont fait des vic­times et pro­voqué des souf­frances des deux côtés, y compris le dépla­cement et l’expropriation de la popu­lation civile pales­ti­nienne qui est devenue réfugiée […]. »

« Un règlement juste du pro­blème des réfugiés pales­ti­niens, en accord avec la réso­lution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies, doit conduire à la mise en oeuvre de la réso­lution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies […]. » Rap­pelons que cette réso­lution, adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 11 décembre 1948 stipule : « Il y a lieu de per­mettre aux réfugiés qui le désirent le retour dans leurs foyers le plus tôt pos­sible et de vivre en paix avec leurs voisins, et que des indem­nités doivent être payées à titre de com­pen­sation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers et pour tout bien perdu ou endommagé… »

La délé­gation israé­lienne à Taba acceptait donc deux prin­cipes essen­tiels posés par les Pales­ti­niens et refusés par Ehoud Barak lors du sommet de Camp David (juillet 2000) : recon­nais­sance de l’injustice faite aux Pales­ti­niens en 1948-​​1950 ; la réso­lution 194 comme base de solution.

À partir de ces prin­cipes, des solu­tions concrètes ont été élaborées. Cinq pos­si­bi­lités seraient offertes aux réfugiés : le retour en Israël ; le retour dans des ter­ri­toires israé­liens cédés par Israël à la Palestine ; le retour dans l’État pales­tinien ; l’installation sur leur lieu de rési­dence (Jor­danie, Syrie, etc.) ; le départ pour un autre pays (plu­sieurs États, dont le Canada, ont déjà fait savoir qu’ils étaient prêts à accepter d’importants contin­gents de Pales­ti­niens). Tout en insistant sur le libre choix des réfugiés, les res­pon­sables pales­ti­niens ont réitéré qu’ils ne vou­laient pas mettre en cause le caractère juif de l’État d’Israël

- caractère qu’ils ont reconnu lors de la décla­ration d’indépendance de la Palestine adoptée au Conseil national de 1988. Ainsi, à Taba, la partie pales­ti­nienne a admis que la décision finale pour le retour de tout réfugié en Israël est dans les mains israé­liennes. Israël a consenti au retour de qua­rante mille réfugiés sur cinq ans, mais les Pales­ti­niens ont rétorqué qu’une offre infé­rieure à cent mille ne per­mettait pas d’avancer. De nom­breux Pales­ti­niens rejettent cette pro­po­sition et réclament un droit incon­di­tionnel au retour des réfugiés en Israël. On peut dis­cuter long­temps de la légalité ou non d’une telle position, de l’interprétation de la réso­lution 194. Mais il est évident que ni l’opinion israé­lienne, ni la com­mu­nauté inter­na­tionale telle qu’elle existe ne sont prêtes à sou­tenir un tel choix. Cer­tains misent sur des chan­ge­ments qui auront lieu d’ici cin­quante ans, voire plus. Mais on peut aussi penser que d’ici là, il ne restera plus rien de la Palestine. La solution esquissée glo­ba­lement à Taba repré­sente un com­promis entre ce que dit le droit inter­na­tional, mais aussi la réalité des rap­ports de force - notamment la force de l’alliance israélo-​​américaine. Rai­sonner en dehors de cette réalité, comme le font cer­tains éléments natio­na­listes arabes ou cer­tains groupes isla­mistes, qui pensent que seule la des­truction de l’État d’Israël - même si cela ne signifie pas de ren­voyer les juifs « chez eux » - c’est se placer dans une vision mes­sia­nique de l’histoire. D’autre part, il est important de sou­ligner que l’injustice faite aux Pales­ti­niens ne peut être réparée par une autre injustice faite aux Israéliens.

Un certain nombre d’intellectuels prônent la création d’un État unique, d’un État de ses citoyens ou d’un État bina­tional. Cette vision veut dépasser les cli­vages étroi­tement natio­na­listes et iden­ti­taires. Elle soulève des débats pas­sion­nants et néces­saires aux­quels chacun, dans le mou­vement anti­mon­dia­li­sation libérale, peut et doit par­ti­ciper. Mais elle ne repré­sente sûrement pas un pro­gramme d’action poli­tique. De sur­croît, alors que le fossé entre les deux peuples s’est élargi ces der­niers mois, la pers­pective de voir les juifs et les Arabes coexister au sein du même État paraît, dans le court et moyen terme, tota­lement illusoire.

Antisémitisme et solidarité avec les Palestiniens

Depuis le déclen­chement de la seconde Intifada, en sep­tembre 2000, la soli­darité avec les Pales­ti­niens s’est étendue à toutes les régions du monde, et notamment en Europe. L’ampleur de ce mou­vement a suscité une série d’attaques visant à mettre un signe d’égalité entre cri­tique du gou­ver­nement israélien et anti­sé­mi­tisme, comme entre anti­sio­nisme et anti­sé­mi­tisme. Ce chantage est évidemment inad­mis­sible ; il est insultant pour ceux qui se mobi­lisent contre la poli­tique d’Ariel Sharon, il est insultant pour tous les paci­fistes israé­liens qui, dans des condi­tions très dif­fi­ciles, mènent un combat pour la recon­nais­sance des droits des Pales­ti­niens. Cet amalgame vise à interdire tout débat, à exercer un inac­cep­table chantage sur les jour­na­listes et sur les médias.

Ceci étant rappelé avec force, il faut aussi dénoncer le fait que cer­tains se drapent der­rière la soli­darité avec le peuple pales­tinien pour déve­lopper des mots d’ordre et des ana­lyses anti­sé­mites. Nous devons les dénoncer sans concession. À la fois pour des raisons de principe - la condam­nation de toute forme de racisme, qui constitue un des prin­cipes mêmes du mou­vement anti­mon­dia­li­sation - et aussi parce que les anti­sé­mites sont les meilleurs alliés de la poli­tique d’Ariel Sharon qui se sert d’eux pour « souder », autour du gou­ver­nement israélien, les juifs du monde et une partie de l’opinion publique occidentale.

Deux courants sont porteurs de cet antisémitisme :

- l’extrême droite euro­péenne. Celle-​​ci est divisée entre ceux qui sont plus anti­sé­mites qu’anti-arabes et ceux qui sont plus anti-​​arabes qu’antisémites. Mais il existe des ten­dances d’extrême droite qui essaient de faire avancer leurs thèses - notamment la négation du génocide qui a exterminé les juifs euro­péens durant la Seconde Guerre mon­diale - à travers une pré­tendue soli­darité avec les Palestiniens ;

- cer­tains cou­rants musulmans ou arabes. Ce qui, au départ, était un « racisme de guerre » - le même qui mar­quait, par exemple, Français et Alle­mands dans la pre­mière moitié du XXe siècle, où l’on attri­buait à l’autre tous les défauts et tous les crimes - s’est trans­formé. Ces mou­ve­ments ont, d’un côté, déve­loppé des ana­lyses judéo­phobes - fondées parfois sur une lecture orientée du Coran - et, d’un autre, entériné les ana­lyses de l’extrême droite euro­péenne sur le rôle « démesuré » des juifs, sur le caractère fabriqué ou « exagéré » du génocide, etc.

Depuis le déclen­chement de la seconde Intifada, les attaques se sont mul­ti­pliées contre les lieux de culte juifs, contre des juifs portant des signes reli­gieux (mais aussi, cela a été moins mis en avant, contre les mos­quées et contre des musulmans - ou des musul­manes - portant des signes dis­tinctifs). Ces agres­sions ont suscité des réac­tions de peur dans les dif­fé­rentes com­mu­nautés juives. Elles doivent évidemment être vigou­reu­sement condamnées. Ainsi, plu­sieurs dizaines d’intellectuels arabes ou d’origine arabe en France ont dénoncé ces agres­sions, qua­li­fiant les attaques contre les syna­gogues et les com­merces appar­tenant à des juifs, à la suite de Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine en France, de « crimes contre les Pales­ti­niens ». « Nos par­te­naires et nos par­tisans les plus pré­cieux, pour­sui­vaient les signa­taires, sont les Israé­liens et les juifs qui oeuvrent, aux côtés des Pales­ti­niens, contre l’occupation, la répression, la colo­ni­sation et pour la coexis­tence de deux États sou­ve­rains, pales­tinien et israélien. Un grand nombre d’entre eux ont une his­toire fami­liale tra­gique, marquée par l’Holocauste. À nous de leur rendre hommage et de les rejoindre sur cette ligne de crête qui consiste à savoir quitter la tribu quand il s’agit de défendre des droits et des libertés uni­versels » (Le Monde, 10 avril 2002).

Ces attaques ne reflètent néan­moins pas un climat anti­sémite simi­laire à celui qui sévissait en Europe dans les années 1930 : aucun grand parti poli­tique ne s’en réclame ; les juifs peuvent accéder à tous les postes de res­pon­sa­bilité sociale, écono­mique ou poli­tique ; ils n’ont jamais été aussi intégrés dans la société fran­çaise - et dans les sociétés euro­péennes - dans laquelle les pré­jugés anti­juifs paraissent très cir­cons­crits. En revanche, ces agres­sions s’inscrivent dans un mou­vement plus large, en Europe, de xéno­phobie et de racisme, qui vise en priorité les immigrés, les Arabes et les musulmans. Les ripostes doivent donc être « glo­bales » et ne pas concerner une seule com­mu­nauté. La lutte contre le racisme et l’antisémitisme nous concerne tous, elle n’est l’apanage d’aucune com­mu­nauté. Or, en avril 2002, le Conseil repré­sen­tatif des ins­ti­tu­tions juives de France (Crif) a refusé les pro­po­si­tions de la Ligue des droits de l’Homme d’organiser une mani­fes­tation uni­taire contre toutes les vio­lences racistes, pré­férant mobi­liser les juifs de France, et eux seuls, contre l’antisémitisme et… pour la soli­darité avec le peuple d’Israël.

Les cou­rants anti­sé­mites peuvent avancer ouver­tement ou masqués. Ils peuvent tenter d’utiliser cer­tains mots d’ordre, de faire de l’État d’Israël un État « intrin­sè­quement » pervers, voire dia­bo­lique. Donnons quelques exemples. Le mot d’ordre État d’Israël = État nazi est un mot d’ordre stupide et dan­gereux. Ce qui carac­térise l’État nazi, par rapport à d’autres États dic­ta­to­riaux, c’est la mise en oeuvre de la « solution finale » de la question juive, c’est-à-dire la liqui­dation phy­sique, pro­grammée et indus­trielle des juifs d’Europe ; rien de tel ne peut être attribué à Israël concernant les Pales­ti­niens. Il y a assez à dire sur la poli­tique d’occupation et de colo­ni­sation menée par le gou­ver­nement israélien pour ne pas s’aventurer dans des ana­logies absurdes qui dis­cré­ditent ceux qui s’y livrent. Quitte à com­parer, c’est plutôt à la poli­tique colo­niale de la France en Algérie que la stra­tégie israé­lienne en Palestine fait, par bien des aspects, penser.

La com­pa­raison entre Israël et le régime d’apartheid de l’Afrique du Sud, soulève d’autres débats. D’abord parce que la démo­cratie israé­lienne est bien plus réelle pour les juifs israé­liens qu’elle ne l’était pour les Blancs d’Afrique du Sud. Ensuite et surtout, parce qu’Israël, contrai­rement à l’Afrique du Sud, peut vivre sans ses « colo­nisés ». Il n’en demeure pas moins que le régime à double vitesse ins­tauré dans les ter­ri­toires occupés - entre les colons et les Pales­ti­niens - res­semble, comme l’a sou­ligné B’tselem, l’organisation israé­lienne de défense des droits de la per­sonne, à un régime d’apartheid et que les Pales­ti­niens citoyens d’Israël sont traités comme des citoyens de seconde zone.

Sionisme et peuple juif

La question du sio­nisme est débattue avec passion, souvent de manière sim­pliste. Elle est com­plexe et ne peut se réduire à des rac­courcis du type sio­nisme = racisme. Le sio­nisme est un mou­vement poli­tique né à la fin du XIXe siècle, en Europe. Il s’inscrit dans le « réveil des natio­na­lités » qui s’affirme alors sur le continent. Il veut donner un État au peuple juif, en premier lieu aux juifs d’Europe de l’Est et de Russie, opprimés par des pou­voirs auto­ri­taires. Comme tous les natio­na­lismes, le sio­nisme regroupe des cou­rants très divers, de l’extrême droite à l’extrême gauche, et fait preuve d’un certain mépris à l’égard de l’Autre. Comme les autres natio­na­lismes, il s’est créé une his­toire mythique pour jus­tifier ses choix et ses reven­di­ca­tions. Deux ques­tions dis­tinctes se sont posées depuis la nais­sance du mou­vement jusqu’en 1948 :

- les juifs forment-​​ils un peuple ? aspirent-​​ils à « retourner » en Palestine ?

- existe-​​t-​​il une légi­timité de la reven­di­cation juive sur la Palestine ? Quel rapport entre cette légi­timité et la pré­sence arabe sur cette terre ?

On peut noter que de nom­breuses orga­ni­sa­tions juives ont refusé l’émigration en Palestine (notamment le Bund socia­liste) et que le sio­nisme est resté très mino­ri­taire parmi les juifs jusqu’à la création de l’État d’Israël. Chaque fois qu’ils ont pu décider librement, la majorité des juifs ont préféré émigrer aux États-​​Unis ou en Europe de l’Ouest plutôt qu’en Israël - c’est notamment le cas des juifs issus de l’ancienne Union sovié­tique jusqu’à ce que les portes des États-​​Unis se referment. Mais ce débat, certes inté­ressant, est lar­gement dépassé. Même si l’on pense qu’il n’existe pas de « peuple juif », même si l’on croit que l’installation des juifs en Palestine s’inscrit dans le mou­vement de colo­ni­sation, désormais Israël existe et il forme une société vivante et dyna­mique. Il est un État reconnu par la com­mu­nauté inter­na­tionale, par les Nations unies. On peut penser que l’entreprise sio­niste fut une entre­prise en large partie colo­niale, et donc injuste - et même non légitime - et recon­naître les « faits accomplis ». D’autres exemples dans l’histoire, des États-​​Unis, au Canada ou en Aus­tralie en témoignent. L’installation des colons dans ces ter­ri­toires a souvent abouti à des expul­sions, voire des géno­cides, mais per­sonne ne met en cause le droit à l’existence de ces États (en revanche, on peut, comme cela a été obtenu en Aus­tralie et au Canada, reven­diquer une recon­nais­sance des torts faits aux autochtones).

D’autre part, il faut recon­naître que l’immense majorité du peuple israélien se réclame du sio­nisme, quelle que soit la défi­nition donnée de ce terme. La ligne de démar­cation dans ce pays passe entre ceux qui acceptent un État pales­tinien indé­pendant et ceux qui refusent une telle éven­tualité. Dans les deux camps existent des sio­nistes. En résumé, je ne pense pas que le mou­vement anti­mon­dia­li­sation libérale doive prendre position sur ce débat sionisme-​​antisionisme. C’est un débat idéo­lo­gique mais aussi un facteur de division, qui nuit à l’objectif essentiel : ras­sembler une majorité de l’opinion en faveur de la création d’un État pales­tinien indé­pendant, au côté de l’État d’Israël.

Résistance, terrorisme et lutte armée

Les attentats qui se sont mul­ti­pliés depuis le déclen­chement de la seconde Intifada, les attaques contre le World Trade Center et le Pentagone le 11 sep­tembre 2001, ont ali­menté un débat extrê­mement confus et biaisé sur le ter­ro­risme et la vio­lence. Il est néces­saire de le clarifier.

D’abord, et aussi étrange que cela puisse paraître, rap­pelons que jamais la com­mu­nauté inter­na­tionale ni le droit inter­na­tional n’ont pu définir le terme de « ter­ro­risme ». Nous savons que c’est un concept fourre-​​tout, utilisé pour dis­cré­diter l’adversaire. Ainsi, le mou­vement sio­niste en 1945-​​1948, le Front de libé­ration nationale algérien en 1954-​​1962 et le Congrès national africain (ANC) ont été dénoncés par leurs adver­saires comme des orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes (c’est à ce titre d’ailleurs que Nelson Mandela a été empri­sonné par le régime de l’apartheid).

En Palestine-​​Israël, la majorité des Pales­ti­niens consi­dèrent légitime toutes les formes d’action armée contre l’occupation - y compris les attaques contre des civils - au pré­texte qu’ils luttent contre une occu­pation étrangère. Ils dési­gnent, en revanche, l’action de l’armée israé­lienne comme ter­ro­riste. Tandis que le gou­ver­nement israélien dénonce toutes les actions des Pales­ti­niens, y compris celles qui visent leurs soldats, comme du terrorisme.

Le droit inter­na­tional reconnaît la légi­timité et la légalité de la résis­tance, y compris armée, à l’occupation étrangère - quand il n’existe plus d’autre pos­si­bilité d’exprimer ses reven­di­ca­tions. De ce point de vue, il ne fait aucun doute que les Pales­ti­niens ont le droit d’utiliser la vio­lence dans leur lutte. Ceci étant, le « droit » ne signifie pas for­cément le « devoir ». Tout mou­vement de libé­ration doit réfléchir sur le coût des moyens qu’il choisit dans sa lutte, sur leur efficacité.

Nous devons aussi tirer les leçons de l’histoire. De l’Algérie au Vietnam, en passant par l’Angola, le recours au fusil était légitime contre l’oppression étrangère. Mais, trente ou qua­rante ans plus tard, quand on dresse le bilan de ces expé­riences, on constate que les sociétés ont payé très cher cette lutte armée - et d’abord par les poli­tiques de terre brûlée menée par les puis­sances colo­niales -, même si, je le répète, elles n’avaient sans doute pas d’autre choix à l’époque. Car la guerre de libé­ration a partout entraîné la « mili­ta­ri­sation du poli­tique », la subor­di­nation du poli­tique au mili­taire. Mao disait « le parti doit com­mander aux fusils », mais, dans la réalité, c’est souvent le principe inverse qui l’a emporté. Quand le Front de libé­ration national (FLN) algérien déclenche en 1954 l’insurrection contre le colo­nia­lisme français, il élimine tous les « obs­tacles » à son hégé­monie parmi les Algé­riens et liquide phy­si­quement toute dis­si­dence. Le débat poli­tique est réduit à sa plus simple expression, au nom du combat armé : « Est-​​ce qu’un soldat discute les ordres ? Est-​​ce qu’un officier s’interroge sur ses supé­rieurs au coeur de la bataille ? » Ces com­por­te­ments ont continué bien au-​​delà de la vic­toire et ils expliquent lar­gement les dif­fi­cultés qu’ont connues ces pays après les indé­pen­dances. Le sous-​​commandant Marcos a déve­loppé, de ce point de vue, une réflexion sti­mu­lante, sur les risques de la mili­ta­ri­sation des mou­ve­ments de résis­tance, en partant de la consta­tation que la plupart des mou­ve­ments qui ont conquis le pouvoir par la vio­lence exercent ensuite le pouvoir par la vio­lence et en conti­nuant de mépriser les droits de la per­sonne. Quoiqu’il en soit, la légi­timité de la résis­tance et, dans cer­tains cas, de la vio­lence, ne peut per­mettre de trans­gresser cer­taines lois universelles.

Est-​​ce que l’action armée contre les soldats israé­liens est pos­sible ? Et est-​​ce la meilleure forme de résis­tance à l’occupation, c’est aux Pales­ti­niens de le dire. La résis­tance armée n’est évidemment pas condam­nable par principe, dans la mesure où elle res­pecte les lois de la guerre et les Conven­tions de Genève. Quoi que l’on pense du Hez­bollah, celui-​​ci a mené une résis­tance armée légitime au Liban sud contre les soldats israé­liens qui occu­paient une partie du ter­ri­toire libanais. Elle n’était pas mora­lement cri­ti­quable : au nom de quoi pouvait-​​on condamner des attaques contre des soldats israé­liens sur le sol libanais ? De plus, elle a été efficace, comme le prouve la décision du gou­ver­nement israélien de se retirer du Liban.

Ceci étant posé, et même si le choix est fait de la lutte armée - et que celle-​​ci est légitime dans son principe -, cela ne signifie pas qu’elle peut s’affranchir du « droit de la guerre ». Le droit huma­ni­taire est appli­cable par toutes les parties en conflit, même celles qui luttent pour une cause juste. Amnesty Inter­na­tional l’a rappelé en juillet 2002 : « L’argument le plus souvent avancé par les groupes armés pales­ti­niens pour jus­tifier les homi­cides exposés dans le présent rapport est que le droit inter­na­tional n’impose aucune res­triction quant aux méthodes que peut uti­liser un mou­vement engagé dans la résis­tance contre une puis­sance occu­pante. […] Contrai­rement à ces affir­ma­tions, aucune norme juri­dique inter­na­tio­na­lement reconnue n’autorise les attaques contre les civils, que ce soit lors d’une lutte contre l’occupation mili­taire ou dans tout autre contexte […]. » Amnesty Inter­na­tional qua­lifie même ces attaques de « crimes contre l’humanité » (rap­pelons que le même rapport affirme que l’action de l’armée israé­lienne dans les ter­ri­toires occupés se carac­térise par des vio­la­tions du droit qui « sont des infrac­tions graves à la qua­trième Convention de Genève et, par consé­quent, des crimes de guerre. Beaucoup d’entre elles, com­mises de manière sys­té­ma­tique et en grand nombre dans le cadre d’une poli­tique gou­ver­ne­mentale, répondent à la défi­nition des crimes contre l’humanité donnée par le droit international ».

Au nom des idéaux que nous défendons, nous devons accepter l’idée avancée par Amnesty qu’un « principe fon­da­mental du droit inter­na­tional huma­ni­taire est que les parties au conflit doivent, en toutes cir­cons­tances, faire la dis­tinction entre les civils et les com­bat­tants, ainsi qu’entre les biens civils et les objectifs militaires ».

Est-​​ce au mou­vement anti­mon­dia­li­sation libérale de « cri­tiquer » l’action pales­ti­nienne, de « donner des leçons » à un peuple qui vit dans des condi­tions ter­ribles ? Sur cette question sen­sible, il n’y a pas de réponse simple. Nous pouvons rap­peler ce qui s’est passé au début des années 1970, quand la résis­tance pales­ti­nienne, encerclée et pour­chassée, a mul­tiplié les détour­ne­ments d’avion et les attentats contre des cibles israé­liennes à l’étranger. Durant cette période, la gauche euro­péenne favo­rable à la résis­tance a contribué à faire com­prendre, notamment au Fatah, que ces « opé­ra­tions exté­rieures » étaient nui­sibles à la cause défendue.

Les attentats contre des civils israé­liens ne posent pas seulement un pro­blème moral, mais aussi poli­tique. Depuis son élection en février 2001, Ariel Sharon les a intégrés dans sa stra­tégie inté­rieure et exté­rieure. Celle-​​ci est fondée sur plu­sieurs éléments : refus des accords d’Oslo, « la plus grande catas­trophe qui soit jamais arrivée à Israël » ; élimi­nation gra­duelle de l’Autorité pales­ti­nienne ; « solution inté­ri­maire à long terme », ce qui signifie la pour­suite de l’occupation sous d’autres formes. Les attentats lui ont permis de jus­tifier son refus d’ouvrir des négo­cia­tions sérieuses avec les Pales­ti­niens auprès de son opinion publique et même d’une partie de l’opinion internationale.

Or, dans le contexte israélo-​​palestinien, aucune solution poli­tique n’est pos­sible si le « front inté­rieur » israélien n’est pas brisé. Ceci est dif­ficile, mais pos­sible comme en témoignent les son­dages : la majorité des Israé­liens acceptent l’idée d’un État pales­tinien au côté de l’État d’Israël. Tou­tefois, nous devons com­prendre le scep­ti­cisme des Pales­ti­niens, de toutes ten­dances : après tout, ce que nous leur demandons, c’est ce qu’ils ont mis en oeuvre durant la pre­mière Intifada, avec le refus d’utiliser la vio­lence armée. Dix ans après la fin de cette Intifada, la situation des Pales­ti­niens n’a jamais été aussi terrible.

D’autre part, la simple condam­nation « morale » des crimes commis par les deux parties ne suffit pas à définir une position sur le conflit israélo-​​palestinien. On ne peut sim­plement ren­voyer dos-​​à-​​dos les deux pro­ta­go­nistes, sous pré­texte que les deux violent le droit huma­ni­taire. Pour deux raisons. D’abord parce que les vio­la­tions com­mises par un État - un État qui se réclame des prin­cipes démo­cra­tiques - sont tou­jours plus graves que celles com­mises par des groupes non étatiques, d’autant que cer­tains de ces groupes agissent à l’encontre de l’Autorité pales­ti­nienne. Ensuite pour des raisons poli­tiques : la bataille que mènent les Pales­ti­niens est « une guerre juste »,

une résis­tance légitime à une occu­pation illé­gitime, alors que le gou­ver­nement israélien déve­loppe une stra­tégie de maintien d’une occu­pation illégale. Pour prendre un exemple, durant la Seconde Guerre mon­diale, les Alliés ont sûrement commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité - notamment à Dresde ou à Hiro­shima. Pourtant la lutte contre le nazisme était une guerre juste. Et per­sonne ne peut ren­voyer les Alliés et l’Axe dos à dos. De même, durant la guerre de libé­ration algé­rienne, le FLN a commis - comme l’armée fran­çaise - des crimes de guerre, voire des crimes contre l’humanité. Pourtant, sa reven­di­cation d’indépendance était tout à fait légitime. Et là aussi la symétrie n’est pas accep­table. Un dernier mot sur cette dimension. Les souf­frances des deux côtés ont creusé un fossé profond, qu’il faudra du temps pour combler. Sans doute, comme l’a proposé l’intellectuel américano-​​palestinien Edward Said, faudra-​​t-​​il aller vers la création d’une com­mission Vérité et Récon­ci­liation, pour dresser le bilan, aussi précis que pos­sible, des cin­quante der­nières années. Le mou­vement anti­mon­dia­li­sation libérale pourrait y contribuer.

La priorité absolue, pour lui, doit être de réclamer une pro­tection inter­na­tionale de la popu­lation pales­ti­nienne, pro­tection que n’assurent pour l’instant que des mis­sions civiles inter­na­tio­nales. Il doit réclamer de l’Europe qu’elle s’engage dans cette voie et qu’elle utilise l’accord de coopé­ration Union européenne-​​Israël comme un moyen de pression.

Néan­moins, nous devons répéter que seule une solution poli­tique peut per­mettre d’échapper à un mortel engrenage. C’est ce qu’ont rappelé avec courage, dès le mois de juillet 2001, des per­son­na­lités repré­sen­ta­tives des deux camps - dont plu­sieurs ministres (MM. Yasser Abed Rabbo, Nabil Amr, Hisham Abdoul Razzek) et intel­lec­tuels (Mme Hanan Ashrawi, MM. Sari Nuseibeh, Salim Tamari) pales­ti­niens, ainsi que M. Yossi Beilin, ancien ministre de la justice du gou­ver­nement Barak, et de nom­breux écri­vains (dont Amos Oz, A. B. Yehoshua, David Grossman).

« Nous, Israé­liens et Pales­ti­niens, dans les plus dif­fi­ciles des cir­cons­tances pour nos deux peuples, venons ensemble pour réclamer la fin du bain de sang, la fin de l’occupation, un retour urgent aux négo­cia­tions et à la mise en oeuvre de la paix. […] En dépit de tout, nous croyons tou­jours en l’humanité du camp adverse et dans le fait que nous avons un par­te­naire avec qui nous allons faire la paix. Une solution négociée au conflit entre nos peuples est pos­sible. […]. Pour aller de l’avant, il faut accepter la légi­timité inter­na­tionale et l’application des réso­lu­tions 242 et 338 du Conseil de sécurité de l’ONU menant à une solution fondée sur les fron­tières de 1967 et sur deux États, Israël et la Palestine, côte à côte, ayant Jéru­salem pour capitale res­pective. Des solu­tions justes et durables peuvent être trouvées à tous les pro­blèmes en suspens, sans porter atteinte à la sou­ve­raineté des États pales­tinien et israélien, sou­ve­raineté définie par leurs citoyens res­pectifs et com­prenant les aspi­ra­tions à un État des deux peuples, pales­tinien et juif. »

EXTRAITS

Lettre à ma fille

J’ai écrit ce livre pour toi, en pensant à toi et à tous les jeunes de vingt ans. Cela fait plus de deux décennies que j’écris sur le conflit israélo-​​palestinien, que je donne des confé­rences sur ce thème, que j’effectue des repor­tages sur place. J’ai débattu ardemment des droits des Pales­ti­niens, de la nature de l’État d’Israël, de la paix à venir. Convaincu de la force de la raison et de la logique, de la nécessité de sur­monter les pré­jugés, j’ai essayé de com­prendre, de faire com­prendre cet Orient pré­ten­dument com­pliqué. Je l’ai tou­jours fait avec passion, car j’ai le Proche-​​Orient au coeur. J’y suis né et j’y ai grandi. Et j’espère vous trans­mettre, à toi et à tes frères, au moins une once de ce pen­chant, bien que mon iti­né­raire ne soit ni le tien ni le leur.

Avant-​​propos de l’ouvrage d’Alain Gresh, Israël, Palestine. Vérités sur un conflit. Nou­velle édition, Fayard, 2002.

Avec l’échec des accords d’Oslo, avec la spirale de la vio­lence au Proche-​​Orient, j’ai été pendant un temps saisi par le décou­ra­gement. Les espoirs de paix s’effondraient, une nou­velle fois la région se trouvait emportée dans la folie et les affron­te­ments. Pis, le conflit débordait dans l’Hexagone. Des mil­liers de Français juifs, souvent très jeunes, mani­fes­taient devant l’ambassade d’Israël, quelques-​​uns aux cris de « Mort aux Arabes ! ». Ailleurs, d’autres jeunes Français, souvent d’origine magh­rébine, cla­maient leur indi­gnation face à la répression en Cis­jor­danie et à Gaza, quelques-​​uns aux cris de « Mort aux juifs ! ». Des syna­gogues ont été atta­quées, brûlées. Les attentats du 11 sep­tembre à New York et Washington ont ravivé la haine anti­mu­sulmane et relancé les agres­sions anti­arabes. Le spectre d’une guerre com­mu­nau­taire flotte sur la « douce France ». Au-​​delà de la condam­nation de principe de toutes les mani­fes­ta­tions d’antisémitisme, les res­pon­sables poli­tiques ont paru para­lysés. Dans les col­lèges, les lycées, des ensei­gnants téta­nisés expli­quaient qu’ils pré­fé­raient garder le silence plutôt qu’ouvrir le débat : les soli­da­rités « com­mu­nau­taires » - les « feujs » avec Israël, les « beurs » avec les Pales­ti­niens, les « Français de souche » regardant ailleurs - parais­saient tel­lement fortes, tel­lement « natu­relles », tel­lement insur­mon­tables ; il valait mieux éviter de les exacerber.

Comment consentir à cette vision ? Pour moi, cela revien­drait à abdiquer les prin­cipes qui ont fondé mon travail, mes enga­ge­ments, mes convic­tions. J’appartiens à une géné­ration qui est venue à la poli­tique - comme on dit venir au monde - dans les années 1960, à travers le for­mi­dable mou­vement de déco­lo­ni­sation et à la faveur de la lutte, que nous pro­cla­mions invin­cible, du peuple viet­namien contre l’agression des États-​​ Unis. Les cli­vages étaient alors poli­tiques - idéo­lo­giques, oserais-​​je ajouter si ce mot n’avait désormais mau­vaise presse. Ni les ori­gines des uns, ni la religion des autres n’avaient de poids dans nos ana­lyses, nos luttes, nos cer­ti­tudes. Nous nous vou­lions partie inté­grante de l’humanité, au-​​dessus des pré­jugés, des assi­gna­tions de la « race » ou même de la nation. C’est ce qui nous avait séduits dans le message uni­ver­sa­liste du mar­xisme : « Pro­lé­taires de tous pays, unissez-​​vous ! »

Certes, le conflit israélo-​​arabe était plus com­pliqué que la guerre du Vietnam. La crise de l’été 1967 avait d’abord paniqué nombre de Français juifs, per­suadés que la survie d’Israël était en jeu, puis la vic­toire écra­sante de ce dernier sur l’Égypte, la Syrie et la Jor­danie les avait enthou­siasmés, ainsi qu’une bonne partie de l’opinion publique. Le poids du génocide des juifs, le mythe du kib­boutz socia­liste (exploi­tation agricole col­lective), mais aussi le sen­timent de « revanche » anti-​​arabe cinq ans seulement après la fin de la guerre d’Algérie - autant de fac­teurs qui expli­quaient ces prises de position uni­la­té­rales en faveur d’Israël. Mais, pour l’essentiel, les affron­te­ments res­taient poli­tiques. Et dans les orga­ni­sa­tions com­mu­nistes et d’extrême gauche, où des juifs mili­taient en nombre, nous défen­dions, encore une fois, des posi­tions internationalistes.

Pourtant, nous étions les héri­tiers d’une tra­dition nationale. Nous étions encore fas­cinés par ces Français déclarés traîtres à leur patrie pour s’être engagés aux côtés du Front de libé­ration nationale algérien ; on les appelait les « por­teurs de valise ». Contrai­rement à Albert Camus, ils avaient préféré la justice à « leur mère ». Né en Égypte d’une mère d’origine juive russe et d’un père copte, athée mais res­pec­tueux des croyants, je me recon­naissais dans le pays des Lumières. Je te l’ai déjà dit, ma fille, j’ai l’immense pri­vilège d’avoir « choisi » ma natio­nalité : le lycée du Caire m’avait fait français de culture et de coeur, même si je ne l’étais pas de sang. J’admirais Vol­taire. Il s’était engagé dans l’affaire Calas, défendant ce cal­vi­niste accusé en 1761 d’avoir tué son fils pré­ten­dument converti au catho­li­cisme, et exécuté l’année sui­vante à Tou­louse. L’affaire avait divisé la France. Il avait fallu attendre 1765 pour que Calas soit réha­bilité après que Vol­taire eut plaidé sa cause avec tout le talent et l’énergie qu’il mettait, par ailleurs, à com­battre les fana­tismes reli­gieux, y compris le pro­tes­tan­tisme, et les pri­vi­lèges des Églises.

« Avec mon frère contre mon cousin, avec mon cousin contre les étrangers » : l’adage, paraît-​​il, résumait la spirale des mas­sacres que connaissait le Liban plongé dans la guerre civile durant les années 1970. Cette logique, je l’ai tou­jours rejetée. Faut-​​il l’accepter à l’heure où l’on célèbre le « village pla­né­taire », les droits uni­versels de la per­sonne et l’égalité entre êtres humains ? Faudrait-​​il consi­dérer comme légitime que les juifs soient soli­daires d’Israël, les musulmans des Palestiniens ?

On peut com­prendre qu’il existe des proxi­mités fami­liales, affec­tives, reli­gieuses. « Presque tous les juifs de Stras­bourg, notait un res­pon­sable du Conseil repré­sen­tatif des orga­ni­sa­tions juives de France (Crif) après divers inci­dents anti­sé­mites à l’automne 2000, ont de la famille là-​​bas. Le sen­timent de base est une réaction d’anxiété pour les proches. Dès qu’un danger menace Israël, la soli­darité joue à plein. » Quant aux jeunes d’origine musulmane, ils s’identifient à ces lan­ceurs de pierres, pour des raisons sociales - « Déshé­rités de tous pays, unissez-​​vous » - ou par un sen­timent plus ou moins diffus d’appartenance cultu­relle et reli­gieuse. Mais faut-​​il consentir à ces soli­da­rités « primaires » ?

Mal­heu­reu­sement, la gauche semble s’y résigner. Figée par la crainte de débor­de­ments, faisant appel - quand elle était encore au pouvoir - aux auto­rités reli­gieuses pour calmer les ten­sions, elle a aban­donné à leur sort ces jeunes qui gran­dis­saient en dehors de son influence, de sa culture, de sa vision du monde. Elle n’a pas su s’adresser à eux, répondre aux tour­ments qu’ils ren­con­traient dans les cités, trouver les mots qui touchent, mener les actions qui auraient pu donner à ce qui se passait en Palestine et en Israël un contenu uni­versel. Écoeurés, vers qui se tour­neront ces jeunes ? Vers ceux qui donnent à ce combat une expli­cation - et une solution - reli­gieuse ou communautaire ?

Comme à chaque nou­velle crise dans la région, j’ai été sol­licité pour par­ti­ciper à des débats. Les dis­cus­sions ont souvent été acharnées. J’ai ren­contré de nom­breux jeunes de ton âge, lycéens ou étudiants. J’ai pris conscience que nous n’avions pas été capables de leur trans­mettre cette expé­rience « inter­na­tio­na­liste » que j’évoquais plus haut. Je sou­haite, contre tous les vents contraires et sans vouloir idéa­liser le passé, assumer ce rôle de « passeur », et mon désir est à l’origine de ce livre. J’ai voulu à la fois rétablir un certain nombre de faits sans la connais­sance des­quels aucune dis­cussion sérieuse n’est pos­sible, et exposer les prin­cipes sur les­quels se fonde ma manière de voir le conflit.

L’affrontement en Palestine est l’un des plus anciens de la planète. Il remonte à un siècle environ, avec l’émergence du mou­vement sio­niste en Europe et les pre­mières vagues de colo­ni­sation en Palestine. De la Pre­mière Guerre mon­diale à aujourd’hui, il a impliqué, à chaque époque, toutes les grandes puis­sances, de l’Empire ottoman à la Russie tsa­riste, de l’Union sovié­tique à l’Allemagne nazie, des États-​​Unis à la Grande-​​ Bre­tagne. Il s’est traduit par cinq guerres, dont cer­taines ont failli dégé­nérer en confla­gration mon­diale. Dans le pro­gramme d’histoire de ter­minale, qui aborde le monde d’aujourd’hui, le Proche-​​Orient est éclaté en plu­sieurs cha­pitres, en plu­sieurs thé­ma­tiques. De sur­croît, comme nombre de pro­fes­seurs répugnent à aborder ce sujet « sen­sible », qui tombe rarement à l’épreuve du bac­ca­lauréat, la confusion est la règle. Or la connais­sance est la condition préa­lable à tout débat. Des points de vue divers peuvent se confronter si jeunes et moins jeunes pos­sèdent, ce qui n’est géné­ra­lement pas le cas, les éléments his­to­riques de base. Je rap­pel­lerai donc les faits et les enchaî­ne­ments qui me paraissent indis­pen­sables pour ouvrir un débat sérieux.

Mais ces pré­ci­sions sont insuf­fi­santes. Après tout, il existe déjà des cen­taines d’ouvrages décor­ti­quant le conflit, son his­toire et ses pro­ta­go­nistes. Ce n’est pas pour cela que les « spé­cia­listes » tombent d’accord. Pourquoi ? Parce que chacun lit, consciemment ou non, ce conflit à travers des « grilles d’analyse » qui donnent un « sens » aux événe­ments. Que répondre à quelqu’un qui pro­clame que la terre d’Israël a été donnée aux juifs par Dieu ? Peut-​​on contester la parole de Dieu ? Une vision reli­gieuse, fondée sur un message divin, est non négo­ciable. Comment convaincre des élèves musulmans qui pensent que la Palestine est terre isla­mique et ne peut faire l’objet de mar­chan­dages ou de compromis ?

Comprends-​​moi bien. La ligne de démar­cation, pour ce qui concerne la Palestine ou pour tout autre affron­tement, ne passe pas tou­jours entre les reli­gieux et les autres. Cer­tains laïques défendent des posi­tions natio­na­listes extré­mistes, qui attri­buent une supé­riorité aux « leurs » contre les « autres » - nous l’avons vu en Serbie ou en Croatie. Inver­sement. cer­tains reli­gieux savent défendre la justice, au nom même de leur religion. Dans une tribune publiée par le quo­tidien Le Monde le 9 janvier 2001, le rabbin David Meyer rap­pelait que, dans la tra­dition juive, l’idée de « terre sainte » ou de « pro­messe incon­di­tion­nelle » sur la terre d’Israël n’existe pas. Il citait le cha­pitre IV du Deu­té­ronome (l’un des pre­miers livres de la Bible) : « Main­tenant donc, ô peuple d’Israël, écoute les lois et les règles que je t’enseigne pour les pra­tiquer, afin que vous viviez et que vous arriviez à pos­séder le pays que l’Éternel, Dieu de tes pères, vous donne. […] Voyez, je vous ai enseigné des lois et des statuts, selon ce que m’a ordonné l’Éternel, mon Dieu, afin que vous vous y conformiez dans le pays où vous allez entrer pour le pos­séder. Observez-​​les et pratiquez-​​les ! Ce sera là votre sagesse et votre intel­li­gence aux yeux des peuples […]. Or, quand vous aurez engendré des enfants, puis des petits-​​enfants, et que vous aurez vieilli sur cette terre, si vous dégé­nérez alors, si vous fabriquez une idole, image d’un être quel­conque, faisant ainsi ce qui déplaît à l’Éternel, ton Dieu, et l’offense, j’en prends à témoin, aujourd’hui contre vous, les cieux et la terre ; vous dis­pa­raîtrez promp­tement de ce pays pour la pos­session duquel vous allez passer le Jourdain, vous n’y pro­lon­gerez pas vos jours, vous en serez pros­crits. » Et le rabbin s’interroge sur ce culte insensé « que constitue l’idolâtrie de la terre d’Israël, du “Grand Israël” », qui fait passer « les notions de sainteté et de sacré avant celle du respect de la vie humaine ».

Pour ma part, je n’appartiens à aucun « parti de Dieu », je me contente - comme le « bâtard Goetz », le per­sonnage central de la pièce Le Diable et le Bon Dieu de Jean-​​Paul Sartre - d’appartenir à celui des hommes, ou plutôt à celui des êtres humains. Je ne reconnais aucune hié­rarchie entre eux, pas plus que je ne classe sur une échelle ascen­dante ou des­cen­dante les com­mu­nautés reli­gieuses ou natio­nales. Même si je com­prends que, pour des raisons parfois fami­liales, quel­quefois reli­gieuses, souvent cultu­relles, nous puis­sions nous sentir plus proches de tel ou tel peuple… À condition de ne pas l’idéaliser, à condition de ne pas absoudre les crimes commis en son nom.

En Palestine, il n’existe pour moi aucun droit « naturel » ou « reli­gieux ». Remonter à trois mille ans ou même à mille ans pour déter­miner quel arpent de terre appar­tient à qui est un exercice absurde, illé­gitime, mais aussi san­glant. Une telle argu­men­tation a été uti­lisée par la direction de Bel­grade pour jus­tifier un « droit » sur le Kosovo, « berceau de la Serbie ». Nous savons que les nations modernes remontent au XVIIIe siècle et à la Révo­lution fran­çaise. Je reviendrai sur ce point dans le cha­pitre III. Mais l’occupation de telle région fran­çaise par des tribus ger­ma­niques ou de l’Aquitaine par les « Anglois » ne crée aucun droit…

Comment, alors, s’y recon­naître dans des reven­di­ca­tions opposées ? Par l’affirmation du primat du droit inter­na­tional. Que disent, en sub­stance, les réso­lu­tions des Nations unies sur la Palestine et sur Israël ? Elles recon­naissent que, désormais, sur la terre his­to­rique de la Palestine sont ins­tallés deux peuples, l’un juif israélien, l’autre pales­tinien, et que chacun de ces deux peuples a droit à son État indépendant.

Nuançons néan­moins cette symétrie. D’abord, le peuple israélien dispose déjà d’un État depuis plus de cin­quante ans, alors que les Pales­ti­niens en sont tou­jours privés et vivent dans l’exil forcé ou sous occu­pation. D’autre part, la situation actuelle est née d’une injustice ori­gi­nelle : les Pales­ti­niens ont été chassés de chez eux, notamment en 1948-​​1950, par les milices juives puis par l’armée israé­lienne, comme je le déve­lop­perai dans le cha­pitre IV. Cette expulsion, long­temps niée ou refoulée en Israël comme en Occident, est désormais un fait établi, grâce notamment aux travaux des « nou­veaux his­to­riens » israé­liens. Nous vivons à une époque et dans un ensemble, l’Europe, où l’on invoque à satiété le « devoir de mémoire ». Très bien, mais ne faisons pas preuve de sélec­tivité. L’injustice faite aux Pales­ti­niens mérite, comme d’autres - mul­tiples durant la période colo­niale -, répa­ration et d’abord recon­nais­sance. Cette dimension morale ne peut être occultée car elle condi­tionne une récon­ci­liation entre Israé­liens et Palestiniens.

Sur ce conflit pèse lour­dement le génocide des juifs. Les prises de position, en France comme au Proche-​​Orient, sont mar­quées au fer rouge par ce qui constitue l’un des crimes les plus abo­mi­nables de l’histoire de l’humanité. L’anéantissement des juifs par le nazisme et ses alliés, l’incapacité des grandes puis­sances de l’époque à empêcher ce crime ont créé une culpa­bilité dans les opi­nions occi­den­tales et une incli­nation en faveur de ceux qui se reven­diquent les héri­tiers de l’histoire et de la mémoire des juifs. Ce martyre a favorisé le vote de l’Assemblée générale des Nations unies du 29 novembre 1947 en faveur du partage de la Palestine, et donc de la nais­sance de l’État d’Israël. Mais ce sont les Pales­ti­niens qui ont payé le prix d’un crime qu’ils n’ont pas commis, et pour lequel ils n’ont à assumer aucune res­pon­sa­bilité. Je reviendrai aussi plus lon­guement, dans le cha­pitre V, sur cette contradiction.

Quand on évoque le Proche-​​Orient, on ne peut être « au-​​ dessus de la mêlée ». La neu­tralité relève de l’illusion. Pourtant, je refuse la soli­darité abs­traite avec l’un des deux camps. Je ne pense pas qu’un peuple - n’importe lequel - soit « bon », « juste », « supé­rieur » par nature ou par une quel­conque grâce divine ou imma­nente. Aucun peuple n’est investi d’une « mission supé­rieure ». Pas plus les Pales­ti­niens que les Israéliens.

Je vais donc essayer de t’expliquer tout cela. Aussi sim­plement que pos­sible. Je n’entrerai pas dans le détail, les livres sont innom­brables sur le sujet ; je choi­sirai les éléments qui me semblent indis­pen­sables pour com­prendre le conflit. Mais, avant de com­mencer, je vou­drais te convier à un détour. Depuis deux ans, de nom­breuses polé­miques agitent la France. Elles illus­trent, à mon sens, la dif­fi­culté d’ouvrir un débat sur ce conflit à nul autre pareil.

[1] Il n’est pas question ici de revenir sur les causes de l’échec des négo­cia­tions entre l’équipe d’Ehoud Barak et celle de Yasser Arafat. Notons sim­plement que l’on sait désormais que les « offres géné­reuses » du premier ministre israélien à Camp David n’étaient ni géné­reuses, ni conformes au droit inter­na­tional. Lire, entre autres, Charles Enderlin, Le rêve brisé, Fayard, 2002, ainsi que Robert Malley et Hussein Agha, New York Review of Books, 9 août 2001.