Palestine : faut-​​il dialoguer avec le Hamas ?

Pierre Haski, jeudi 22 mai 2008

La révé­lation d’une ren­contre entre un ancien diplomate français et les prin­cipaux leaders du mou­vement relance ce débat tabou.

Faut-​​il parler au Hamas pales­tinien ? La question a long­temps été un tabou, mais elle est désormais ouver­tement sur la table, avec des approches très dif­fé­rentes de part et d’autres de l’Atlantique. Sans pour autant débloquer la situation au Proche-​​Orient.

La révé­lation, lundi 19 mai, par le Figaro, confirmée du bout des lèvres sur Europe1 par un Bernard Kouchner embar­rassé, de contacts secrets menés par un diplomate français à la retraite avec le Mou­vement de la résis­tance isla­mique (Hamas) malgré l’interdit de façade, relance le débat. Yves Aubin de la Mes­su­zière, un diplomate de car­rière qui connait bien le monde arabe, a ren­contré il y a un mois à Gaza "les prin­cipaux res­pon­sables du Hamas". Les Bri­tan­niques mène­raient, eux-​​aussi, une diplo­matie parallèle en direction des isla­mistes pales­ti­niens qui ont rem­porté les élec­tions de janvier 2007 et tiennent la bande de Gaza depuis bientôt un an.

Par contraste, le pré­sident amé­ricain George Bush a établi la semaine der­nière un parallèle entre toute négo­ciation avec le Hamas, ou avec l’Iran, et l’attitude "muni­choise" des démo­craties vis-​​à-​​vis de l’Allemagne nazie avant le déclen­chement de la deuxième Guerre mon­diale. Il visait sans le nommer le démo­crate Barack Obama, qui a réfuté l’accusation, mais s’est empressé de limoger l’un de ses conseillers, Robert Malley, un des meilleurs spé­cia­listes amé­ri­cains du Proche Orient, qui, au titre de l’International crisis group (ICG), un think-​​tank basé à Bruxelles, avait été en contact avec le Hamas.

Le mois dernier, l’ancien pré­sident amé­ricain Jimmy Carter avait déjà fait scandale en allant explorer avec les diri­geants du Hamas basés à Damas le potentiel de négo­ciation. Il avait été désavoué par l’administration Bush et le gou­ver­nement israélien avait refusé de le rencontrer.

Intransigeance en vain

Après la vic­toire élec­torale du Hamas, il y a dix-​​huit mois, le Quar­tette (Etats-​​Unis, Union euro­péenne, ONU et Russie) qui mène le ballet diplo­ma­tique au Proche-​​Orient, avait fixé des condi­tions pour tout dia­logue avec le Hamas, qui pas­saient en par­ti­culier par la recon­nais­sance d’Israël et le renon­cement au ter­ro­risme. Depuis, offi­ciel­lement, la position n’a pas changé, et s’est en par­ti­culier tra­duite par un coup de frein à l’aide inter­na­tionale aux Pales­ti­niens placés sous l’autorité du Hamas, qui a conduit à une sérieuse dété­rio­ration de leurs condi­tions de vie et conduit au blocus du territoire.

Cette position inflexible n’a servi à rien. Elle n’a pas affaibli la position du Hamas dans la bande de Gaza, elle n’a pas aidé à ren­forcer le statut du pré­sident pales­tinien Mahmoud Abbas et du Fatah, interdits de séjour à Gaza, et n’a pas empêché la nou­velle dété­rio­ration de la situation mili­taire entre Gaza et Israël ces der­niers mois.

La confé­rence inter­na­tionale d’Annapolis, aux Etats-​​Unis, en novembre 2007, avait pré­tendu relancer les efforts des­tinés à aboutir à la nais­sance d’un Etat pales­tinien avant la fin du mandat de George Bush. La tournée dans la région du pré­sident amé­ricain, la semaine der­nière, a montré que ces efforts étaient vides de sens : l’Etat pales­tinien n’est tou­jours pas pour demain.

Parler au Hamas ? Les Israé­liens eux-​​mêmes ont bien été obligés d’accepter une médiation égyp­tienne pour tenter de calmer le jeu mili­taire entre Gaza et les villes du sud de l’Etat hébreu. Côté français, l’objectif affiché par Yves Aubin de la Mes­su­zière dans le Figaro est limité :

"Ce n’était pas une mission offi­cielle, j’ai dit au Hamas qu’il devait se rap­procher au maximum des condi­tions imposées par l’Occident pour qu’on leur parle (mettre fin au ter­ro­risme, recon­naître l’État hébreu et enté­riner les accords signés entre Israël et l’Autorité pales­ti­nienne, ndlr). Ils m’ont répondu qu’ils étaient prêts à accepter un Etat pales­tinien dans les fron­tières de 1967, ce qui équivaut à une recon­nais­sance indi­recte d’Israël. Ils se sont dits prêts à arrêter les attentats kami­kazes, et ce qui m’a surpris, c’est que les diri­geants isla­mistes recon­naissent la légi­timité de Mahmoud Abbas. Dans tous les bureaux où je suis allé, son por­trait était collé à ceux des res­pon­sables du Hamas".

Une perspective régionale

Il parait peu pro­bable que ce dia­logue naissant change fon­da­men­ta­lement la donne diplo­ma­tique, même si le refus de parler au Hamas, du point de vue européen, avait de moins en moins de sens. En revanche, le gou­ver­nement israélien conti­nuera vrai­sem­bla­blement à s’opposer à un tel dia­logue, en raison de sa propre fra­gilité poli­tique, et parce qu’il est encouragé dans son refus par une admi­nis­tration amé­ri­caine finis­sante. Enfin, les rela­tions hos­tiles entre Fatah et Hamas empêchent, à ce stade, toute percée réaliste.

De plus, cette évolution n’a de sens que replacée dans une pers­pective régionale : le rôle de la Syrie, l’équation ira­nienne, le récent coup de force du Hez­bollah à Bey­routh… L’ouverture d’un dia­logue offi­cieux avec le Hamas est le premier tabou à sauter timi­dement, mais de nom­breuses inconnues demeurent : y aura-​​t-​​il d’autres ten­ta­tives de dia­logue "héré­tique", avec Damas ou Téhéran par exemple ? Faudra-​​t-​​il attendre les élec­tions amé­ri­caines pour espérer le moindre mou­vement sur le front proche-​​oriental ? L’optimisme n’est tou­jours pas de mise dans cette région sinistrée.