Palestine et résistance non violente

Claude Léostic, vendredi 20 juin 2008

A sa demande, et dans le cadre de notre réflexion sur la stra­tégie de résis­tance non vio­lente à l’occupation telle que menée à Bil’in et ailleurs, nous avons publié un texte de Jean-​​Marie Muller, porte-​​parole national du MAN.
Nous le mettons en pers­pective en publiant deux autres textes, de Bernard Ravenel et de Claude Léostic, de l’AFPS.
Troisième texte, de Claude Léostic, publié en 2003 dans la revue du MAN :

Depuis long­temps des Pales­ti­niens agissent avec non-​​violence. Même si c’est sans stra­tégie finement élaborée sur un moyen ou long terme, il importe d’en faire mémoire pour leur apporter notre soutien.

Il peut paraître para­doxal, en cette période où l’escalade de la vio­lence au Proche-​​Orient semble incon­trô­lable, de se pencher sur les exemples de non-​​violence en Palestine. Il est vrai que c’est une stra­tégie que les partis et mou­ve­ments de la résis­tance pales­ti­nienne n’ont jamais vraiment envi­sagée ou jugée pra­ti­cable de manière durable.

Pourtant, dès le début de la colo­ni­sation bri­tan­nique et juive de la Palestine, on a vu appa­raître des luttes non-​​violentes, indi­vi­duelles ou col­lec­tives. Ce choix spontané ou structuré de la société civile pales­ti­nienne de répondre à l’occupation par la non-​​violence reste d’actualité, malgré la bru­talité exa­cerbée de la situation depuis trois ans en Palestine occupée.

L’occupation britannique, le début de l’implantation juive

Dès la fin du dix-​​neuvième siècle, l’immigration juive orchestrée par le mou­vement sio­niste de Herzl prend des allures ouver­tement conqué­rantes. Les élites pales­ti­niennes per­çoivent cette menace avec inquiétude. Cer­tains choi­sissent de s’organiser en formant des asso­cia­tions ou en créant des journaux, pour mettre en garde la popu­lation contre le projet sio­niste. C’est en refusant de vendre leurs terres que nombre de grands pro­prié­taires ter­riens, dans la crainte d’être dépos­sédés, résistent. Les deux options sont paci­fiques. Les deux trouvent très vite leurs limites.

En 1922, la com­mu­nauté inter­na­tionale bal­bu­tiante va confirmer le mandat sur la Palestine octroyé par la Société des Nations à la Grande-​​Bretagne à l’issue de la Pre­mière Guerre mon­diale. Cela fait déjà cinq ans que la Palestine est occupée par les troupes bri­tan­niques et que la Cou­ronne bri­tan­nique a promis aux juifs un foyer national. La pré­sence colo­niale ne reconnaît pas les Pales­ti­niens autrement que comme un obs­tacle à la création d’un État juif qu’elle continue d’encourager. Les Pales­ti­niens, sans stra­tégie unifiée à la suite de dis­sen­sions ini­tiées et attisées par les Bri­tan­niques, doivent faire face à la fois à la puis­sance man­da­taire et à l’établissement de colons sio­nistes tou­jours plus nom­breux. Leur pre­mière approche est poli­tique, paci­fique, mais toutes les demandes poli­tiques d’indépendance sont rejetées sys­té­ma­ti­quement par la puis­sance mandataire.

Entre les deux guerres mon­diales, des grèves géné­rales suc­cèdent à des émeutes, des mani­fes­ta­tions et des congrès alternent avec des attaques de colonies juives. Les femmes de Palestine aussi sont dans la rue. Dès les années 1920, elles ont compris l’enjeu, elles orga­nisent des marches paci­fiques contre l’occupant bri­tan­nique et la colo­ni­sation juive qui se développe.

C’est dans ce contexte extrê­mement tendu qu’une émeute éclate à Jéru­salem en 1929. Elle va s’étendre, à Hébron quatre-​​vingts juifs sont mas­sacrés. Ce qu’on sou­ligne rarement, c’est la déter­mi­nation cou­ra­geuse de nom­breux Pales­ti­niens qui font tout pour pro­téger les juifs alors menacés. Ils le font par humanité, par morale, mais également par souci de main­tenir la coexis­tence ancienne entre les deux com­mu­nautés. C’est pendant la longue révolte pales­ti­nienne, com­mencée en 1936, que la déso­béis­sance civile trouve son expression col­lective. Exi­geant l’arrêt de la colo­ni­sation juive, réclamant l’indépendance, les Pales­ti­niens se sou­lèvent en avril. Malgré la répression, ils orga­nisent une grève générale qui va durer près de six mois. Struc­turés autour de Amine Hus­seini, le mufti de Jéru­salem, les Pales­ti­niens font la grève de l’impôt, des trans­ports, de l’éducation ou de la justice. Alors « la Palestine ins­taure le boycott de l’État » (Sanbar).

Mais quand les Bri­tan­niques envi­sagent, déjà, un partage très défa­vo­rable aux Pales­ti­niens, ceux-​​ci, qui avaient arrêté leur mou­vement pour négocier, se lancent véri­ta­blement dans la résis­tance armée. Dans cette guerre de gué­rilla, la résis­tance des vil­la­geois apparaît immé­dia­tement dans le soutien logis­tique aux groupes armés pales­ti­niens. En leur apportant nour­riture et cachettes, la popu­lation des vil­lages défie les ordres de l’occupant et permet aux com­bat­tants des vic­toires qui menacent les Bri­tan­niques, jusqu’en 1939.

La ter­rible répression de la Cou­ronne met alors fin pour long­temps à l’expression non-​​violente de la résis­tance pales­ti­nienne : des­truc­tions de maisons, puni­tions col­lec­tives, une clôture de sécurité élec­trifiée, couvre-​​feux et dépor­ta­tions — sinistres annon­cia­teurs des pra­tiques iniques des gou­ver­ne­ments israé­liens un demi-​​siècle plus tard — viennent museler les Palestiniens.

Israël

La Seconde Guerre mon­diale semble inévi­table. La Grande-​​Bretagne man­da­taire, en quête d’alliance sup­plé­men­taire contre l’Allemagne nazie, prend des posi­tions pru­dentes en Palestine. Pour s’attirer un soutien arabe, elle propose un État pales­tinien à court terme, une immi­gration juive limitée et une pro­tection du droit des Pales­ti­niens sur leurs terres. Les Pales­ti­niens sont affaiblis, divisés depuis 1939 et restent sur une ligne atten­tiste. L’Agence juive s’oppose au Livre Blanc de Londres. Cer­tains Israé­liens veulent déjà se lancer dans la lutte armée contre la puis­sance man­da­taire. Dans le même temps, l’immigration illégale de juifs prend d’autant plus d’ampleur que la situation se dégrade gra­vement en Europe.

La guerre de 1939-​​45 éclate, et quand elle se clôt après cinq ans de mas­sacres en Europe, les vic­times se comptent par mil­lions : résis­tants, com­mu­nistes ou autres, et surtout des mil­lions de juifs. Le génocide, l’innommable de la bar­barie nazie ali­mentent la demande d’un État juif par le mou­vement sio­niste, soutenu par les Bri­tan­niques pendant ces cinq années.

Sur fond d’hégémonie nais­sante des États-​​Unis, dans un contexte de guerre froide annoncée, la Grande-​​Bretagne man­da­taire est soumise au ter­ro­risme sio­niste. Elle finit par accéder aux demandes de Washington qui entame une relation pri­vi­légiée avec les diri­geants sio­nistes. Un rapport est fourni, sur la base de ren­contres orga­nisées par l’Agence juive, qui amène les envoyés à inter­roger surtout des immi­grants. Bien que la moitié des res­capés juifs du génocide déclare par ailleurs pré­férer se rendre aux États-​​Unis, les Nations unies ignorent les voix paci­fiques, juives et pales­ti­niennes, qui prônent la coexis­tence. Les Nations unies décident de la création d’un plan de partage en 1947.

La Nakba

Le partage est inégal. Les Pales­ti­niens deviennent des réfugiés chez eux et les sio­nistes se pré­parent à la conquête du pays. Dès avril 1948, alors que les Nations unies annoncent une pause de leur plan, la Hagana (branche mili­taire du mou­vement sio­niste) attaque et défait des forces pales­ti­niennes réduites dans un combat dis­pro­por­tionné. C’est pour recon­quérir le ter­ri­toire dévolu aux Pales­ti­niens par le plan de partage, que les armées arabes entrent en guerre en mai 1948. Ben Gourion déclare alors uni­la­té­ra­lement la création de l’État d’Israël, immé­dia­tement reconnu par les États-​​Unis.

La défaite arabe est consommée, la Nakba com­mence. Dans une ambiance de fin du monde, chassés, ter­ro­risés, mas­sacrés, avec comme seul choix le départ ou la mort, les Pales­ti­niens doivent se résoudre à partir.

C’est alors que se mani­feste à nouveau une résis­tance non-​​violente, récur­rente dans la société pales­ti­nienne. Fermant la porte de la maison sur leurs vies, leurs espoirs, ils en emportent la clé, tou­jours conservée. Ils sont jetés par mil­liers sur le chemin de l’exode et de l’exil mais ils ne vont jamais renoncer à faire vivre leur his­toire, leur culture, leur avenir. Par la tra­dition main­tenue, les familles dis­persées ou recons­ti­tuées au fil des errances font vivre la Palestine. Dans les camps de réfugiés — qui sont devenus depuis si long­temps le foyer tem­po­raire des Pales­ti­niens dépos­sédés de tout —, les quar­tiers se sont constitués sur la base des vil­lages d’avant l’expulsion, dont plus de quatre cents ont été rasés depuis. Les petits-​​enfants se disent tou­jours du village dont les grands-​​parents ont été vio­lemment chassés. Cette déter­mi­nation à faire vivre l’histoire et la tra­dition fami­liale, vil­la­geoise et nationale, s’accompagne de la volonté des nou­velles géné­ra­tions de déve­lopper l’éducation et de s’ouvrir sur le monde, de se construire un avenir sans rien oublier du passé. Le nombre de diplômés pales­ti­niens dans la dia­spora et en Palestine en atteste.

Ce refus du renon­cement et cette capacité à faire face à la volonté colo­niale affirmée d’éradiquer la culture pales­ti­nienne sont des formes de la résis­tance qui défait depuis cinquante-​​cinq ans le rouleau com­presseur israélien. L’exigence du retour, ou tout du moins de la recon­nais­sance de ce droit qui, de Bey­routh à Toronto ou d’Amman à Balata, anime des cen­taines de mil­liers de réfugiés, est une réalité. Inalié­nable, comme l’identité palestinienne.

Les années fedayin

Assu­jettis, démunis, les Pales­ti­niens recons­ti­tuent dans les camps, les villes, et hors du pays, un sem­blant de tissu national. C’est des étudiants que viendra le mou­vement de libé­ration, d’abord natio­na­liste ou pan­arabe, révo­lu­tion­naire ou anti­co­lonial sur fond de « rap­ports mou­ve­mentés avec les régimes arabes » (Sanbar). La lutte armée se prépare sur une ligne claire : le retour. Elle com­mence à l’aube du 1er janvier 1964, dont l’anniversaire était encore célébré en 2003 par une fresque écla­tante sur les lam­beaux de murs de la Muqata’a à Ramallah, actuel quartier général du pré­sident Yasser Arafat. Celui-​​ci, en 1964, est déjà indis­so­ciable de la résis­tance, lui dont la ténacité, la lon­gévité per­son­nelle et poli­tique à travers cin­quante ans de cette lutte meur­trière, se calque sur la capacité des Pales­ti­niens à tou­jours se relever. Au-​​delà du symbole indé­trô­nable de la légi­timité de la lutte pales­ti­nienne, il repré­sente la Palestine qui, quelles que soient les formes de lutte choisies, ne renonce jamais à ses droits et à son avenir.

Ces années seront celles des fedayin avec comme points d’orgue la guerre israélo-​​arabe de 1967. La vic­toire pales­ti­nienne à Karamé, en 1968, confirme le choix de la lutte armée. Cependant des mani­fes­ta­tions non-​​violentes, des grèves, des boy­cotts, toute une série d’actions de déso­béis­sance civile appa­raissent aussi. Le mou­vement des tra­vailleurs volon­taires soutenu par les muni­ci­pa­lités pales­ti­niennes crée des clubs, des biblio­thèques, et même des écoles. Le Front national pales­tinien, avec des repré­sen­tants de toute la Palestine, tente en 1973 de s’opposer par des moyens non-​​violents à l’occupation. Mais Israël réagit par une répression exa­cerbée : dis­so­lution des conseils muni­cipaux, assas­sinats ou expulsion des diri­geants. Paral­lè­lement les actions de gué­rilla se déve­loppent de l’extérieur, et culminent dans les attaques spec­ta­cu­laires des années 1970. Elles imposent la mise en veilleuse pour un temps des stra­tégies non-​​violentes en Palestine, tandis que l’occupation israé­lienne s’installe et envahit tous les aspects de la vie des Palestiniens.

L’Intifada

1987 ! Après vingt ans d’occupation par l’État d’Israël de ce ter­ri­toire res­treint qu’il avait été contraint par les Nations unies de concéder aux Pales­ti­niens, l’explosion qui couvait se produit. De jeunes Pales­ti­niens se lèvent, c’est la révolte des pierres. Les chars israé­liens se dressent tout de suite devant les bar­ri­cades enflammées dans les rues de Gaza et de Cis­jor­danie. Des jeunes cou­rageux, des gamins souvent, arborent le keffieh et le drapeau que l’occupant leur dénie dans un défi qui paraît déri­soire. Sans armes, ils vont changer l’histoire de leur lutte nationale.

La non-​​violence va être sys­té­ma­tique dans le sou­lè­vement pales­tinien de 1987 à 1992. Ainsi, à Beit Sahour, près de Bethléem, un groupe de paci­fistes pales­ti­niens crée, dès le début de l’Intifada, le mou­vement « Rap­pro­chement ». Ils prônent la résis­tance à l’occupation et à la répression de l’État israélien par la déso­béis­sance civile. Ils orga­nisent une révolte des impôts, et mettent en place de nom­breuses acti­vités non-​​violentes, notamment des écoles clan­des­tines, des jardins pour la paix, des comités de quar­tiers. Puis dans la période inté­ri­maire, après la signature des accords d’Oslo, alors que la colo­ni­sation est offi­ciel­lement arrêtée, ils s’opposent paci­fi­quement à la construction de Har Homa, cette colonie qui dépossède les Pales­ti­niens de la colline alors boisée de Abou Ghoneim. Elle est en fait prévue sur la ligne de front de la colo­ni­sation qui vise à encercler Jérusalem-​​est, à la couper de la partie orientale de la Cis­jor­danie et à en empêcher le déve­lop­pement. Les Pales­ti­niens et « Rap­pro­chement » ne s’y trompent pas, et les paci­fistes orga­nisent un camp de la paix pour tenter de résister à cette nou­velle dépos­session de leurs terres. Quatre mois de résis­tance non-​​violente s’articulent autour de mani­fes­ta­tions, d’interposition devant les bull­dozers, de travail d’explication à l’intention de l’opinion internationale.

Autre exemple, Mubarak Awad, un autre militant pales­tinien de la non-​​violence, crée également un mou­vement à la fin des années 1980, basé essen­tiel­lement à Jéru­salem. Le « Centre pales­tinien pour l’étude de la non-​​violence » vise surtout à l’éducation à la résis­tance non-​​violente, en incitant, dans les écoles et les clubs qu’il visite, les jeunes à refuser l’autorité de l’occupant, à « rem­placer la peur par le courage ». Mubarak Awad réussit, avec des vil­la­geois dépos­sédés, à reprendre la terre aux colons en abattant la clôture autour de la terre volée et en refusant de quitter les lieux, sans qu’une pierre soit jetée. Il en appelle au boycott des pro­duits des colonies, aux pres­sions diplo­ma­tiques, aux mani­fes­ta­tions paci­fiques, à refuser de recon­naître l’existence des occu­pants en Palestine. Ce message est suf­fi­samment entendu et repris par les Pales­ti­niens pour que les auto­rités israé­liennes décident d’expulser Mubarak Awad.

Pendant ces années, les jeunes Pales­ti­niens n’en finissent pas de se dresser, et de tomber seuls et sans armes devant les soldats d’Israël. Cette stra­tégie de sou­lè­vement non armé per­turbe l’armée israé­lienne, habituée à un ennemi mili­tarisé et qui « ne sait pas comment traiter une résis­tance non vio­lente de masse » (Awad). Les chars et les héli­co­ptères ultra-​​modernes de l’État d’Israël sont démunis devant les pierres et les frondes des enfants des camps et des villes de Palestine.

Les femmes

Pendant que des jeunes Pales­ti­niens désarmés sont abattus sur les bar­ri­cades de l’Intifada, la force de la déso­béis­sance civile est portée par les femmes de Palestine. Comme elles ont su le faire cou­ra­geu­sement pendant la guerre de 1967 elles reprennent les mani­fes­ta­tions et ras­sem­ble­ments non-​​violents pour en appeler à la conscience du monde, pour mettre fin à l’occupation. Âmes de la famille et de la maison, elles sont aussi des orga­ni­sa­trices de la résis­tance non-​​violente. Que ce soit en faisant face à l’horreur de l’occupation quo­ti­dienne, en gérant l’absence, la mort ou l’emprisonnement des hommes de la maison, en main­tenant l’identité fami­liale et col­lective, les Pales­ti­niennes se lèvent paci­fi­quement contre la répression et l’occupation. De même, quand elles orga­nisent des comités popu­laires pour aider les pri­son­niers, ou pour l’éducation des femmes, elle affirment le refus de l’injustice. Leur impli­cation non-​​violente dans cette orga­ni­sation de la société pales­ti­nienne sous occu­pation est « une forme d’affirmation de soi et de libé­ration qui permet aux per­sonnes de rester debout même quand elles sont confrontées à une vio­lence impla­cable, et de garder leur humanité » (Lucy).

L’Intifada, qui affirme dans la douleur et la lutte la vie et l’identité pales­ti­niennes, accou­chera des négo­cia­tions qui, la guerre du Golfe ter­minée, mèneront à Oslo.

Les années Oslo

Entre espoir et dés­illusion, entre exi­gences et répression, les Pales­ti­niens ne voient aucune amé­lio­ration de leur situation. Certes, Yasser Arafat est rentré d’un trop long exil et le drapeau pales­tinien flotte enfin sur Jericho ou Gaza. Certes les grandes villes auto­nomes com­mencent à res­pirer et pros­pérer. À Naplouse, les Israé­liens viennent visiter les Sama­ri­tains sur le Mont Gerizim, puis vont faire tran­quillement leurs courses dans la vieille ville. Cependant la colo­ni­sation s’accentue, la pression mili­taire continue à se mani­fester par des assas­sinats ciblés ou des bou­clages. La répression perdure, comme en 1996, quand des Pales­ti­niens mani­festent paci­fi­quement contre le creu­sement du tunnel sous l’Esplanade des mos­quées à Jéru­salem, ce qui va déchaîner une vio­lence meurtrière.

Paral­lè­lement l’asphyxie écono­mique de l’ensemble de la Palestine se met en place. Ce sont « des années hybrides de mi-​​indépendance mi-occupation…une période de tous les dangers » (Sanbar). Découpage de la Palestine en zones her­mé­tiques, colo­ni­sation accrue, maisons pales­ti­niennes détruites, « retards » israé­liens à se retirer contrai­rement à ce qui est conclu dans les accords inté­ri­maires, humi­lia­tions quo­ti­diennes, « pour la majorité des Pales­ti­niens, la vie quo­ti­dienne s’est dégradée depuis la signature des accords d’Oslo » (Gresh). Aussi quand le 28 sep­tembre 2001 Ariel Sharon impose sa pré­sence et celle de ses cen­taines de soldats sur l’Esplanade des mos­quées, la réaction exas­pérée des Pales­ti­niens, reprenant leurs pierres, n’étonne aucun obser­vateur, aucun visiteur des Ter­ri­toires pales­ti­niens occupés.

L’Intifada Al Aqsa

Le sou­lè­vement popu­laire de 2001 prend assez rapi­dement des formes orga­nisées de résis­tance armée à l’occupation. « Le mépris total et la vio­lation par Israël de toutes les normes et régle­men­ta­tions inter­na­tio­nales sous un régime d’occupation pro­longé ont été les cata­ly­seurs de l’effondrement du mou­vement de résis­tance non-​​violente » (Abdel Jawad). Cette stra­tégie prévaut pendant plu­sieurs mois, créée et ali­mentée par les pro­vo­ca­tions inces­santes de l’armée israé­lienne, par les bru­ta­lités cri­mi­nelles de soldats assurés de l’impunité.

Cependant, dans le même temps, la popu­lation pales­ti­nienne fait montre encore une fois de sa capacité à résister par sa déter­mi­nation à continuer à vivre. On s’organise, les cam­pagnes et les villes soli­daires en com­plé­men­tarité, les camps en pre­mière ligne de résis­tance. Les pre­mières cibles aussi. Quand, à la lisière de Naplouse, des tirs de chars, ou des salves pro­venant des posi­tions mili­taires israé­liennes sur­plombant Balata, ter­ri­fient et assas­sinent la popu­lation civile du camp pales­tinien, visent les écoles de l’Unwra, amenant des com­bat­tants pales­ti­niens à défendre les leurs, c’est tout Naplouse qui pro­teste. Quand des mili­tants sont assas­sinés en pleine ville, à coups de mis­siles tirés des héli­co­ptères, qui empêchent pour long­temps les petits de dormir, c’est la grève générale en ville.

Quand, la défaite consommée, au prin­temps 2002, les com­bat­tants doivent se replier, c’est la Vieille Ville qui les accueille et en paiera un prix ter­rible, défi­gurée à jamais par la bar­barie des attaques israé­liennes répétées. Mais soli­daires, tous les Naboulsis, comme ailleurs en Palestine, se relèvent.

Printemps 2002

L’attaque en règle du gou­ver­nement Sharon, en avril 2002, est si intense qu’elle ne permet pas à la popu­lation pales­ti­nienne de mani­fester la moindre résis­tance orga­nisée. Bien sûr, la soli­darité se met en place, par maisons, rues ou quar­tiers. Dans les rues des villes auto­nomes réin­vesties, où seuls les chars israé­liens rôdent, des volon­taires cou­rageux d’ONG comme le Secours médical, tentent d’accéder aux blessés, d’évacuer les morts, d’apporter aide ou médi­ca­ments aux per­sonnes malades ou démunies. Malgré le couvre-​​feu imposé vingt-​​quatre heures sur vingt-​​quatre les ONG orga­nisent, avec les Inter­na­tionaux, qui viennent depuis un an déjà mani­fester paci­fi­quement leur soli­darité avec les Pales­ti­niens de l’Intifada, des mani­fes­ta­tions aux check points qui empêchent tout accès aux villes pales­ti­niennes ou à Jérusalem.

De la même manière, c’est avec ces ONG que s’organise sur place la soli­darité inter­na­tionale pour aller pro­téger, sans arme, la Muqata’a à Ramallah. Oubliant les diver­gences poli­tiques qui sont l’apanage de toute société démo­cra­tique, la société civile pales­ti­nienne, par l’intermédiaire du GIPP (Grass­roots Inter­na­tional Pro­tection for the Pales­ti­nians), fait face sans vio­lence. Elle fait front der­rière son repré­sentant élu, Yasser Arafat, le pré­sident pales­tinien assiégé dans son QG, avec environ trois cent cin­quante civils et mili­taires. Les Inter­na­tionaux entrent, restent et par­tagent avec les Pales­ti­niens encerclés trente trois jours d’un siège très dur, sou­tenus par les contacts per­ma­nents et l’aide logis­tique de héros ano­nymes qui, dehors, dans les ambu­lances cri­blées de balles, bravent les tirs israé­liens pour porter secours aux leurs.

Ramallah, Naplouse, Jénine, Hébron…, aux actes bar­bares des occu­pants répond une capacité à tenir qui fait la force de la société pales­ti­nienne. Les chars à peine partis du centre de Naplouse, on voit les enfants courir dans les rues défoncées et leur ballon voler dans les ruines où l’odeur de la mort est omni­pré­sente. La pous­sière n’est pas encore retombée sur le centre éventré de Ramallah que les étudiants et d’autres jeunes s’affairent à net­toyer, à enlever les mon­ceaux de car­casses de voi­tures écrasées par les chars. Quand les jeeps quittent les check points qui asphyxient les vil­lages, les mon­ti­cules de terre qui empêchent le passage sont dégagés et la vie reprend.

Jusqu’à la guerre

Cette émer­gence d’une réponse struc­turée non-​​violente à l’occupation prend de l’ampleur en été 2002. Naplouse, encerclée et envahie, est investie pendant près de cent jours par l’armée israé­lienne. Les couvre-​​feux, qu’on ne peut braver sans risquer de se faire tuer, empêchent toute vie normale. La rentrée sco­laire n’a pas lieu. Pendant plu­sieurs semaines, les Pales­ti­niens vont alors orga­niser des écoles clan­des­tines, comme à Ramallah, Jénine ou Hébron… De la même manière les secours médicaux vont s’organiser, tou­jours avec ces volon­taires dis­crets et héroïques, parfois accom­pagnés d’Internationaux, qui sont le seul lien souvent des popu­la­tions séques­trées ou affamées par les occupants.

C’est en sep­tembre 2002, quand le gou­ver­nement Sharon s’attaque encore une fois direc­tement au pré­sident pales­tinien, tou­jours reclus à la Muqata’a, que va s’afficher la non-​​violence orga­nisée de la résis­tance unie, toutes ten­dances confondues, la popu­lation de Ramallah descend dans la rue et paie le prix de son refus de l’occupation par des morts. Les jeunes lancent les pierres déri­soires que les chars font taire. Quand des jeunes, qui n’ont que des pierres dans les mains, sont tués par des chars, d’autres se lèvent à leur place. Alors s’instaure une nou­velle tac­tique, décidée col­lec­ti­vement par les partis et les ONG, et reprise immé­dia­tement par les mani­fes­tants. Pas une pierre n’est lancée, les jeunes gens forment des cordons qui contiennent les plus jeunes qui ne connaissent que la fronde. Cela marche, et assis par terre, des dizaines de mani­fes­tants font face aux chars israé­liens embusqués ou qui barrent l’accès vers la Muqata’a. Pour la pre­mière fois les soldats, per­plexes, ne tirent pas. Il n’y a pas de morts, pas de blessés, pas d’asphyxiés par les gaz inca­pa­ci­tants. Les Pales­ti­niens sont alors conscients d’avoir gagné une victoire.

Cette dyna­mique se confirme quand, sous couvre-​​feu total, Ramallah est encore dans la rue, devant les chars israé­liens ou aux fenêtres pour dénoncer le siège de la Muqata’a et l’occupation, dans un tin­ta­marre assour­dissant qui rap­pelle la résis­tance aux dic­ta­tures sud-​​américaines des années 1970. Les chars n’avancent pas, les Pales­ti­niens réin­ves­tissent paci­fi­quement leur ville, comme à Naplouse un peu plus tard.

Cette unité dans l’action non-​​violente s’affiche à nouveau quand la guerre américano-​​britannique contre l’Irak se précise. En Palestine, on craint le pire. Dans l’hypothèse d’une attaque frontale des troupes du gou­ver­nement Sharon, les Pales­ti­niens orga­nisent la résis­tance, des comités sont créés, les partis et ONG se répar­tissent les tâches. Les vieilles habi­tudes ont parfois la vie dure, mais on arrive à une orga­ni­sation solide qui assurera les besoins élémen­taires de la popu­lation, des villes vers la cam­pagne ou inver­sement selon le dis­po­sitif que l’occupation met­trait en place.

Il s’avère que les États-​​Unis ont retenu le bras d’Ariel Sharon, le pire n’a pas lieu. Mais la leçon apprise dans les moments les plus noirs reste dans la conscience col­lective. On l’a observé à nouveau, quand le cabinet de sécurité israélien a décidé de se défaire du pré­sident Yasser Arafat, et que des mil­liers de Pales­ti­niens ont afflué vers la Muqata’a pour, à l’instar des Inter­na­tionaux dix-​​huit mois plus tôt, lui apporter la pro­tection paci­fique de leur présence.

Conclusion

Dans le climat délétère extrê­mement dan­gereux que l’occupation israé­lienne impose, paral­lè­lement à la lutte armée qui se poursuit et aux stra­tégies d’attaques ou d’attentats par des groupes radicaux, cette résis­tance non-​​violente a retrouvé une force presque oubliée. Elle a prouvé son effi­cacité au fil des luttes. Elle demeure une des options de la résis­tance pales­ti­nienne, mise en forme par la société civile qui prend d’autant plus d’importance que l’Autorité Pales­ti­nienne est très affaiblie par les attaques sys­té­ma­tiques contre toutes ses infra­struc­tures. Quoi qu’il en soit, dans l’exigence de la fin de l’occupation israé­lienne et de la recon­nais­sance de leurs droits nationaux, c’est aux Pales­ti­niens qu’il appar­tient de déter­miner les formes de leur lutte.