Palestine entre non-​​violence et terrorisme

Bernard Ravenel, mercredi 18 juin 2008

A sa demande, et dans le cadre de notre réflexion sur la stra­tégie de résis­tance non vio­lente à l’occupation telle que menée à Bil’in et ailleurs, nous avons publié un texte de Jean-​​Marie Muller, porte-​​parole national du MAN.
Nous le mettons en pers­pective en publiant deux autres textes, de Bernard Ravenel et de Claude Léostic, de l’AFPS.
Deuxième texte, de B. Ravenel, publié en 2003 dans la revue du MAN :

Existe-​​t-​​il une limite dans le droit de répondre à l’oppression ? À quoi sert la réponse vio­lente face à une puis­sance mili­taire très des­truc­trice ? L’initiative popu­laire de masse n’est-elle pas alter­native à l’individualisme du geste désespéré ?

29 sep­tembre 2000 : un jour après qu’Ariel Sharon, escorté par un millier de poli­ciers et de soldats israé­liens, se soit « promené » sur l’esplanade des mos­quées à Jéru­salem — reven­di­quant par ce geste son droit d’Israélien occupant à se rendre sur le ter­ri­toire du lieu le plus sacré pour les musulmans en terre de Palestine — a éclaté une confla­gration qui, trois ans après, continue de manière spo­ra­dique. De ce jour donc existe l’Intifada, la seconde après celle de 1987-​​1993, réprimée avec la vio­lence des chars, d’hélicoptères Apache et des F16 et tra­gi­quement connue, pré­sentée dans tous les médias à travers des actes de terrorisme-​​suicide contre des civils en Israël. Plus vio­lente donc, beaucoup plus déses­pérée. Quel destin aura eu cette lutte, que beaucoup consi­dèrent comme finis­sante et désormais iden­tifiée avec la réponse de bombes humaines ?

Entre-​​temps, 11 sep­tembre 2001 : les attentats contre les tours jumelles et le Pentagone. Désormais les États-​​Unis s’autoproclament le shérif du monde et réduisent tous les « ennemis » de l’Occident en « ter­ro­ristes » privés du statut de com­bat­tants légi­times. Ne pourra être que ter­ro­riste toute ten­tative de s’opposer aux pré­ten­tions de l’État qui agit au nom du droit. La guerre inter­mit­tente des années 1990 se trans­forme en lutte continue contre les « ter­ro­ristes ». On devine les consé­quences sur le statut des Pales­ti­niens pré­sentés par Israël comme peuple de ter­ro­ristes vir­tuels ou potentiels.

Ce qu’Ariel Sharon et son gou­ver­nement font n’est que l’application de cette ligne stra­té­gique générale de la guerre à une situation spé­ci­fique. Ariel Sharon a voulu sys­té­ma­ti­quement détruire l’Autorité nationale pales­ti­nienne parce qu’il veut empêcher que le peuple pales­tinien reste sur le terrain des projets poli­tiques de manière à pouvoir réduire la question pales­ti­nienne à un pro­blème de ter­ro­risme. De cette façon, il a aidé à la crois­sance du phé­nomène de l’islamisme radical dans une société dans laquelle la culture laïque et la culture de la non-​​violence avaient une réalité bien plus grande que dans tous les autres pays arabes.

Il faut ajouter que ceci se produit dans des lieux sacrés, capables d’exprimer des sym­boles de portée uni­ver­selle et ceci rend d’autant plus signi­fi­catif ce qui s’y passe. Du fait de son impor­tance cultu­relle et émotive, la question israélo-​​palestinienne devient le para­digme et le modèle de la vio­lence pra­tiquée à l’échelle globale.

La non-​​solution poli­tique du pro­blème pales­tinien repose alors le pro­blème du rapport entre poli­tique et religion. On assiste à une sorte de saut qua­li­tatif entre l’idée iden­ti­taire (nationale ou autre) et son abso­lu­ti­sation en guerre sainte qui s’articule avec la volonté états-​​unienne de trans­former les conflits en confron­tation entre les cultures.

Enfin, il faut s’interroger sur l’actuelle asy­métrie des conflits et ses consé­quences. D’emblée, il paraît évident que la réponse ter­ro­riste des faibles au ter­ro­risme des États ne paraît plus mili­tai­rement cré­dible, ni surtout poli­ti­quement accep­table et pro­ductive. Aujourd’hui, pour ceux qui se pré­oc­cupent de l’avenir de la paix au Proche-​​Orient — paix qui ne peut exister que si elle est fondée sur le droit — des inter­ro­ga­tions cru­ciales sont posées. Elles sont celles qui, en ce moment, se posent à la réalité poli­tique et à la société civile pales­ti­niennes à travers une redis­cussion des termes et des modes de la lutte de résis­tance : à quoi sert la réponse vio­lente face à une puis­sance mili­taire aussi des­truc­trice ? Ne vaut-​​il pas mieux reprendre l’initiative de masse ? L’initiative popu­laire de masse n’est-elle pas alter­native à l’individualisme du geste désespéré ? Demandes et réponses qui ne se font pas d’illusion : le terme de réfé­rence reste en effet le désespoir sous occu­pation mili­taire. Ce débat, dif­ficile, est cependant inévitable.

La première Intifada : un soulèvement non armé

Le 8 décembre 1987, un accident de la cir­cu­lation à Gaza pro­voque plu­sieurs morts. Un camion israélien a heurté vio­lemment deux voi­tures pales­ti­niennes. Le len­demain, pre­mières mani­fes­ta­tions au cours des­quelles deux jeunes sont tués et une tren­taine d’autres sont blessés. L’Intifada avait com­mencé et elle allait durer jusqu’en 1993. Le climat était, d’évidence, préparé par un contexte qui se carac­térise par un blocage poli­tique total : invasion du Liban et ses consé­quences ; dis­persion de l’OLP ; conti­nuation de la colo­ni­sation et contrôle mili­taire total des agglo­mé­ra­tions pales­ti­niennes par les Israé­liens. Les carac­té­ris­tiques du sou­lè­vement per­mettent de déter­miner la qualité excep­tion­nelle du mou­vement : par­ti­ci­pation massive de la jeu­nesse, en par­ti­culier celle des camps de réfugiés ; par­ti­ci­pation de tous les seg­ments de la société, grande capacité d’auto-organisation, même si beaucoup sont rat­tachés à un parti, ébauche de struc­tures alter­na­tives per­mettant à la popu­lation de se prendre elle-​​même en charge ; direction unifiée assurant l’orientation et la régu­lation de l’ensemble du mou­vement (publi­cation régu­lière de com­mu­niqués fixant les objectifs à des­ti­nation de toute la population).

Ce caractère démo­cra­tique de masse, de nature auto­ges­tion­naire, contraste avec la nature d’avant-garde en arme néces­sai­rement séparée de la société, que repré­sente l’organisation de la lutte armée, sans parler du ter­ro­risme « de groupe ». Cette lutte a ainsi modifié les sub­jec­ti­vités poli­tiques pales­ti­niennes, attri­buant au combat de l’opprimé une dignité ori­ginale, établissant une capacité de confron­tation poli­tique bien plus ample.

Car la méthode de lutte, le refus de l’utilisation de la vio­lence armée, est un choix révo­lu­tion­naire. Dès le troi­sième jour de l’Intifada, le Comité exé­cutif de l’OLP, à Tunis, décide d’interdire l’usage des armes à feu. Une décision d’une énorme signi­fi­cation poli­tique et sym­bo­lique crée, pour la résis­tance pales­ti­nienne, un nouvel ima­gi­naire politique.

Jusque-​​là, en effet, la réfé­rence à la lutte armée, pré­sentée comme le seul moyen de libé­ration du ter­ri­toire, était devenue un véri­table mythe de l’idéologie pales­ti­nienne dans les années 1970. Parler, encore en 1985, de non-​​violence, appa­raissait comme « hors sujet », et même comme une capi­tu­lation face à l’ennemi. Or, c’est cette année-​​là qu’est sorti un document du « Centre d’étude de la non-​​violence », ouvert à Jéru­salem par Mou­barak Awad. Les thèmes déve­loppés par ce document méritent d’être cités : « La non-​​violence, écrivait-​​il, est une véri­table guerre contre un adver­saire car son uti­li­sation n’implique évidemment pas qu’il ne réponde pas par la vio­lence. Cette stra­tégie com­porte donc un coût élevé en vies humaines, en blessés et en pertes maté­rielles de toutes sortes… Elle n’est pas passive et exige beaucoup d’efforts d’organisation ; elle doit être conçue dans le secret avec de la rigueur et de la dis­ci­pline… Les Pales­ti­niens souf­friront mais ces souf­frances contri­bueront à forger l’unité sociale et nationale. »

Dans ce document — cité par Jean-​​Paul Cha­gnollaud 1, et qui résume bien la stra­tégie qui sera celle du mou­vement quelques années plus tard —, Mou­barak Awad analyse, dès 1985, les meilleures façons d’organiser les mani­fes­ta­tions, les boy­cotts, les grèves, la soli­darité, le refus de coopérer, sans oublier la création d’institutions alter­na­tives et la sys­té­ma­ti­sation de la déso­béis­sance civile. « Peu importe en défi­nitive de savoir si Mou­barak Awad a joué un rôle important dans la conception de la stra­tégie de l’Intifada comme le pensent les Israé­liens qui l’ont expulsé, sou­ligne Jean-​​Paul Cha­gnollaud, un tel mou­vement ne peut en aucun cas être inspiré par un homme seul d’autant que celui-​​ci était assez isolé. »

Les consé­quences d’un tel sou­lè­vement sont d’abord les souf­frances infligées par la lourde répression israé­lienne. Dès la fin 1988, sept cents morts ; en 1992, onze cents morts, des dizaines de mil­liers de blessés, près de qua­torze mille pri­son­niers ; sans oublier toutes les humi­lia­tions et vexa­tions quotidiennes.

La première Intifada comme laboratoire d’avenir

De ce point de vue, la réflexion sur la portée de la pre­mière Intifada est incon­tour­nable. Cette résis­tance popu­laire non armée, qui a tenu plus de quatre ans et demi en dépit d’une ter­rible répression, par son impact poli­tique interne et externe constitue plus qu’un événement conjonc­turel local. Il ne s’agit pas de la consi­dérer prin­ci­pa­lement comme une adap­tation sim­plement tac­tique à un rapport de forces défa­vo­rable en escomptant une évolution qui per­met­trait de relancer la lutte armée. Il s’agit d’abord d’une véri­table révo­lution cultu­relle de portée uni­ver­selle. Cette forme de lutte désarmée contre un oppresseur sur­puissant, non seulement en raison de ses armes mais aussi de ses capa­cités tech­no­lo­giques et de ses sou­tiens puis­sants, a changé radi­ca­lement l’image du combat palestinien.

Elle a d’abord forgé l’unité sociale et nationale, redonné une identité forte au peuple pales­tinien : « Cela se traduit par l’obsession de l’unité et par un extra­or­di­naire déploiement de soli­darité », note Jean-​​Paul Cha­gnollaud qui établit ainsi un premier bilan de l’Intifada : « Tout se passe comme si le sou­lè­vement par son ampleur et sa durée avait, quoi qu’il arrive main­tenant, achevé le pro­cessus de construction nationale ; le ciment qui man­quait peut-​​être encore vient d’être coulé. Il sera solide et résistant pour une raison fon­da­mentale, celle que ce sont les jeunes, acteurs prin­cipaux de ce mou­vement, qui ont affirmé si for­tement leur identité nationale ; il sera donc pos­sible d’imaginer l’avenir : puisqu’ils l’incarnent il sera à leur image. Rap­pelons ici une donnée essen­tielle : plus de la moitié de la popu­lation pales­ti­nienne de Cis­jor­danie et de Gaza a moins de vingt ans. 2 »

On sait à quel point ce mou­vement a produit ses effets sur l’OLP elle-​​même, lui per­mettant de fixer une ligne stra­té­gique claire, appuyée désormais sur une arti­cu­lation entre ini­tia­tives diplo­ma­tiques et acti­vités du mou­vement poli­tique de masse que constitue l’Intifada. Per­sonne n’a pu contourner les Pales­ti­niens de l’OLP pour ouvrir enfin une négo­ciation. Quant aux Israé­liens, ils ont été contraints bien malgré eux de recon­naître cette réalité nou­velle. Les deux para­digmes, sur les­quels était fondée la cohésion interne israé­lienne — celui de la non-​​existence des Pales­ti­niens comme nation et peuple, et celui de leur nature de ter­ro­ristes, ont été tous les deux sapés à la base. La place manque pour tenter de mesurer les effets évidents de l’Intifada dans la région arabo-​​islamique et dans le monde en général, y compris dans le mou­vement de soli­darité dans les pays occi­dentaux. Cette double évolution, pales­ti­nienne et israé­lienne, repré­sente une nou­veauté his­to­rique, un « bas­cu­lement » : le dia­logue se subs¬titue à l’affrontement, la recon­nais­sance de l’autre prend le pas sur sa négation. Ce sera bientôt Madrid et puis Oslo. Mais l’échec final de ce pro­cessus entraîne la deuxième Intifada.

La deuxième Intifada : un soulèvement armé provoqué

Là aussi, il faut rap­peler le contexte qui amène à ce deuxième sou­lè­vement. On peut le résumer en une phrase : l’impasse diplo­ma­tique suivie d’une série d’événements dra­ma­tiques pro­voquent une explosion pré­vi­sible. En sep­tembre 2000, c’est l’échec du sommet de camp David suivie de la pro­menade d’Ariel Sharon sur le Haram-​​el-​​Sharif et de la tuerie des mani­fes­tants le lendemain.

Entre-​​temps, depuis une décennie, le contexte interne s’est pro­fon­dément modifié : en Palestine il y a désormais une sorte d’État potentiel, un appareil de sécurité important (40 000 hommes) et armé, une société civile orga­nisée en crise après Oslo.

À la dif­fé­rence de la pre­mière Intifada, où la popu­lation civile s’affronte glo­ba­lement avec l’armée d’occupation, le conflit se polarise main­tenant près des postes de contrôle mili­taire qui marquent les limites des villes ou sur les routes des colonies sans oublier les sites reli­gieux. Le front plus étroit favo­risera une mili­ta­ri­sation du conflit.

Cependant, pendant plu­sieurs semaines et même plu­sieurs mois, les attaques armées sont plutôt rares. Le réper­toire d’actions de la pre­mière Intifada est plus ou moins tenté (boycott écono­mique, etc.) mais la mobi­li­sation popu­laire est faible ou peu orga­nisée. Surtout, par un choix délibéré d’Ehud Barak d’abord, et d’Ariel Sharon ensuite, la répression israé­lienne est immé­dia­tement vio­lente et meur­trière (tirs à balles réelles contre les mani­fes­tants). Par­ti­ciper à une mani­fes­tation paci­fique devient presque aussi dan­gereux que de mener une action armée.

Au 31 octobre 2000, après un mois d’Intifada, cent trente-​​six Pales­ti­niens ont été tués par l’armée en Cis­jor­danie et à Gaza. Pendant la même période, onze Israé­liens, en majorité des soldats, ont été tués. Aucun Israélien n’a été tué dans le ter­ri­toire d’Israël.

Le niveau de vio­lence armée atteint par la répression israé­lienne est tel qu’en novembre 2000 les Nations unies condamnent « l’utilisation excessive » de la force par Israël, sans que les États-​​Unis s’y opposent. Le pouvoir israélien a déli­bé­rément choisi l’extrême vio­lence pour déclencher des ripostes mili­taires, ce qui lui per­mettra poli­ti­quement d’écraser plus for­tement un sou­lè­vement populaire.

Tout le monde sait bien que les Pales­ti­niens n’ont jamais constitué une menace mili­taire. En réalité, ils n’en ont jamais eu les moyens. Mais, pour le pouvoir israélien, le fait de lutter contre une « force armée », fût-​​elle fictive, confère sa légi­timité à la stra­tégie mili­taire israé­lienne de colo­ni­sation et d’occupation. Or, cette stra­tégie se résume, pour l’essentiel, à l’exercice d’un pouvoir mili­taire à l’encontre de civils pales­ti­niens et des ins­ti­tu­tions de la société civile.

Les groupes du Tanzim (orga­ni­sation de cadres issue du Fatah incluant des éléments des forces de sécurité) ont exécuté la majorité des actions armées qui ont été très coû­teuses en hommes. En novembre 2000, les actions mili­taires pales­ti­niennes vont prendre pour cibles les colonies dont l’expansion les a rap­prochés des centres urbains pales­ti­niens. Paral­lè­lement, comme la révolte a été déclenchée par la question d’Al Aqsa, la dimension reli­gieuse — isla­mique — devient très pré­sente dans les dis­cours mobi­li­sa­teurs, non seulement du Hamas mais aussi de l’Autorité palestinienne.

Une structure poli­tique de direction est constituée : le Haut Comité national, composé de toutes les com­po­santes de l’OLP, avec aussi des mou­ve­ments isla­miques. Mais ce Comité se pré­sente non comme « direction unifiée », comme pour la pre­mière Intifada, mais comme simple « Comité de suivi ». Il en appelle à des actions simi­laires à celles de la pre­mière Intifada, à des mani­fes­ta­tions de rue spé­ci­fiques, mais parfois aussi à briser l’encerclement israélien des villes et des villages.

L’Autorité pales­ti­nienne, qui n’a pas déclenché le mou­vement, ne peut que suivre et ne peut faire cesser le sou­lè­vement sans une vic­toire poli­tique concrète. Cependant, elle ne diffuse aucune directive de défense civile, mon­trant ainsi une inca­pacité ou une incom­pé­tence qui sont très mal res­senties par l’opinion.

Les actions armées vont prendre quatre formes : embus­cades contre des soldats et des colons ; tirs régu­liers contre des quar­tiers de colo­ni­sation (en par­ti­culier sur Gilo, colonie proche de Beit Jala) ; tirs de roquettes arti­sa­nales (lancées à partir de la bande de Gaza sur les colonies de cette zone et le ter­ri­toire israélien adjacent) qui font trois vic­times ; et, bientôt, attentats contre des civils en Israël.

Glo­ba­lement, non seulement le passage à la lutte armée, légitime aux yeux de la com­mu­nauté inter­na­tionale quand elle se mène contre les soldats et les colons armés dans les ter­ri­toires occupés mais aussi les attentats-​​suicides contre des civils israé­liens entraînent un consensus majo­ri­taire dans la société pales­ti­nienne. La contra­diction entre actions non-​​violentes et actions vio­lentes n’est pas consi­dérée comme telle. On insiste plutôt sur leur com­plé­men­tarité et même leur interdépendance.

Interrogations grandissantes

Dès la fin de l’an 2000, les inter­ro­ga­tions se font déjà pres­santes. Deux intel­lec­tuels pales­ti­niens pres­ti­gieux, Rima Hammami et Salim Tamari, constatent qu’« en dehors de marches aux flam­beaux et autres pro­cessus funé­raires, la popu­lation n’a, de fait, joué aucun rôle actif dans le sou­lè­vement. Ceci ne résulte pas d’un choix mais de la dis­pa­rition des struc­tures et des mou­ve­ments poli­tiques qui s’étaient rendus popu­laires en orga­nisant la grande riposte de la période 1987-​​1993 de la pre­mière Intifada 3 ». Ces struc­tures avaient été déman­telées par le pouvoir israélien à la fin de la pre­mière Intifada.

La démo­bi­li­sation après Oslo a fait le reste, ainsi que l’installation de l’Autorité pales­ti­nienne qui entend en quelque sorte « absorber » la société civile. Or, pour résister paci­fi­quement, il faut abso­lument une direction cen­trale regroupant des repré­sen­tants de tous les ter­ri­toires occupés. En 2000, l’Autorité pales­ti­nienne ne pouvait pas le faire, la société civile orga­nisée non plus. D’où un simple et impuissant « comité de suivi ».

Le 28 sep­tembre 2001, l’Intifada Al Aqsa est entrée dans sa deuxième année de vie. Une journée solen­nelle marquée par des cor­tèges, des marches, des mani­fes­ta­tions variées, mais aussi par des heurts vio­lents avec morts et blessés. Ce jour, sept Pales­ti­niens, dont un enfant de onze ans, ont été tués par des soldats israé­liens. Un anni­ver­saire de sang. Dans leur sèche nudité, ces chiffres pour un seul jour ren­voient aux sta­tis­tiques d’ensemble (morts, blessés, des­truc­tions mul­tiples) qui mettent en relief le niveau de vio­lence atteint par les affron­te­ments dans les Ter­ri­toires occupés et dont la res­pon­sa­bilité essen­tielle incombe à l’armée israélienne.

Mais le bilan poli­tique pose la question sui­vante : le sou­lè­vement a-​​t-​​il permis d’avancer sur son objectif central : mettre fin à l’occupation israé­lienne de Cis­jor­danie et de Gaza ? La réponse ne peut-​​être positive, même si l’Intifada aura irré­ver­si­blement posé devant l’opinion publique mon­diale la cen­tralité de la question des colonies comme pro­blème à régler radi­ca­lement pour toute pers­pective cré­dible de paix. Sans oublier qu’il faut prendre en compte que cette Intifada se mène contre la plus longue occu­pation mili­taire de l’histoire contem­po­raine : plus de trente-​​quatre ans. e dif­ficile que sur­viennent les attentats du 11 sep­tembre 2001 et la riposte amé­ri­caine, les­quels modi­fient glo­ba­lement la donne, en par­ti­culier au Proche-​​Orient.

La société pales­ti­nienne épuisée, désen­chantée et déses­pérée s’interroge elle-​​même sur l’avenir de l’Intifada. La pour­suivre, mais sous quelle forme ? Avec quels moyens ? Le débat inter-​​palestinien est inévi­ta­blement tendu.

Face à la fer­meture poli­tique du pouvoir israélien, face à son agres­sivité mili­taire, faut-​​il pour­suivre et accentuer l’utilisation des moyens mili­taires pour pro­voquer chez les Israé­liens un nombre de vic­times qui deviendra insup­por­table ? Un peu comme au Liban-​​Sud avec le Hez­bollah… Ou au contraire, faut-​​il mettre l’accent sur une relance de la mobi­li­sation popu­laire paci­fique, y compris pour rouvrir les routes blo­quées ? Ce qui n’exclut pas un certain nombre de vic­times du fait de la répression israélienne.

Der­rière ce débat inter-​​palestinien se niche une série d’enjeux fon­da­mentaux : celui de la démo­cra­ti­sation néces­saire de la société et du système poli­tique, celui du rapport entre société civile et insur­rection civile et/​ou mili­taire, celui de l’impact poli­tique immédiat, et à terme celui de l’utilisation de la vio­lence armée pour la libé­ration nationale et sociale du peuple pales­tinien. Rap­pelons à ce sujet un point d’histoire : dans sa Charte nationale, adoptée en 1964, l’OLP a rappelé dans son article 9 que « la lutte armée est la seule voie menant à la libé­ration de la Palestine ». Or, l’Intifada de 1987 — la pre­mière — n’était pas armée et a eu des effets poli­tiques positifs indis­cu­tables ; et la seconde, armée, beaucoup moins.

Des intel­lec­tuels pales­ti­niens de renom s’interrogent sur les risques qu’entraîne la mili­ta­ri­sation du sou­lè­vement 4.

En mars 2002, le sort de l’Intifada est scellé avec l’assassinat, ce mois-​​là, de deux cent soixante-​​quinze Pales­ti­niens et de cent cinq Israé­liens — dont une tren­taine de per­sonnes célé­brant la Pâque juive dans un hôtel de Netanya, le 27 mars, au soir de l’adoption, à Bey­routh, du plan arabe de paix. Cette ultime atrocité offrait à Ariel Sharon une occasion pour liquider Oslo. C’est l’opération « Rempart ». Ariel Sharon efface tout sem­blant d’autonomie et réins­talle l’autorité mili­taire israé­lienne dans chaque ville, chaque village ou camp de réfugiés. C’est le retour à la situation d’avant Oslo.

Les diri­geants du Fatah et du Tanzim com­prennent bientôt que la stra­tégie de l’Intifada armée — et par­ti­cu­liè­rement les attentats-​​suicides à l’intérieur d’Israël — s’est révélée contre-​​productive pour la cause pales­ti­nienne. Les pertes immenses subies amènent le Tanzim à remettre en débat la jus­tesse de l’Intifada armée comme stra­tégie de libé­ration. En juin 2002, une cin­quan­taine de per­son­na­lités pales­ti­niennes signent un appel contre les attentats qui frappent les civils israé­liens. Par la même occasion, elles intro­duisent la pro­blé­ma­tique fon­da­mentale de l’Intifada qui porte sur les fina­lités de la lutte armée elle-​​même : « Une action mili­taire ne peut être jugée de manière positive ou négative en dehors du contexte ou de la situation générale et de l’objectif poli­tique que l’on se propose d’atteindre. Pour cette raison, il faut évaluer ces actes à partir de la consi­dé­ration qu’une guerre entre les deux peuples qui vivent en Terre Sainte mènera à la des­truction de toute la région. Nous ne trouvons aucune jus­ti­fi­cation logique, humaine et poli­tique pour un tel résultat final. 5 » En août 2002, les orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes, y compris les mou­ve­ments isla­mistes, réunis dans le « Comité de suivi de l’Intifada », tentent de rééla­borer une pla­te­forme commune et d’entamer une nou­velle phase du conflit avec Israël. Le débat — on l’aura deviné — est très intense face aux isla­mistes qui main­tiennent la nécessité des attaques sui­cides en Israël. Mais le débat, qui divise le Fatah, ne porte pas seulement sur ces attentats. La pre­mière mouture du texte adopté 6 concernant la lutte y compris armée, rap­pelle d’emblée « qu’elle doit servir la cause nationale pales­ti­nienne et non la saboter [sou­ligné par l’auteur] ». En fili­grane, der­rière cette phrase est posée la question de la mili­ta­ri­sation de l’Intifada et de ses consé­quences sur la mobi­li­sation de la société civile contre l’occupation israé­lienne. En 2003, trois ans après, en sep­tembre, le bilan semble sans appel, sym­bolisé par la menace de mort immi­nente pesant sur Yasser Arafat lui-​​même. En même temps, le Hamas se pré­sente comme une alter­native créant les condi­tions d’une pro­lon­gation infinie de l’affrontement, mais aussi d’une guerre interne entre groupes ; en der­nière analyse, d’une guerre sui­ci­daire 7. La tra­gédie pales­ti­nienne est para­dig­ma­tique de la conception du monde que pro­posent les forces de la glo­ba­li­sation. Ce qu’elles entendent faire là est d’enfermer ce peuple à l’intérieur du binaire guerre-​​terrorisme. Elles veulent y par­venir dans le monde entier, pour mettre hors jeu les peuples et les classes défa­vo­risées. Ainsi tout conflit serait reconduit dans ce cadre, dans cette tenaille qui serait l’absolutisation de la vio­lence et entraî­nerait l’annulation de la poli­tique, comme médiation, comme projet, comme ins­tance de libé­ration, comme modernité.

La résis­tance pales­ti­nienne est au cœur du cyclone. Le débat, que sa situation actuelle suscite en son sein, est une condition néces­saire pour que la société civile se réap­proprie une résis­tance confisquée par les groupes armés. Il prendra néces­sai­rement en compte le bilan contra­dic­toire des deux Intifada.

 [1]

7) Voir « Impasse stra­té­gique pour la résis­tance pales­ti­nienne » de Graham Usher, Le Monde diplo­ma­tique, sep­tembre 2003.

[1] notes :

1) Jean-​​​​Paul Cha­gnollaud, Intifada, vers la paix ou vers la guerre ?, L’Harmattan, 1990, p. 96.

2) Idem, p. 108.

3) « Palestine, ana­tomie d’une nou­velle révolte », Poli­tique, n° 2, décembre 2000. Rima Hammami est anthro­po­logue et dirige le dépar­tement d’études fémi­nistes de l’Université Bir Zeit ; Salim Tamari est socio­logue, il dirige l’Institut d’études de Jéru­salem et est pro­fesseur à l’Université de Bir Zeit.

4) Voir « Intifada, où va le sou­lè­vement ? » de Salah Abd Jawad, Damoclès, n° 90, 3/​​2001.

5) Al Qods, 19 juin 2002.

6) Al Qods, 13 août 2002.