Observer le ciel de Gaza pour rêver au-​​delà du blocus

Rania Massoud, mercredi 24 février 2010

Interview Suleiman Baraka, un astro­phy­sicien pales­tinien et ancien employé de la NASA, veut faire découvrir aux enfants de Gaza l’univers qui existe au-​​delà du blocus israélien.

Alors que, pour de nom­breux Gazaouis, tour­mentés par les bom­bar­de­ments israé­liens, le ciel est désormais synonyme de mort, Suleiman Baraka y voit, au contraire, une source d’espoir et de paix. « Si vous demandez aujourd’hui aux enfants de Gaza ce qu’ils voient lorsqu’ils regardent le ciel, ils vous répon­dront qu’ils ne voient que des héli­co­ptères et des avions de combat israé­liens, affirme cet astro­phy­sicien pales­tinien, inter­viewé par télé­phone à Gaza. Je veux leur montrer que le ciel n’est pas que source de des­truction et de mort. »

La mort, Suleiman Baraka l’a vécue de près, de trop près. Il était aux États-​​Unis où il tra­vaillait comme pro­fesseur à Vir­ginia Tech avec la NASA lorsqu’il a appris la mort de son fils, Ibrahim, âgé de onze ans. Ibrahim a été tué le 5 janvier 2009 par un raid israélien lors de l’offensive « Plomb durci » contre la bande de Gaza. Sa maison à Khan Younes a été com­plè­tement détruite par les bom­bar­de­ments et sa famille s’est retrouvée du jour au len­demain sans abri ni nour­riture. « C’était très dif­ficile pour moi émotion­nel­lement et psy­cho­lo­gi­quement parce que je n’arrivais pas à rejoindre ma famille, alors que je savais qu’elle était en danger, dit-​​il. Ma maison n’était pas une base mili­taire. Sur le toit de mon immeuble, il n’y avait pas de lance-​​roquettes, mais un télescope qui per­mettait à mes enfants d’observer les étoiles et l’univers. »

Après la mort de son fils, Suleiman, bou­le­versé, décide de quitter les États-​​Unis et de rentrer défi­ni­ti­vement à Gaza. « Je rêvais que ma famille me rejoigne au États-​​Unis. J’avais même préparé toutes les for­ma­lités néces­saires, dit-​​il. Mais j’ai très vite réalisé que c’est à Gaza que je serais le plus utile. Je n’ai pas besoin de tra­vailler à la NASA ou d’obtenir un prix Nobel pour donner un sens à la vie. Je suis rentré parce que ma famille a besoin de moi et parce que c’est à partir d’ici que je veux continuer à faire partie de la com­mu­nauté scien­ti­fique internationale. »

Aujourd’hui, grâce à des contacts aux États-​​Unis mais également en France, où il a effectué ses études, Suleiman a réussi à se pro­curer le matériel néces­saire pour faire découvrir aux enfants de Gaza le ciel, tel qu’il le connaît, à travers son télescope. « Pour moi, c’est un moyen d’éveiller l’imagination des enfants et d’échapper au blocus imposé par Israël, explique-​​t-​​il. Le ciel ne connaît pas de limites, et le ciel de Gaza, en dépit de tout, est magni­fique avec toutes ses étoiles et ses galaxies. » Suleiman compte aussi mettre en place un obser­va­toire et un pro­gramme d’étude en astro­nomie dans les uni­ver­sités de Gaza. Il espère également ouvrir pro­chai­nement un centre de recherche dédié à l’étude du champ magné­tique de la Terre. « Bien sûr, ce n’est pas très facile de réa­liser tous ces projets à partir de la bande de Gaza, reconnaît l’astrophysicien. La recherche scien­ti­fique a besoin de finan­cement et de beaucoup de matériel, alors que les gens ici n’ont même pas suf­fi­samment d’électricité pour éclairer leur maison la nuit ou se réchauffer en hiver. » Pas suf­fisant, tou­tefois, pour lui faire baisser les bras.

« Cer­tains pensent que mon travail est sans intérêt pour les habi­tants de Gaza, mais ce que je fais est en soi un acte de résis­tance », insiste-​​t-​​il, avant d’ajouter : « Je veux changer l’image des Pales­ti­niens et montrer que nous ne sommes pas des ter­ro­ristes nés le kalach­nikov à la main. Nous aimons lire, écouter de la musique, nous appré­cions la beauté de la vie et de la science. » Comme le reste du monde.