Obama n’a pas répondu au clin d’œil

Uri Avnery - 13 juin 2009, mercredi 24 juin 2009

Le clin d’œil est l’instrument prin­cipal de l’entreprise de colo­ni­sation… et aussi de la diplo­matie israélienne.

VOUS SOUVENEZ-​​VOUS de Dov Weis­glass ? Celui qui déclara que la paix pouvait attendre que les Pales­ti­niens deviennent des Fin­landais ? Qui parla de mettre le pro­cessus de paix dans du formol ?

Cependant, c’est moins pour sa bouche que l’on se sou­viendra de Weis­glass mais pour ses yeux. Weis­glass est le roi du clin d’œil.

Cette semaine, Benyamin Neta­nyahou a fait appel à lui pour des consul­ta­tions urgentes. Il avait besoin de cours sur la façon de “tra­vailler avec les yeux” (comme on appelle la trom­perie en argot hébreu moderne).

Le cli­gnement d’œil est l’instrument prin­cipal de l’entreprise de colo­ni­sation. Le clin d’œil est le père véri­table des colonies. Les colons clignent de l’œil. Le gou­ver­nement cligne de l’œil. Les offi­ciels ne délivrent pas une per­mission, mais clignent de l’œil. Ils disent non, et font un clin d’œil. Clin d’œil et construction. Clin d’œil et connexion à l’électricité et à la four­niture d’eau. Clin d’œil et envoi de soldats pour pro­téger les “avant-​​postes”, et aussi expulser les Pales­ti­niens pour y adjoindre champs et oliveraies.

Le clin d’œil est aussi le prin­cipal ins­trument de la diplo­matie israé­lienne. Tout est fait en cli­gnant de l’œil. Les Amé­ri­cains demandent un gel des colonies – et font un clin d’œil. Les Israé­liens acceptent le gel – et ren­voient le clin d’œil.

L’ennui est qu’il n’y a pas de trace écrite du clin d’œil. L’ordinateur n’a pas de symbole pour le repré­senter. Aussi Hillary Clinton pouvait-​​elle hon­nê­tement affirmer cette semaine qu’aucun clin d’œil ne figurait dans les accords signés par les Etats-​​Unis et Israël. Ni dans aucun memo­randum d’échanges oraux. Alors il n’y a pas d’arrangements. Aucune mention d’un clin d’œil dans un dossier ou document.

Pis encore : il semble que dans la culture afro-​​américaine, le clin d’œil soit inconnu. Quand Neta­nyahou est venu à la Maison Blanche et a cligné de l’œil, Barack Obama ne lui a pas répondu. Il a encore cligné, et Obama n’a tou­jours pas compris. Il a cligné et cligné et cligné jusqu’à que son visage lui fasse mal – rien. Obama pensait peut-​​être que Neta­nyahou avait un tic nerveux. C’est très embarrassant.

Que faire avec quelqu’un qui n’entre pas dans le clin d’œil ? Comment, pour l’amour de Dieu, lui faire répondre au clin d’œil ?

TEL EST le prin­cipal pro­blème auquel est confronté le Premier ministre d’Israël.

Demain, il doit faire un grand dis­cours. Pas seulement grand. His­to­rique. Ce sera sa réponse reten­tis­sante au dis­cours d’Obama en Egypte. Tout a été fait pour mettre les deux événe­ments sur le même plan. Obama a parlé à l’université du Caire ? Neta­nyahou parlera à l’Université de Bar-​​Ilan, l’institution reli­gieuse d’extrême droite qui a nourri le meur­trier de Yitzhak Rabin.

Mais ce n’est pas la seule simi­litude. Obama a dessiné les contours d’un nouveau Moyen-​​Orient ? Neta­nyahou des­sinera les contours du vieux Moyen-​​Orient. Obama a parlé d’un avenir de paix, de coopé­ration et de respect mutuel ? Neta­nyahou parlera d’un passé d’Holocauste, de vio­lence, de haine et de peurs.

Le plus gros pro­blème à résoudre pour Neta­nyahou est de faire prendre le vieux pour du nouveau. Faire que les vieux clichés fatigués d’hier sonnent comme l’appel au ral­liement pour demain. Mais comment faire cela sans uti­liser les clins d’œil, face à une per­sonne qui ne com­prend pas les clins d’œil ?

Comment parler de la “crois­sance natu­relle” des colons sans clin d’œil ? Comment parler d’un Etat pales­tinien sans clin d’œil ? Comment parler d’accélerer les négo­cia­tions de paix avec les Pales­ti­niens sans clin d’œil ?

La plupart des meilleurs tailleurs ont été consultés pour qu’ils donnent des conseils sur les nou­veaux habits de l’empereur. Ministres et membres de la Knesset et pro­fes­seurs et magi­ciens et, bien sûr, Shimon Peres.

Tous ont été d’accord pour dire qu’il faut façonner un beau vêtement, des pan­talons à la mode et une cra­vatte colorée – que seules les per­sonnes les plus judi­cieuses distigueront.

AUTREFOIS nous invo­quions l’Holocauste. Nous disions Holo­causte, et la salle devenait silen­cieuse. Nous pou­vions opprimer les Pales­ti­niens, voler leurs terres, ins­taller des colonies, mul­ti­plier des check­points partout comme des crottes de mouches, bloquer Gaza et ainsi de suite. Quand les Goys ouvraient leurs bouches pour pro­tester, nous criions “Holo­causte” et les mots se figeaient sur leurs lèvres.

Alors que faire avec quelqu’un qui parle sans arrêt de l’Holocauste et qui dénonce ceux qui le nient ? Quelqu’un qui en fait se donne la peine de visiter un camp de concen­tration et d’emmener avec lui “M. Holo­causte”, Elie Wiesel, en personne ?

Pas étonnant que notre Premier ministre se tourne et se retourne dans son lit pour trouver le repos de son âme. Neta­nyahou sans l’Holocauste, c’est comme le Pape sans la croix. Neta­nyahou sans “un second Holo­causte”, comment peut-​​il parler sur l’Iran. Que peut-​​il dire sur le Danger Exis­tentiel, qui nous empêche de déman­teler les cabanes en Judée et les hangars en Samarie ?

(Dieu merci : enfin Mahmoud Ahma­di­nejad, notre prin­cipal atout dans la région, a été réélu.)

ALORS COMMENT Netanyahou présentera-​​t-​​il son discours historique ?

Il devra chercher à enfoncer une che­ville carrée dans un trou rond. Dire Oui quand il veut dire NON. C’est ce que ses pré­dé­ces­seurs ont fait. Ehoud Barak l’a fait. Ariel Sharon l’a fait. Ehoud Olmert l’a fait. Mais avec une énorme dif­fé­rence. Ils fai­saient cela avec un clin d’œil entendu. Neta­nyahou devra le faire d’un air impassible.

Il devra parler de Deux Etats sans men­tionner deux Etats. Parler du gel des colonies pendant que le travail de construction bat son plein.

Dans le passé, il y eut beaucoup de façons de continuer la colo­ni­sation. Le cerveau juif produit des brevets comme le dit un chant popu­laire hébreu. De nou­veaux quar­tiers furent construits au pré­texte qu’ils n’étaient que l’extension de ceux exis­tants – à une dis­tance de dix mètres, ou de cent mètres ou de mille ou deux mille mètres, à perte de vue. Ou on disait que l’activité de construction avait lieu à l’intérieur des limites des colonies exis­tantes – en s’appuyant sur le fait que la zone muni­cipale de la colonie de Maale Adumim par exemple est aussi grande que toute celle de Tel-​​Aviv.

On peut aussi brandir la fameuse lettre de George Bush, dans laquelle il exprima l’opinion que dans un futur accord de paix “les centres existant de popu­lation israé­lienne” devront être rat­tachés à Israël. Et il n’a cer­tai­nement pas dit que nous pou­vions continuer à construire avant la signature d’un accord final incluant de pos­sibles échanges de ter­ri­toires. Ni qu’il avait autorité pour décider sur de tels sujets en premier lieu.

On peut aussi parler de “crois­sance natu­relle”. Pas de pro­blème : les femmes peuvent être trans­formées en fabriques d’enfants, de pré­fé­rence de jumeaux ou de triplés. On peut aussi adopter des enfants âgés de 1 à 101 ans. Après tout, s’il y a un nouvel enfant dans la famille, on a besoin de construire une nou­velle chambre, une nou­velle maison, une nouveau quartier.

(A propos, “la crois­sance natu­relle” est, bien sûr, une notion stric­tement juive. Les Arabes n’ont pas de crois­sance natu­relle. Leur crois­sance est contre nature.)

ET QUEN EST-​​IL de l’Etat de Palestine, dans la conception d’Obama ?

La télé­vision israé­lienne a fait un beau travail cette semaine, quand elle nous a rappelé ce que Neta­nyahou avait dit il y a seulement six ans : “Un Etat pales­tinien – NON !” parce que “Oui à un Etat pales­tinien signifie NON à l’Etat juif.”

Neta­nyahou a l’air de penser que ce n’est qu’une question de pré­sen­tation. Il peut men­tionner que dans le passé nous avons déjà accepté la Feuille de route, qui contient quelque chose sur un Etat pales­tinien. Certes, nous avons assorti l’acceptation de qua­torze “réserves” qui la sté­ri­lisent et la réduisent à un chiffon de papier sans contenu. Mais peut-​​être Obama s’en contentera-​​t-​​il.

En résumé : pas besoin de dire quelque chose sur deux Etats puisqu’ils ont déjà été men­tionnés dans la Feuille de route (maudit soit son nom), que nous avons déclarée morte il y a long­temps, mais que nous consi­dérons aujourd’hui de nouveau vivante, et où quelque chose comme deux Etats est men­tionné, alors il n’est pas utile de le répéter – il suffit d’y faire allusion indirectement.

Mais que faire si, malgré tout, les Amé­ri­cains insistent pour que Néta­nyahou pro­noncent les deux mots “Etat pales­tinien” de sa propre bouche ? S’il n’y a pas d’issue, Neta­nyahou peut les mar­monner d’une manière ou d’une autre, en bafouillant tout dou­cement et en ajoutant à haute voix des qua­li­fi­catifs qui les vident de tout contenu. C’est ce que firent Barak, puis Sharon, puis Olmert.

Les décla­ra­tions de Tzipi Livni et de ses gens donnent l’impression qu’ils sont enlisés au même point. Ils semblent aussi croire que nous pouvons parler de deux Etats et faire exac­tement le contraire, parler du gel des colonies et continuer à en construire. Aucun message nouveau ne vient de ce camp-​​ci, mais seulement des cri­tiques de Néta­nyahou de ne pas changer son style pour plaire à Obama.

MAIS CE qu’Obama est en train de demander n’est pas une nou­velle for­mu­lation de vieux slogans. Il exige l’acceptation du principe de deux Etats comme base d’une action concrète et rigou­reuse : par­venir à un accord sur l’établissement d’un Etat appelé Palestine, avec sa capitale à Jéru­salem Est, sans colonies ni tout l’attirail de l’occupation.

He demands the start of nego­tia­tions for­thwith, so that within two or three years – before the end of his current term – real peace will be esta­blished, a peace that will ensure the exis­tence and security of “the Jewish state of Israel” (as George Mit­chell put it this week) and the Arab state of Palestine, side by side. Il exige des négo­cia­tions immé­diates, de telle sorte que d’ici deux ou trois ans – avant la fin de son actuel mandat – une paix réelle soit établie, une paix qui assurera l’existence et la sécurité de “l’Etat juif d’Israël” (comme George Mit­chell l’a posé cette semaine) et de l’Etat arabe de Palestine, vivant côte à côte.

Tout ceci comme partie d’un nouveau Grand Moyen-​​Orient, du Pakistan au Maroc, et comme une partie d’une conception mondiale.

Contre cette exi­gence, aucun cli­gnement d’œil à la Weis­glass ou de mani­pu­lation verbale à la Peres n’aura le moindre effet. Dans le dis­cours de demain, Neta­nyahou aura à choisir entre trois alter­na­tives : une confron­tation frontale avec les Etats-​​Unis, un chan­gement total de sa poli­tique, ou la démission.

L’ère des clins d’œil est révolue.