Obama et l’empire

Allan Ruff, mercredi 5 novembre 2008

Que va changer l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche concernant la poli­tique étrangère des Etats-​​Unis ? Le point de vue d’Allen Ruff, au coeur de la cam­pagne américaine.

Alors que la cam­pagne de Barack Obama chan­geait d’angle pour affronter John McCain après avoir battu Hillary Clinton, dif­fé­rents obser­va­teurs ont com­mencé à sug­gérer qu’Obama était en train de se « replacer au centre » dans le but d’être élu. Ses par­tisans ont expliqué que ce chan­gement est une étape prag­ma­tique néces­saire ; d’autres, exprimant divers degrés de déception sont allés jusqu’à sug­gérer qu’Obama avait en quelque sorte « viré à droite ».

Malgré ces points de vue, il est au moins un domaine dans lequel Obama est resté remar­qua­blement cohérent, à savoir celui de la poli­tique étrangère et son soutien sans faille au projet impérial des États-​​Unis. Sur la question du soutien à l’empire et du rôle des États-​​Unis dans le monde, le can­didat démo­crate a à peine évolué. Alors que des sec­teurs de l’opinion « libérale [1] » et des mili­tants anti-​​guerre peuvent se trouver désa­busés par ses récentes décla­ra­tions, le par­cours d’Obama montre que ces par­tisans déçus se sont surtout eux-​​mêmes induits en erreur.

Dans le New York Times du 14 juillet ainsi que le len­demain dans un dis­cours clé à Washington, pro­noncé juste avant sa « tournée-​​enquête » à l’étranger incluant des étapes en Afgha­nistan, en Irak, en Israël/​Palestine ainsi qu’en Europe, le can­didat démo­crate a détaillé les « cinq objectifs essen­tiels pour une Amé­rique plus sûre » qu’il pour­sui­vrait à la Maison-​​Blanche. Il a parlé de mettre fin à la guerre en Irak, de continuer la « guerre contre le ter­ro­risme » face à Al-​​Qaida et aux Talibans afghans, de mettre fin à la dépen­dance pétro­lière des États-​​Unis, d’empêcher l’accès aux armes et res­sources nucléaires pour les ter­ro­ristes ainsi que les « États voyous », et de recons­truire les alliances des États-​​Unis.

Quelles que soient les petites inflexions apportées au dis­cours, ces décla­ra­tions de la mi-​​juillet n’étaient guère plus qu’une répé­tition des posi­tions mises au point il y a quelques temps et exprimées depuis le début de la cam­pagne d’Obama, le plus souvent devant un public issu des élites dans des lieux plus privés, et com­plè­tement dans la lignée de la poli­tique du parti démo­crate. Alors qu’il reste impos­sible de savoir exac­tement ce qu’une pré­si­dence Obama ferait pour sou­tenir et main­tenir le pouvoir impérial des États-​​Unis, en par­ti­culier en cas de nou­velles crises imprévues, ou de savoir dans quelle mesure il pour­sui­vrait les abus de pouvoir obs­cènes de George W. Bush sous couvert de « guerre contre le ter­ro­risme », les posi­tions du can­didat portent depuis long­temps le message clair qu’il y aura peu de chan­gement, voire même aucun, dans la pro­gression et l’orientation stra­té­giques géné­rales de l’État impérial.

La can­di­dature d’Obama est his­to­rique pour ce qu’elle sym­bolise : l’élection poten­tielle d’un can­didat noir à la tête de la super-​​puissance mon­diale. Cela n’a rien à voir avec une remise en cause du « droit » de cette super-​​puissance à dominer le monde — pour le bien de celui-​​ci bien entendu. La pers­pective globale d’Obama est fer­mement ancrée au cœur du consensus établi depuis long­temps dans la classe diri­geante sur les pré­ro­ga­tives des États-​​Unis à inter­venir n’importe où et n’importe quand pour rendre le monde sûr pour le capital ; pers­pective énoncée, comme tou­jours, dans une rhé­to­rique de la « liberté », de la « démo­cratie » et de la « stabilité ».

Ainsi, il incarne une longue tra­dition d’interventionnisme « libéral » dont les racines s’étendent jusqu’au début de l’impérialisme « pro­gres­siste » d’un Teddy Roo­sevelt ou d’un Woodrow Wilson. Étant donnés les résultats désas­treux de l’aventure idéo­lo­gique ira­kienne menée par le régime Bush et l’impasse avec l’Iran, la tra­jec­toire dans laquelle Obama promet de s’engager a pourtant les faveurs de la majorité des élites et de la popu­lation en général parce qu’elle semble plus « réa­liste » et moins « unilatérale ».

« Renouveler le leadership américain »

Très tôt, le camp Obama a articulé ses prin­ci­pales posi­tions en poli­tique étrangère dans une allo­cution devant le CFR (Council on Foreign Rela­tions [2]), conseil non-​​gouvernemental et bipar­tisan [3], his­to­ri­quement le plus important des organes de réflexion sur la poli­tique étrangère en dehors du Dépar­tement d’État [4].

Dis­séminé dans les pages du bimes­triel Foreign Affairs, la très influente revue interne de « rela­tions inter­na­tio­nales » du CFR, le dis­cours d’Obama pose un cadre poli­tique et une vision stra­té­gique pour ses lec­teurs, le gotha des pro­fes­sionnels de la poli­tique étrangère. Parmi eux se trouvent non seulement des per­son­na­lités de haut rang des bureau­craties d’État chargées des rela­tions inter­na­tio­nales et de la sécurité nationale, mais aussi toute une clique d’experts poli­to­logues issus des think-​​ tanks et des milieux uni­ver­si­taires, et surtout, les prin­cipaux sou­tiens du CFR issus des « hautes sphères » du monde des affaires (Barack Obama, « Renewing Ame­rican Lea­dership, » Foreign Affairs, juillet/​août 2007).

Alors qu’elle s’engageait clai­rement à un chan­gement de direction par rapport aux actuels échecs et aux gaffes pures et simples de Bush, l’allocution pro­mettait très sys­té­ma­ti­quement de pré­server la grande tra­jec­toire stra­té­gique de pré­do­mi­nance mon­diale pour­suivie par tous les pré­si­dents du 20ème siècle. Au cœur de ce dis­cours, la vision stra­té­gique d’Obama s’engage dans la conti­nuité d’un combat pour reprendre et garantir l’hégémonie impé­riale des États-​​Unis, qua­lifiée par euphé­misme de « lea­dership » tout au long de l’article du CFR et ailleurs, dans un monde de plus en plus hostile à la domi­nation américaine.

D’après le can­didat cette hos­tilité est d’abord causée par l’unilatéralisme arrogant et méprisant pour les alliés, ainsi que l’échec de la diplo­matie et les aven­tures mili­taires mal contrôlées du régime Bush. Invo­quant Franklin Delano Roo­sevelt, Truman et Kennedy comme le pan­théon de l’interventionnisme « libéral », ferme mais éclairé, qui aurait brandi le « flambeau de la liberté » et la pro­messe de « démo­cratie » de la Seconde Guerre mon­diale à la vic­toire de la Guerre froide, Obama promet le renouveau prag­ma­tique et rationnel du rôle des États-​​Unis comme « leader » d’un « monde libre ».

Offrant de récom­penser les amis (ceux qui s’alignent sur les posi­tions des États-​​Unis) et de péna­liser les ennemis (à savoir, toute oppo­sition) et prêt à « joindre les actes à la parole » avec une armée sans égal que des dizaines de mil­liers de nou­velles recrues vien­draient grossir, Obama assure son public du CFR de sa volonté d’« envoyer des troupes au front » où que ce soit, avec ou (s’il le faut) sans le soutien de ces « par­te­naires » prêts à suivre l’Amérique.

Imprégné de la rhé­to­rique de mission mon­diale amé­ri­caine, Obama pré­sente une série de posi­tions qui doivent sou­lever de sérieuses ques­tions chez ceux de ses par­tisans qui consi­dèrent une véri­table auto-​​détermination nationale ainsi que la fin de l’ingérence impé­riale comme les condi­tions préa­lables à une paix durable ainsi qu’à un ordre inter­na­tional à la fois stable et plus juste.

« Le moment amé­ricain n’est pas fini, mais il faut s’en saisir à nouveau. Parler de déclin sans appel de la puis­sance amé­ri­caine c’est ignorer la grande pro­messe de l’Amérique ainsi que son rôle his­to­rique dans le monde », explique Obama. Plus tôt dans son allo­cution, il sou­ligne toute une litanie de menaces et de défis pour le 21ème siècle :

« […] Ils viennent d’armes qui peuvent tuer à une échelle massive et d’un ter­ro­risme inter­na­tional qui répond à l’aliénation ou au sen­timent d’injustice par un nihi­lisme meur­trier. Ils viennent d’États voyous alliés aux ter­ro­ristes et de puis­sances émer­gentes qui pour­raient bien défier à la fois l’Amérique et les fon­de­ments inter­na­tionaux de la démo­cratie libérale. Ils viennent d’États faibles qui ne peuvent pas contrôler leurs ter­ri­toires ni sub­venir aux besoins de leurs popu­la­tions. Ils viennent aussi d’une planète en réchauf­fement et qui va générer de nou­velles maladies, engendrer des catas­trophes natu­relles plus dévas­ta­trices, et pro­voquer des conflits mortels […] »

À aucun moment dans cette liste de menaces inter­na­tio­nales majeures aux­quelles l’Amérique est confrontée il n’est fait allusion au fait que les États-​​Unis eux-​​mêmes aient pu jouer un rôle his­to­rique, être direc­tement impliqués voire en quelque sorte com­plices dans la confi­gu­ration de ce monde dan­gereux. Et il s’agit encore moins de recon­naître que l’élan amé­ricain vers la domi­nation du monde, y compris ses res­sources éner­gé­tiques, ainsi que l’économie de guerre per­ma­nente néces­saire à ces fins, ait quoi que ce soit à voir avec la catas­trophe immi­nente du « réchauf­fement de la planète » !

La rhé­to­rique et le mythe national l’emportent sur l’histoire. Exprimé dans le dis­cours post-​​Guerre froide qui définit le « ter­ro­risme », et les « États voyous » ou « défaillants » comme les prin­ci­pales sources d’instabilité et d’insécurité mon­diales, l’intégralité du texte d’Obama pré­suppose que le rôle des États-​​Unis a été et demeure avant tout celui d’une force positive, le rempart de la « démo­cratie libérale », dans un monde hostile.

L’allusion faite sans les nommer aux « puis­sances émer­gentes » est inté­res­sante. Les riva­lités poten­tielles d’une Chine capi­ta­liste en plein essor ainsi que de ses alliés asia­tiques, ou encore du bloc de l’euro, de la Russie ou de l’Inde ne sont pas expli­ci­tement men­tionnées mais les élites ras­sem­blées au CFR sai­sissent la réfé­rence. Rien non plus dans le document sur les pro­blèmes écono­miques fon­da­mentaux à l’origine de la crise impé­riale des États-​​Unis — entre autres, la concur­rence mon­diale accrue, le déclin du dollar, les gigan­tesques déficits com­mer­ciaux et la course au contrôle des res­sources vitales.

Sur l’Irak : la « fin responsable »

Dans le détail, l’allocution au CFR affirme qu’un premier pas néces­saire afin « de renou­veler le lea­dership amé­ricain dans le monde », doit être de conduire la guerre en Irak à une « fin res­pon­sable » de façon à « recentrer l’attention sur le Moyen-​​Orient au sens plus large ». Le point central : pacifier la situation en Irak afin de pour­suivre le projet impérial plus général qui consiste à gagner et à main­tenir un contrôle stra­té­gique sur la région et ses réserves pétrolières.

Alors qu’elle se garde bien de men­tionner l’invasion et l’occupation de l’Irak comme source prin­cipale de vio­lence dans le pays, et qu’elle se concentre sur la guerre civile entre sun­nites et chiites qui sem­blait alors si impor­tante (juillet 2007), l’allocution d’Obama au CFR sou­tient que les sun­nites et les chiites ira­kiens règle­raient pro­ba­blement leurs dif­fé­rends sans la pré­sence des États-​​Unis — analyse juste et argument évident pour le retrait.

Éton­namment Obama poursuit en sug­gérant que les parties ennemies pour­raient être poussées à un accord par la menace d’un retrait amé­ricain imminent (comme si la majorité écra­sante des Ira­kiens ne sou­hai­taient pas la fin de l’occupation américaine !)

Il parle ensuite d’un « retrait en plu­sieurs phases » de toutes les bri­gades de combat comme étant « la seule façon efficace d’exercer une [telle] pression. » (Il avait ini­tia­lement proposé de débuter ces opé­ra­tions en mars 2008).

En accord avec les intérêts stra­té­giques des États-​​Unis au Moyen-​​Orient défendus depuis des décennies, Obama exprime son oppo­sition à un retrait total de la région : en jurant « de montrer clai­rement que nous ne voulons pas de bases per­ma­nentes en Irak » dit-​​il, « nous (sic) devrions laisser der­rière nous seulement le minimum de forces mili­taires de sur­veillance à dis­tance [5] dans la région afin de pro­téger le per­sonnel et les infra­struc­tures amé­ri­cains, de continuer de former les forces de sécurité ira­kiennes et d’anéantir Al-​​Qaida. »

A l’époque il ne pré­cisait pas où ces forces « à dis­tance » pou­vaient être sta­tionnées, peut-​​être parce qu’on serait bien en peine d’affirmer l’existence d’un endroit dans la région où des forces amé­ri­caines en nombre pour­raient être bien accueillies.

Les décla­ra­tions plus récentes d’Obama, qui datent de juillet 2008, semblent traiter cette épineuse question en reven­di­quant un « redé­ploiement des troupes de combat en plu­sieurs phases » mais en main­tenant une « force rési­duelle » de plus de 30.000 soldats, laissée là-​​bas pour pour­suivre une branche d’« Al-​​Qaida en Méso­po­tamie » qui a tou­jours été fan­to­ma­tique, tout en conti­nuant à former les forces mili­taires ira­kiennes et en « pro­té­geant les membres des ser­vices amé­ri­cains » (une pré­sence mili­taire pour pro­téger la pré­sence mili­taire !). On peut soup­çonner une mise à jour de la formule par laquelle la Grande-​​Bretagne avait maintenu un contrôle semi-​​colonial sur l’Irak des années 1920 jusqu’à 1958.

Subor­donnant ses actes au « progrès poli­tique » en Irak, au jugement du com­man­dement mili­taire sur le terrain et au pos­sible « besoin de faire des ajus­te­ments tac­tiques », Obama déclare à présent que les bri­gades de combat des États-​​Unis actuel­lement en Irak pour­raient se redé­ployer en toute sécurité dans les 16 mois qui sui­vraient son entrée en fonction. Cela mènerait à l’été 2010. C’est un enga­gement sans grande fermeté. Et sans le « progrès poli­tique » en question, le Pré­sident Obama n’aurait « pas d’autre choix » que de pour­suivre la guerre indéfiniment.

Sur l’Afghanistan : « des troupes au front »

Obama enverrait au moins deux bri­gades de combat, soit 10 000 soldats, en Afgha­nistan. Dans son allo­cution de 2007 au CFR, il parlait d’augmenter le nombre de « troupes au front » en Afgha­nistan pour « faire face […] aux ter­ro­ristes là où ils sont le plus pro­fon­dément ancrés. » Comme n’importe quel autre poli­ticien au dis­cours musclé, il n’a pas précisé combien de soldats vont y rester, sur ce front — ni les énormes pertes que devront essuyer les civils afghans.

En pro­mettant de pour­suivre la « vraie guerre », celle contre Al-​​Qaida et les Talibans en août 2007 Obama a ouver­tement parlé de frappes mili­taires contre des « cibles ter­ro­ristes de haute impor­tance » dans la pro­vince du Wazi­ristan au Pakistan. « Si nous avons des infor­ma­tions qui jus­ti­fient d’intervenir et que le Pré­sident Musharraf ne veut pas le faire, nous le ferons, » a-​​t-​​il pro­clamé. C’est peut-​​être l’inexpérience d’Obama qui se mani­feste, puisque ce type de vio­lation scan­da­leuse de la sou­ve­raineté d’une nation alliée n’est pas censée être assumée de façon explicite, encore moins affichée à l’avance.

En juillet de cette année, il a demandé l’envoi de « plus de troupes, plus d’hélicoptères, plus de satel­lites, [et] plus de drones Pre­dator dans la région fron­ta­lière de l’Afghanistan ». Convaincu que « le succès en Afgha­nistan est encore pos­sible, » Obama « suivr[ait] une stra­tégie intégrée » qui, non seulement aug­men­terait la force mili­taire des États-​​Unis dans le pays, mais aussi, « travaill[erait] à la levée des limites posées par cer­tains alliés de l’OTAN à leurs enga­ge­ments de forces. »

« Pour vaincre Al-​​Qaida », a promis le can­didat, « je mettrai sur pied une armée du 21ème siècle et des alliances du 21ème siècle qui seront aussi solides que l’alliance anti-​​communiste qui a gagné la Guerre froide, pour rester à l’offensive partout de Dji­bouti à Kan­dahar. ». Ni Hillary Clinton, ni John McCain, ni même George W. Bush, ne pourrait affirmer plus expli­ci­tement cette ambition impé­ria­liste débridée.

Comment tout cela est-​​il censé être accompli par une armée pra­ti­quement brisée par la débâcle en Irak ? Dans son dis­cours au CFR en juillet 2007, et à nouveau un an plus tard à Washington, Obama a réclamé un ren­for­cement de 65 000 soldats pour l’armée de terre et de 27 000 pour l’infanterie de marine. « Je n’hésiterai pas à faire usage de la force, de façon uni­la­térale s’il le faut, pour pro­téger le peuple amé­ricain ou nos intérêts vitaux quel que soit l’endroit où nous sommes attaqués ou immé­dia­tement menacés », a-​​t-​​il déclaré. Dans son dis­cours de juillet dernier il a également appelé à lancer un plan colossal, à hauteur de plu­sieurs mil­liards de dollars, pour déve­lopper et sta­bi­liser l’économie afghane.

Sur l’Iran : « La force non strictement défensive »

Obama ne promet aucune déviation de la tra­jec­toire générale de la poli­tique des États-​​Unis vis-​​à-​​vis de l’Iran. En résumé ? L’Iran doit accéder aux demandes de Washington sur tous les fronts, inter­rompre son pro­gramme nucléaire, le « soutien au ter­ro­risme » et les « inter­ven­tions régio­nales agres­sives » qui lui sont reprochés, ou payer le prix de sanc­tions alourdies et, si néces­saire, d’une inter­vention directe.

Les chro­ni­queurs « libéraux » ont noté, et ceux de droite dénoncé, le fait qu’Obama se dise prêt à « s’asseoir et dis­cuter » avec les auto­rités à Téhéran, Damas et ailleurs, mais peu ont sou­ligné que de telles négo­cia­tions seraient basées sur des ensembles de condi­tions préa­lables et la constante menace d’une « real­po­litik » de péna­lités, l’usage de la coer­cition et la menace de la force.

Obama a appelé à des sanc­tions inter­na­tio­nales plus fortes contre l’Iran pour le per­suader d’interrompre la pro­duction d’uranium enrichi. Il a été l’un des sou­tiens du projet de loi Durbin-​​Smith au Sénat [6], la « loi anti-​​prolifération en Iran », qui impose des sanc­tions à l’Iran et à d’autres pays qui auraient aidé au déve­lop­pement de son pro­gramme nucléaire. Il a écrit et défendu en tant que soutien prin­cipal, la « loi de mise en place de sanc­tions contre l’Iran » en mai 2007. Cette loi ren­drait plus facile pour les admi­nis­tra­tions d’états et de loca­lités de retirer la par­ti­ci­pation de leurs fonds de pension des entre­prises qui inves­tissent dans le secteur éner­gé­tique de l’Iran.

Retraits d’investissements et sanc­tions pour l’Iran, oui. Retraits d’investissements et sanc­tions pour limiter l’armement nucléaire d’Israël ? Hors de question.

L’interventionnisme restera une com­po­sante clé de l’approche inter­na­tionale de « paix par la force » dont se réclame Obama. Selon ses propres termes, « Nous devons aussi envi­sager d’user de la force mili­taire dans des cir­cons­tances non stric­tement défen­sives pour assurer la sécurité générale qui sous-​​tend la sta­bilité mon­diale – pour sou­tenir des amis, par­ti­ciper à des opé­ra­tions de sta­bi­li­sation et de recons­truction, ou répondre à des atro­cités massives ».

Serait-​​ce aller trop loin que de sug­gérer que l’invasion et l’occupation de l’Irak par les États-​​Unis étaient pré­ci­sément une telle « atrocité massive » ? Ou d’ailleurs que « l’usage de la force mili­taire dans des cir­cons­tances non stric­tement défen­sives », qui revient à une réaf­fir­mation de la doc­trine de la guerre pré­ventive de Bush, est elle-​​même une vio­lation du droit inter­na­tional et un crime de guerre qui méri­terait des poursuites ?

Sur Israël : « Engagement inébranlable »

Pour ceux qui espèrent un chan­gement signi­fi­catif dans la poli­tique moyen-​​orientale il suffira peut-​​être de se pencher sur la Palestine et Israël.

Obama nous disait en 2007 que, « Depuis plus de trois décennies, les Israé­liens, les Pales­ti­niens, les diri­geants arabes, et le reste du monde se tournent vers l’Amérique pour qu’elle prenne la tête des opé­ra­tions et ouvre la voie vers une paix durable […]. Notre point de départ doit tou­jours être un enga­gement clair et ferme pour la sécurité d’Israël, notre allié le plus puissant dans la région dont il est la seule démo­cratie solide ».

Au Sénat, il a soutenu sans relâche l’accroissement de l’aide écono­mique et mili­taire à Israël, et s’est exprimé fer­mement en faveur de l’attaque d’Israël contre le Liban en Juillet 2006.

Dans des dis­cours devant l’AIPAC (Ame­rican Israel Public Affairs Com­mittee [7]) et ailleurs, il a confirmé avec constance la « relation spé­ciale » États-​​Unis-​​Israël et le « soutien résolu » à Israël comme une pierre angu­laire de la poli­tique des États-​​Unis au Moyen-​​Orient. Se sentant obligé de contredire les affir­ma­tions de ses cri­tiques et de ses adver­saires, il a sans cesse exprimé la conviction que la sécurité d’Israël est « sacro­sainte » et affirmé « un enga­gement inébran­lable pour la sécurité d’Israël et l’amitié entre les États-​​Unis et Israël ».

De façon à « assurer un règlement durable du conflit avec deux États vivant côte à côte dans la paix et la sécurité », a déclaré Obama aux élites du CFR, « nous devons aider les Israé­liens à iden­tifier et ren­forcer les par­te­naires qui sont réel­lement dévoués à la paix, tout en isolant ceux qui cherchent le conflit et l’instabilité ».

Barack Obama, contrai­rement à l’actuel occupant de la Maison Blanche, n’est pas un ignare qui aurait besoin de retourner à l’école. Comme Ali Abu­nimah, militant pales­tinien de la région de Chicago, l’a relaté après l’avoir ren­contré per­son­nel­lement, Obama sait per­ti­nemment que l’occupation Israé­lienne est la vraie source de « conflit et d’instabilité ». Son dis­cours à l’AIPAC était plus qu’une décla­ration d’obéissance à ce lobby sio­niste –— il faisait partie inté­grante du serment de loyauté à l’empire et à la conti­nuité fon­da­mentale de la poli­tique moyen-​​orientale.

Lors d’un dis­cours dans une syna­gogue de Floride plus récemment encore, en mai 2008, il a garanti le maintien de posi­tions tra­di­tion­nelles concernant les rela­tions avec Israël, promis un « enga­gement inébran­lable » à sa sécurité, fait l’éloge du lien étroit entre les États-​​Unis et Israël et déclaré qu’il ne négo­cierait ni avec le Hamas ni avec le Hez­bollah. Et devant l’AIPAC juste après sa vic­toire dans la course à la nomi­nation début juin, il a promis qu’une « Jéru­salem unifiée » allait « demeurer la capitale d’Israël ».

Ignorait-​​il que sa prise de position va même au-​​delà de la poli­tique offi­cielle des États-​​Unis, selon laquelle Tel Aviv est la capitale d’Israël ? En parlant d’une « Jéru­salem unifiée », quel genre de message envoyait-​​il aux masses arabes et musul­manes, par­ti­cu­liè­rement aux fidèles qui consi­dèrent la mosquée d’Al-Aqsa /​ le dôme du Rocher comme le troi­sième lieu le plus sacré de l’islam ? Quel genre de « chan­gement » leur propose-​​t-​​il ? Quelle « pro­messe » leur fait-​​il ?

Cuba et l’Amérique latine

(…)

Une voie de progrès ?

En somme, Barack Obama promet de main­tenir les « intérêts nationaux » du projet impérial des États-​​Unis. Sa pro­messe d’un retour à la poli­tique de l’ère Clinton sans réel chan­gement dans le statu quo au Moyen Orient ; son évocation d’une diplo­matie tou­jours ren­forcée par la menace de la force mili­taire « non stric­tement défensive » et de l’interventionnisme uni­la­téral ; son appel aux « chan­ge­ments de régimes » et à la contre-​​révolution en Amé­rique latine ; rien de tout cela n’est de bon augure, en par­ti­culier pour tous ceux qui restent tou­jours sur leur faim et attendent quelque chose de plus consistant que la pro­messe rhé­to­rique du « changement ».

Au moment le plus intense de la période des pri­maires pré­si­den­tielles, Obama a sans doute captivé l’imagination et les aspi­ra­tions d’une très grande partie de la popu­lation des États-​​Unis. Sa cam­pagne his­to­rique a mobilisé l’Amérique noire, et des strates entières de la jeu­nesse légi­ti­mement pré­oc­cupée par un avenir de plus en plus incertain, ainsi qu’un grand nombre de per­sonnes de couleur qui attendent depuis long­temps un chan­gement signi­fi­catif à la tête du pays.

La can­di­dature Obama, perçue non seulement comme un sou­la­gement tant attendu après huit ans de sau­va­gerie de la part de la clique de Bush, mais aussi comme une rupture appa­rente avec le soutien néo­li­béral du DLC (Demo­cratic Lea­dership Council [8]) aux entre­prises privées, a également séduit beaucoup de cœurs et d’esprits dans les mou­ve­ments ouvrier, écolo­giste et de la paix.

Certes, la seule pensée de John McCain pré­sident est effrayante. Per­sonne à gauche ne le contes­terait. Même parmi ceux qui ne sont pas dans le sillon des démo­crates, la défense du « moindre mal [9] » s’est déjà très lar­gement pro­pagée, peut-​​être même encore plus qu’avec Kerry et Gore en 2004 et 2000.

Il y a ceux qui ont tiré de l’oubli une ligne simi­laire à celle défendue en 1964 sur le thème, « faire une partie du chemin avec LBJ [10] ». Et puis il y a ceux qui, cap­tivés par la dimension réel­lement his­to­rique de la cam­pagne Obama, ne sont pas passés outre son style affuté à la Kennedy, tout en assu­rance et en vivacité, pour exa­miner la sub­stance de sa politique.

Alors qu’avons-nous à dire, nous, la gauche anti-​​impérialiste, à ces masses de gens qui, lassées et alarmées à juste titre par les projets répu­bli­cains, ont placé leurs espoirs en Obama ?

Il est clair que ses posi­tions sur la poli­tique étrangère donnent des argu­ments impor­tants à ceux qui choi­sissent d’ouvrir un dia­logue constructif avec ses sou­tiens. Ses des­seins de revi­ta­li­sation et d’extension du projet impé­ria­liste des États-​​Unis doivent aussi être placés au tout premier plan par les par­tisans de l’action poli­tique indé­pen­dante et ceux des can­di­dates du Green Party Cynthia McKinney et Rosa Clemente.

Dans tous les cas, ceux qui cri­tiquent le rôle des États-​​Unis dans le monde ne doivent donner prise à aucune illusion de « chan­gement » sub­stantiel. Tandis qu’une pré­si­dence Obama serait tac­ti­quement contrainte de dévier de la ligne de Bush & Co, qui se com­portent ouver­tement comme des sei­gneurs de guerre et des bandits, il n’y aura pas de rupture stra­té­gique avec la quête constante de la domi­nation mon­diale des États-​​Unis ni avec les impé­ratifs de l’empire.

[1] Le mot « libéral », aux États-​​​​Unis, désigne aujourd’hui une orien­tation poli­tique en faveur des libertés indi­vi­duelles et d’une modeste inter­vention de l’État pour limiter les inéga­lités les plus extrêmes. La droite s’en sert comme d’un ana­thème, lié à la stig­ma­ti­sation du New Deal.

[2] Le « conseil des affaires étrangères ».

[3] Réunissant des membres des deux prin­cipaux partis : des démo­crates et des républicains.

[4] Le ministère des Affaires étrangères.

[5] La formule ori­ginale fait réfé­rence aux tech­no­logies « trans­ho­rizon » (« over the horizon »).

[6] Obama est sénateur de l’Illinois depuis fin 2004.

[7] Le « comité d’affaires publiques États-​​​​Unis/​​Israël ».

[8] Le « conseil de direction démocrate ».

[9] L’expression ori­ginale fait direc­tement réfé­rence à ce qu’on appel­lerait en France les phé­no­mènes de vote « utile » d’une partie de la gauche pour les démocrates.

[10] Lyndon Baines Johnson, qui succéda à John Fitz­gerald Kennedy à la pré­si­dence des États-​​​​Unis, entre 1963 et 1969. Le slogan com­porte une rime en anglais.