Obama ; Un message riche et inquiétant

Wahid Abdel-​​Méguid, jeudi 11 juin 2009

Le dis­cours de Barack Obama, pro­noncé à l’Université du Caire, est à la fois ins­pi­rateur et inquiétant.

Le côté ins­pi­rateur est relatif à son message riche débattant des rela­tions entre l’Occident et le monde musulman. On perçoit de ce message une vision appro­fondie visant à rehausser les valeurs com­munes, ainsi que les intérêts mutuels. Un message qui trans­cende la tension accrue depuis les attaques du 11 sep­tembre et les pro­blèmes qui s’en étaient découlés. Obama s’est intégré inten­tion­nel­lement dans les tré­fonds des conflits opposant les deux mondes musulman et occi­dental et qui remontent avant la création des Etats-​​Unis. Raison pour laquelle il a laissé une empreinte indé­niable dans les esprits des musulmans ainsi que dans leurs cœurs. D’autant plus que son cha­risme est impres­sionnant, son langage est éloquent et sa capacité d’influencer par son dis­cours est rare. Ainsi, le dis­cours d’Obama a réaf­firmé que sa pré­sence à la tête de la plus grande puis­sance mon­diale constitue une occasion excep­tion­nelle pour une éven­tuelle révision des rela­tions avec le monde musulman. Donc, le dis­cours est le cadre général qui verra l’épanouissement de son projet.

Cette occasion ne se répétera certes pas dans un avenir proche si nous la laissons passer. Il nous incombe à nous, monde musulman, de lui trans­mettre que son dis­cours ins­pi­rateur est inquiétant au même titre et d’autant plus au niveau de la cause palestinienne.

Obama a consacré plus d’un quart de son dis­cours au conflit arabo-​​israélien. Ceci prouve qu’il réalise par­fai­tement bien son impor­tance et son insis­tance à mani­fester, dès le premier jour à la Maison blanche, son intention pour trouver une issue.

Il est dif­ficile dans ce contexte de séparer son intérêt mani­festé à la cause pales­ti­nienne de ses aspi­ra­tions à ouvrir une nou­velle page avec le monde musulman. Si cela est vrai, un éventuel échec dans les efforts de règlement paci­fique au conflit arabo-​​israélien affectera néga­ti­vement les pos­si­bi­lités de réussite d’une ins­tau­ration de nou­velles rela­tions entre l’Amérique et l’Occident d’une part et le monde musulman d’une autre.

Le pré­sident Obama est conscient que l’injustice his­to­rique infligée au peuple pales­tinien a contribué en grande partie à la dété­rio­ration des rela­tions entre les deux mondes occi­dental et musulman au cours d’un demi-​​siècle.

Raison pour laquelle il faut dire à Obama, en toute trans­pa­rence, que sans une solution juste à la cause pales­ti­nienne, sa mission à la récon­ci­liation avec le monde musulman sur l’arrière-fond du dis­cours du 4 juin sera extrê­mement dif­ficile. Dans ce contexte, il est digne de lui demander de recon­si­dérer la situation entre les Israé­liens, les Pales­ti­niens et les Arabes.

D’aucuns avan­ce­raient que c’est une question de pure forme et que c’est le contenu qui importe. Ces propos ne doivent pas avoir lieu, non pas parce que le dis­cours est riche en sym­boles aux portées indé­niables seulement, mais également parce qu’il a évité d’utiliser le mot occu­pation, ce qui incite à l’inquiétude.

Ce qui est inquiétant dans le dis­cours d’Obama est son insis­tance à faire une com­pa­raison entre la lutte pales­ti­nienne et celle pour les droits civils menée contre la dis­cri­mi­nation raciale aux Etats-​​Unis. Bien que la dif­fé­rence soit totale, voire incom­pa­rable, elle reflète une attitude faible à l’égard de la cause palestinienne.

Les Pales­ti­niens en Cis­jor­danie, à Jéru­salem et à Gaza ne sont pas des citoyens dans l’Etat israélien qui luttent pour l’égalité, mais sont un peuple sous l’occupation en lutte pour la libé­ration nationale et l’indépendance.

Il ne faut pas que la résis­tance se rabaisse au niveau du meurtre spo­ra­dique. Je ne m’oppose pas à la demande des Pales­ti­niens appelant à l’arrêt de la résis­tance armée prochainement.

Il n’y a aucun pro­blème à ce niveau. Le pro­blème fon­da­mental, tel que nous le com­prenons du dis­cours d’Obama, est relatif à la nature même de la cause pales­ti­nienne. La res­sem­blance qu’il a opérée entre cette cause et celle de la per­sé­cution des noirs amé­ri­cains, en appelant les Pales­ti­niens à emprunter la voie du mou­vement des droits civils aux Etats-​​Unis, incite à l’inquiétude.

Si nous voulons établir une com­pa­raison dans l’histoire amé­ri­caine avec celle de la cause pales­ti­nienne, l’exemple se mani­feste dans le mou­vement de l’indépendance de l’Empire bri­tan­nique qui a donné nais­sance aux Etats-​​Unis dans leur forme actuelle. D’ailleurs, il a men­tionné ce mou­vement dans une autre partie du dis­cours et lui a donné son nom réel qu’est celui de la révo­lution amé­ri­caine contre l’Empire britannique.

Tout le monde est conscient que cette révo­lution n’était pas tota­lement paci­fique et qu’elle impli­quait une vio­lence qui est allée au stade de la résis­tance armée. Mais le pro­blème ne réside pas dans le caractère paci­fique ou violent de la résis­tance, mais dans la nature de la cause pour laquelle ils luttent en tant que telle. La cause pales­ti­nienne est une révo­lution de libé­ration nationale, comme ce fut le cas avec la révo­lution pour l’indépendance amé­ri­caine. Quant au mou­vement des droits civils amé­ri­cains, il peut servir d’exemple aux Arabes de 1948, parce que leur prin­cipale cause est celle de réa­liser l’égalité au sein d’Israël. Un pro­blème qui prendra une plus grande ampleur qua­li­ta­ti­vement parlant s’ils conti­nuent à sacrifier l’aspect juif de l’Etat d’Israël. Obama a oublié de men­tionner tout cela dans son discours.

Cer­tains avan­ceront qu’Obama adopte la solution des deux Etats et œuvre à mettre en place un Etat pales­tinien. Il n’est donc pas inquiétant de faire une com­pa­raison avec le mou­vement des droits civils amé­ri­cains. Mais l’inquiétude demeure, car Obama n’a pas men­tionné jusqu’à présent les carac­té­ris­tiques d’un deuxième Etat dans le cadre de cette solution. Il a parlé dans ce dis­cours his­to­rique, comme dans ses dis­cours anté­rieurs, de deux Etats voisins qui se côtoient en paix et en sécurité et d’un Etat pales­tinien qui procure à ses citoyens les moyens d’une vie décente et d’opportunités d’emploi. Il a également parlé d’un Etat qui est dans l’intérêt d’Israël comme celui des Pales­ti­niens et des Etats-​​Unis.

Obama parle plutôt d’un Etat accordant aux Pales­ti­niens le pri­vilège de jouir des droits poli­tiques internes qui ne dif­fèrent pas beaucoup de ce qui leur a été garanti à l’ombre d’un gou­ver­nement autonome et à travers des élec­tions effec­tuées et des gou­ver­ne­ments formés et non pas des droits de sou­ve­raineté nationale. Un Etat où les Pales­ti­niens dis­po­se­raient d’eux-mêmes et n’auront rien à pré­senter au monde en dehors de leurs fron­tières. Pour cela, il ne sera jamais un Etat sou­verain, car la sou­ve­raineté est un tout indivisible.

Sans doute, Obama est conscient de tout cela, vu son arrière-​​plan juri­dique. Mais sa position, en quelque sorte faible à l’égard de ce dossier, ne lui permet que de les appeler à suivre les pas d’un mou­vement pour les droits civils. Obama n’a pas pris l’exemple de la révo­lution de l’indépendance amé­ri­caine, pas par igno­rance de l’histoire, mais faute de com­pré­hension des aspi­ra­tions des Pales­ti­niens. Ils n’ont pas sup­porté toute cette souf­france, dont il a évoqué quelques aspects, pour que leur ultime ambition soit un Etat défec­tueux et pro­ba­blement dénué de souveraineté.