ONG, rempart des libertés bafouées

Stéphane Hessel,, lundi 1er septembre 2008

Qui mieux que ces ONG peut porter témoi­gnage des vio­la­tions, parfois dra­ma­tiques, tou­jours pré­ju­di­ciables, du fonc­tion­nement juste et démo­cra­tique de la société mondiale ?

C’est à Paris que se tient cette année l’une des confé­rences les plus inté­res­santes pour l’opinion publique convoquée par les Nations unies : la confé­rence annuelle des orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales, habi­tuel­lement réunie à New York.

Que sont ces ONG ? Le sigle pro­vient de la Charte des Nations unies adoptée à San Fran­cisco en 1945. Rap­pelons que les rédac­teurs de ce texte fon­dateur attri­buaient, certes, aux gou­ver­ne­ments des Etats membres la res­pon­sa­bilité de mettre en oeuvre les déci­sions prises. Mais ils se récla­maient dans son pré­ambule des "peuples" et don­naient un statut consul­tatif auprès de leurs organes gou­ver­ne­mentaux aux repré­sen­tants de la société civile, donc "non gouvernementale".

Trois ans plus tard était adoptée à Paris a Décla­ration uni­ver­selle des droits de l’Homme, dont nous célé­brons le 60e anni­ver­saire. A l’évidence c’est aux Etats membres que les droits impres­crip­tibles, inalié­nables et indis­so­ciables qu’elle énumère imposent des obli­ga­tions, tant en matière civique et poli­tique, qu’en matière écono­mique, sociale et culturelle.

Tout natu­rel­lement la 61e confé­rence qui s’ouvre dans les locaux de l’Unesco, et à laquelle par­ti­cipent plus de 2 000 repré­sen­tants d’ONG, a pris pour thème la pro­motion et le respect des droits qui figurent dans cette décla­ration à la rédaction de laquelle j’ai eu le pri­vilège de participer.

Qui mieux que ces ONG - dont le nombre a pro­di­gieu­sement pro­liféré au cours du dernier demi-​​siècle dans chacun des 192 Etats membres - peut porter témoi­gnage des vio­la­tions, parfois dra­ma­tiques, tou­jours pré­ju­di­ciables, du fonc­tion­nement juste et démo­cra­tique de la société mondiale ?

Qui plus qu’elles est qua­lifié pour rap­peler aux gou­ver­ne­ments des Etats et aux ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales elles-​​mêmes les obli­ga­tions aux­quelles ils ont souscrit : non seulement de pro­mouvoir chacun chez lui les libertés fon­da­men­tales et les droits écono­miques, sociaux et culturels de tous leurs res­sor­tis­sants, mais aussi de mobi­liser ensemble les res­sources néces­saires pour faire béné­ficier leurs par­te­naires les moins for­tunés de cette soli­darité géné­reuse et efficace évoquée dans les réso­lu­tions de toutes les confé­rences mon­diales convo­quées par les Nations unies depuis vingt ans.

Un tableau affligeant

A cet égard, les par­ti­ci­pants au riche pro­gramme de débats prévus du 3 au 5 sep­tembre, parmi les­quels figurent le secré­taire général adjoint chargé de l’information, le directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, Simone Veil et Ingrid Betan­court, qui inter­viendra le dernier jour en direct de New York, mais surtout les repré­sen­tants de nom­breuses orga­ni­sa­tions de la société civile venus de 90 pays, sont confrontés cet automne à un tableau du monde par­ti­cu­liè­rement affli­geant et même terrifiant.

Non seulement les vio­la­tions les plus dra­ma­tiques restent impunies dès lors qu’il s’agit d’Etats pré­oc­cupés de leurs seuls intérêts, mais le droit à la vie est refusé au Darfour, en Palestine, en Somalie, le droit à la libé­ration au Tibet, en Tchét­chénie, le droit à un procès équi­table à Guantanamo.

Par ailleurs, les objectifs de déve­lop­pement pro­clamés en 2000 sont loin d’être atteints. Les exemples de dis­cri­mi­na­tions, d’obstacles inhu­mains opposés aux mou­ve­ments migra­toires, de mar­gi­na­li­sation de groupes humains mino­ri­taires abondent et doivent être cou­ra­geu­sement dénoncés.

Ces der­nières années, les dépenses à des fins mili­taires ont bien souvent dépassé les budgets alloués à l’éducation, aux soins de santé et à la satis­faction d’autres besoins dans les domaines huma­ni­taires, malgré l’instabilité écono­mique, la dimi­nution de la sécurité ali­men­taire et la mul­ti­pli­cation des catas­trophes natu­relles ou pro­vo­quées par l’homme.

En outre, les mesures adoptées par cer­tains Etats au nom de la lutte contre le ter­ro­risme com­pro­mettent sérieu­sement la pri­mauté de l’état de droit. L’autonomie du pouvoir judi­ciaire est affaiblie et des mesures de répression sont adoptées pour étouffer la voix des défen­seurs des droits de l’homme, des jour­na­listes, des mino­rités, des popu­la­tions autochtones.

Le moment est donc venu d’offrir, par cette confé­rence, à un large éventail de défen­seurs des droits de l’Homme - ONG, asso­cia­tions de la société civile, acti­vistes, ins­ti­tu­tions du système de l’ONU, repré­sen­tants des milieux uni­ver­si­taires, du secteur privé, des médias du monde entier -, un cadre de dis­cussion leur per­mettant de par­tager leurs connais­sances et leurs expé­riences sur la meilleure manière de pro­mouvoir le respect des droits et des libertés, le but ultime étant de faci­liter l’intégration des prin­cipes de la décla­ration dans la vie de tous les jours de tous les citoyens de la planète.

Il restera à ins­pirer aux res­pon­sables de tous les Etats le courage néces­saire pour en assurer la mise en oeuvre.