Nul doute que l’aisance des uns se construit sur le déni des autres

Daniel Vanhove, vendredi 9 mai 2008

Un citoyen belge, soli­daire du peuple pales­tinien, dénonce, d’Autriche en Palestine, l’étrange capacité et "l’accablante lâcheté"de ne pas voir ce qui se passe autour de nous. Sauf que pour la Palestine, 60 ans après la Naqba, la catas­trophe de 1948, on sait…

Sans doute avez-​​vous entendu parler ces der­niers jours de Josef Fritzl, ce sep­tua­gé­naire de la ville d’Amstetten en Autriche, dont vous ignoriez pro­ba­blement l’existence aupa­ravant. Si c’est le cas, sans doute avez-​​vous été atterré de découvrir que cet individu avait commis sur sa famille, d’épouvantables méfaits que per­sonne dans son entourage n’a semblé avoir remarqués… Aujourd’hui, tant les auto­rités que les médias se demandent, incré­dules, comment de tels événe­ments ont pu se pro­duire sans éveiller la curiosité de cer­tains voisins, quand la maison des Fritzl est située dans une rue animée de la localité. Comment penser qu’une ville moderne, dotée d’infrastructures récentes, par­courue par des ser­vices à la popu­lation tels la poste, la voirie, la police, et dif­fé­rentes régies, n’ait pas été plus attentive à de tels faits !? Sans doute, vous demandez-​​vous comment de tels sévices ont pu s’exercer sur des per­sonnes plus faibles et démunies pendant près de 25 ans, dans l’un de ces pays si fiers de leur appar­te­nance à l’Europe contemporaine !?

Sans doute, notre malaise face à ce genre de drame devrait-​​il nous ren­voyer à nous-​​mêmes et à notre capacité ou non d’exercer notre attention, d’observer et s’il le faut, d’alerter les auto­rités sur ce qui se déroule autour de nous comme tra­gédies quo­ti­diennes… au lieu de n’être capables que de ré-​​actions, tou­jours à pos­te­riori, tou­jours trop tard. Il paraît que 200 habi­tants munis de cierges se sont réunis sur la place cen­trale pour exprimer leur soutien à la famille, et montrer au monde que la ville est sans le moindre doute une cité où de telles abo­mi­na­tions ne peuvent advenir sans que ses habi­tants ne se mobi­lisent. Mais hélas, après coup.

Paral­lè­lement, nul doute que nous aurons droit pendant quelques jours encore, aux indi­gestes mani­fes­ta­tions des 60 ans d’existence de l’Etat d’Israël, en mémoire au 14 mai 1948. Nul doute qu’en de mul­tiples endroits, des minutes de silence riva­li­seront avec des moments de recueillement et des dis­cours convenus de nos repré­sen­tants illustres tou­jours prompts à se remé­morer les fautes du passé – et donc des autres – plutôt que de prendre en compte les dérives pré­sentes – dont ils sont direc­tement res­pon­sables… C’est tel­lement plus commode !

Et nul doute que dans la foulée, ceux-​​là s’empresseront de fêter avec d’autant plus de faste et de bruit l’anniversaire d’un Etat qui pra­tique pourtant l’apartheid, que le silence se fait lourd et dès lors com­plice sur une Palestine désormais démembrée. D’aucuns, et non des moindres, affi­cheront des sou­rires satis­faits, flûte de cham­pagne à la main et zakouskis plein la bouche, pour fêter l’évènement.

Nul doute que dans le même temps, une popu­lation à genoux conti­nuera à se traîner dans ce qui lui reste de lam­beaux de ter­ri­toire ; que des adultes conti­nueront à se priver de tout pour éduquer leurs enfants ; que des vieillards n’auront tou­jours pas les soins minima qu’ils néces­sitent ; que des hommes seront encore punis col­lec­ti­vement pour n’importe quel injuste motif ; que des femmes seront sou­mises à d’incessantes humi­lia­tions ; que des ado­les­cents seront empri­sonnés et tor­turés ; que des enfants seront déstruc­turés à vie ; que des nour­rissons naî­tront tou­jours dans des situa­tions de plus en plus pré­caires ; que des terres violées en de mul­tiples endroits seront encore et encore pillées et redis­tri­buées à des voleurs sans ver­gogne. Et même, que des rap­ports très offi­ciels, établis par de pres­ti­gieux orga­nismes reconnus inter­na­tio­na­lement, conti­nueront à dénoncer les mul­tiples dérives de cet Etat israélien qui bafoue toute règle démo­cra­tique dès qu’il s’agit des popu­la­tions arabes de la région… mais res­teront sans lendemain.

Sauf à se rap­peler vaguement, que là aussi 60 ans se sont écoulés… mais d’une Naqba qui n’en finit pas ! Et qu’au lieu de cham­pagne y coulent des larmes, et qu’à la place de buffets débor­dants les rations de pro­duits élémen­taires y sont désormais dra­ma­ti­quement comptée.

L’énorme dif­fé­rence dans le cas présent, c’est qu’il n’y a nul doute que tout ce beau monde sait ce qu’il en est. Tout ce beau monde sait que cet Etat ivre de son impunité per­pétue ses crimes et ses men­songes dans une conspi­ration du silence à laquelle chacun de nos pays si « démo­cra­tiques », par­ticipe ! Un peu comme si, après avoir découvert les atro­cités per­pé­trées par Josef Fritzl sur sa famille, chacun détournait le regard et pour­suivait sa route… Per­sonne ne semble vouloir voir ni recon­naître la tra­gédie qui se poursuit. Les quelques (trop) rares ten­ta­tives de dénon­ciation d’une telle situation sont désormais étouffées par une mau­vaise conscience du passé, sin­gu­liè­rement entre­tenue par des voix plus fortes et des médias domi­nants mieux orchestrés. Et donc, nul doute que la fête en question battra son plein, que la musique et les danses feront un temps perdre la tête à beaucoup… ajoutant au délit, la volonté de l’oubli et l’encouragement à continuer d’ignorer ces faits tra­giques et incontestables.

Chantez, riez et buvez donc… le jour arrive où cette injustice fla­grante, cette dérive mor­telle, et cette acca­blante lâcheté revien­dront tel un boo­merang à la face de ceux qui auront dansé sur le cime­tière pales­tinien qu’ils auront creusé et entretenu pour la nais­sance d’un Etat raciste et moribond dans sa défi­nition, qui paiera cher ses crimes et eux cette forfaiture !