"Nous n’avons pas le droit d’oublier ou de pardonner"

Entretien avec Raji Sourani, dimanche 1er mars 2009

[Notre action] "fera des diri­geants israé­liens, poli­tiques et mili­taires, des cibles pour ceux qui recherchent la justice et veulent s’assurer que les cri­minels de guerre devront répondre de leurs crimes."

bit­ter­lemons : Des crimes de guerre ont-​​ils été commis pendant la récente offensive israé­lienne contre Gaza ? Peut-​​on pour­suivre les coupables ?

Sourani : Je pense que des crimes de guerre ont été commis, non seulement pendant la brutale offensive israé­lienne qui a com­mencé le 27 décembre 2008, mais bien avant.

Nous avons beaucoup tra­vaillé pour enre­gistrer les crimes de guerre israé­liens et nous tra­vaillons dur pour traîner les cri­minels de guerre israé­liens en justice. Cette façon de faire est efficace et la preuve en est qu’Israël a ins­titué de nou­velles pro­cé­dures pour contrer de telles actions. Il y a une loi du par­lement israélien qui punit qui­conque donne des infor­ma­tions qui peuvent conduire à une pour­suite légale des cri­minels de guerre et il existe des fonds pour apporter une aide juri­dique à tout Israélien qui serait ainsi accusé.

De plus, le gou­ver­nement israélien s’est lancé dans une cam­pagne, notamment en Europe, pour per­suader les pays de changer leurs lois afin de pré­venir la pos­si­bilité que des Israé­liens aient à répondre de leurs actes devant des tri­bunaux européens.

bitterlemons : De quelle sorte de crimes parlons nous ?

Sourani : Il y a des cas anciens spé­ci­fiques, vérifiés, comme l’assassinat en juillet 2002 de Salah She­hadeh quand une bombe de 985 kilos a été lancée sur une zone civile, tuant 9 femmes et 6 enfants. Pendant la der­nière guerre des cen­taines de bombes de ce genre ont été lancées chaque jour sur la bande de Gaza.

Nous avons préparé une docu­men­tation juri­dique très sérieuse sur les crimes commis contre les civils de Gaza pendant la guerre. Je ne vais pas vous dire quand et comment nous allons uti­liser cette infor­mation. Mais nous avons des dos­siers et des noms ; nous savons où cette infor­mation peut être uti­lisée avec effi­cacité et nous le ferons tôt ou tard.

bit­ter­lemons : N’y a-​​t-​​il pas un pro­blème de démarche si ceci devait être pré­senté, par exemple, à la Cour inter­na­tionale de Justice ?

Sourani : Non. Nous évitons tout orga­nisme qui est lié à la volonté poli­tique des Etats-​​Unis pour la bonne raison que nous connaissons les limites, les pres­sions et la réalité poli­tique aux­quels sont confrontés la Cour inter­na­tionale de Justice, la Cour pénale inter­na­tionale et le Conseil de Sécurité des Nations Unies.

Ce que nous recher­chons à la place, c’est ce que l’on appelle une juri­diction uni­ver­selle qui ne dépend pas de la volonté poli­tique mais de l’état de droit et de l’indépendance du pouvoir judi­ciaire dans des pays spé­ci­fiques. Nous devons donc vérifier où les Conven­tions de Genève sont incluses dans le système judi­ciaire et comment nous pouvons uti­liser ce système de façon efficace.

Il est donc très important pour nous de nous coor­donner avec nos contre­parties dans d’autres pays. Il existe une réelle plage de coopé­ration entre des per­sonnes dans le monde qui recherchent l’état de droit et non la loi de la jungle.

bit­ter­lemons : Il y a eu de nom­breuses infor­ma­tions sur plu­sieurs inci­dents où des familles ont été décimées et des quar­tiers détruits. Au regard de ce qui s’est passé lors de ces inci­dents, comment qualifieriez-​​ vous l’offensive israélienne ?

Sourani : Dans la Qua­trième Convention de Genève, on appelle cela de « graves vio­la­tions » [du droit] ou des « crimes de guerre ». Je ne veux pas exa­gérer et aller au-​​delà de cela mais la Cour espa­gnole, dans sa récente pro­cla­mation sur l’affaire Salah She­hadeh, a déclaré que cet incident pouvait être qua­lifié de crime contre l’humanité.

Nous avons beaucoup de preuves et des dos­siers juri­diques détaillés sur ces cas qui ont reçu une grande publicité, et bien d’autres. Cela fera des diri­geants israé­liens, poli­tiques et mili­taires, des cibles pour ceux qui recherchent la justice et veulent s’assurer que les cri­minels de guerre devront répondre de leurs crimes.

C’est notre devoir et notre obli­gation en tant que mili­tants des droits humains. Nous le devons à la souf­france, à la douleur et au sang des inno­cents, les civils pales­ti­niens [léga­lement] pro­tégés de Gaza, et cela appa­raîtra dans ce pro­cessus juri­dique. Nous voulons l’état de droit, pas la loi de la jungle.

bit­ter­lemons : Israël va dire que les tirs de roquettes à partir de Gaza sont un crime de guerre. Est ce que cela va com­pliquer vos efforts pour pour­suivre les cri­minels de guerre israéliens ?

Sourani : Un crime ne légitime pas un autre crime. Si Israël pense que les roquettes sont un crime de guerre per­pétré par le Hamas, pourquoi a-​​t-​​il peur qu’on mette en place un comité inter­na­tional d’enquête indé­pendant pour enquêter sur ce qui s’est produit à Gaza et le laisser chercher des deux côtés ?

C’est la mission du Conseil des Droits de l’Homme. Israël n’a jamais autorisé aucun des rap­por­teurs spé­ciaux, que ce soit John Dugard ou Richard Falk, à se rendre dans les ter­ri­toires occupés.

Si Israël pense que les Pales­ti­niens sont cou­pables de crimes de guerre, qu’il laisse une com­mission inter­na­tionale faire son travail. Nous sommes prêts à répondre de nos actes tant que cela opère dans les deux sens.

Mais chacun sait qu’un niveau de souf­france, de mas­sacre et de tuerie comme on l’a vu entre le 27 décembre et le 19 janvier ne s’est jamais produit depuis la Nakba en 1948.

bitterlemons : Pensez vous réussir à traduire des personnes en justice ?

Sourani : Bien sûr. Nous devons être opti­mistes. Nous savons que les Etats-​​Unis pro­curent à Israël une pro­tection légale et poli­tique totale. Nous savons que l’Europe fait partie de la conspi­ration du silence. Nous savons que l’Europe trouve même des excuses à Israël en affirmant que sa guerre est "défensive". Mais nous savons aussi que cette guerre est la pre­mière à avoir été dif­fusée en direct à la télé­vision, sous les yeux du monde entier.

Et nous savons aussi que ce que notre peuple a subi était injus­tifié, injuste et illégal. Nous n’allons pas être de braves vic­times qui se tiennent bien tran­quilles, nous n’allons pas renoncer.

Nous n’avons pas le droit d’oublier ou de par­donner. Un jour la situation va changer. Est ce que les juifs ont le droit de pour­suivre les cri­minels de guerre nazis ? Bien sûr que oui. Avons nous le droit de pour­suivre les cri­minels de guerre israé­liens ? Bien sûr que oui.

Je veux que les chefs mili­taires israé­liens soient tra­duits en justice. Ils semblent fiers de ce qu’ils ont fait. S’ils peuvent se défendre, eh bien, qu’ils soient tra­duits devant un tri­bunal et qu’ils le fassent.