Non-​​violence en Palestine ?

Alain Gresh, jeudi 7 janvier 2010

Alors que l’on reparle d’un plan de paix amé­ricain, que Gilles Paris évoque sur son blog « Guerre ou paix » (« Un nouveau plan de paix amé­ricain ? », 4 janvier), les formes de lutte pales­ti­niennes sont à nouveau en débat.

Une cri­tique régu­liè­rement adressée à la lutte pales­ti­nienne est le fait que son caractère violent lui aliène nombre de sym­pa­thies. Cela est évidemment fla­grant quand les cibles visées par des mili­tants pales­ti­niens sont des civils israé­liens. L’argument n’est pas nouveau et toutes les luttes d’émancipation ont été confrontées à ce dilemme.

Il est bien évident que le gou­ver­nement israélien est le res­pon­sable premier de la vio­lence en Palestine. Le droit d’user de la vio­lence pour se libérer est aussi un droit légitime des peuples. Mais ce droit n’entraîne pas for­cément la jus­tesse du recours à la force. Il faut aussi que ce soit la meilleure arme pour la libé­ration. L’est-elle pour les Palestiniens ?

Dans un récent article (30 décembre 2009) du quo­tidien Le Monde, « Arres­ta­tions en série de mili­tants pales­ti­niens en lutte contre la “clôture de sécurité” israé­lienne », Ben­jamin Barthe revient sur la lutte non vio­lente contre le mur de la honte élevé par les Israéliens :

« Dans les ter­ri­toires occupés, la sil­houette de Jamal Juma passait rarement inaperçue. Cor­pulent, le front dégarni et le sourire aux lèvres, ce qua­dra­gé­naire, coor­di­nateur de “Stop the wall”, la cam­pagne de pro­tes­tation contre la bar­rière de sépa­ration israé­lienne, se bagarrait sur tous les fronts. Dans les oli­ve­raies de Bilin ou de Nilin, deux vil­lages qui mani­festent chaque semaine contre cet ouvrage qui confisque près de 10 % des terres de Cis­jor­danie ; sur la place des Lions de Ramallah, haut lieu de ras­sem­blement de la société civile pales­ti­nienne ; et dans les consulats euro­péens de Jérusalem-​​Est qu’il rap­pelait à leurs obli­ga­tions en matière de défense des droits de l’homme. »

« Mais, depuis le 15 décembre, le rayon d’action de Jamal Juma s’est consi­dé­ra­blement rétréci. Le cerveau de la résis­tance non vio­lente contre le “mur de l’apartheid” ne bataille plus que devant le tri­bunal mili­taire de la Mos­kobiya, un centre de détention à Jérusalem-​​Ouest. »

« Arrêté par la police, il a rejoint der­rière les bar­reaux une dizaine d’autres acti­vistes, engagés dans le même combat que lui, détenus le plus souvent sans la moindre charge et vic­times, selon leurs défen­seurs, d’une poli­tique d’intimidation déli­bérée de la part des auto­rités israé­liennes. “Israël cherche à briser ce mou­vement qui marque des points dans l’opinion publique inter­na­tionale, dit Magda Mughrabi, de l’association de défense des pri­son­niers Addameer. Il s’agit à la fois de dis­suader les gens d’aller mani­fester et de saboter le travail de sen­si­bi­li­sation qu’ils mènent à l’étranger.” »

(…)

« C’est au mois de décembre que le rythme des inter­pel­la­tions s’est accéléré. Cinq sur­viennent d’un seul coup à Naplouse, visant des mili­tants asso­ciatifs. Le 10 de ce mois, peu avant Jamal Juma, c’est Abdallah Abu Rahma, autre pilier des cor­tèges de Bilin, qui est embarqué par l’armée israé­lienne. Parmi les charges retenues contre lui, outre le “jet de pierres” et le “jet de ballons remplis d’excréments de poulet” (sic), figure “la pos­session d’armes israé­liennes usagées”. »

« Les dites armes sont les reliques des gre­nades assour­dis­santes et lacry­mo­gènes, tirées par les soldats contre les vil­la­geois, puis ramassées par ceux-​​là et exposées en guise de témoi­gnage de la vio­lence exercée contre eux. A l’idée qu’il s’agit là d’un délit, Gaby Lasky, l’avocate d’Abou Rahma, réprime un fou rire : “Et c’est quoi la pro­chaine étape ? Faire payer aux mani­fes­tants le prix des balles qui sont tirées sur eux ?” »

Parfois, aussi, l’armée use de vio­lence plus grave et des mani­fes­tants paci­fiques ont aussi été tués.

La jour­na­liste Amira Hass affirme que ce qu’Israël craint le plus, c’est le déve­lop­pement des luttes popu­laires : « Danger : Popular struggle », Haaretz, 23 décembre 2009.

« Au cours des der­niers mois, les efforts (israé­liens) pour réprimer la lutte ont aug­menté. La cible : les Pales­ti­niens et les Israé­liens juifs qui ne veulent pas renoncer à leur droit de résister à la sépa­ration démo­gra­phique et à la supré­matie juive. Les moyens : dis­persion des mani­fes­ta­tions avec des balles réelles, raids de l’armée en fin de soirée et arres­ta­tions de masse. Depuis le début de l’année, vingt-​​neuf Pales­ti­niens ont été blessés par des tireurs de l’armée alors qu’ils mani­fes­taient contre la bar­rière de sépa­ration. Les tireurs d’élite ont tiré des balles “expan­sives”, malgré un ordre explicite de 2001 des auto­rités mili­taires de ne pas uti­liser ces muni­tions pour dis­perser des mani­fes­ta­tions. Après que les soldats ont tué A’kel Srour en juin, les tirs ont cessé, mais ont ensuite repris en novembre. » (…)

« Ce qui est dan­gereux dans la lutte popu­laire, c’est qu’il n’est pas pos­sible de la qua­lifier de ter­ro­riste. (…) La lutte popu­laire, même si elle est limitée, montre que l’opinion publique pales­ti­nienne est en train d’apprendre de ses erreurs passées et de l’utilisation des armes, et elle offre des solu­tions de rechange que même les hauts fonc­tion­naires de l’Autorité pales­ti­nienne ont été obligés d’appuyer – au moins au niveau des décla­ra­tions publiques. »

« Yuval Diskin et Amos Yadlin, les chefs res­pectifs du service de sécurité du Shin Bet et du ren­sei­gnement mili­taire, ont déjà exposé leurs craintes. Au cours d’une réunion d’information au gou­ver­nement, ils ont expliqué : “Les Pales­ti­niens veulent continuer et construire un Etat de bas en haut… et forcer Israël à un accord d’en haut. La sécurité actuelle en Cis­jor­danie et le fait que l’Autorité agit contre le ter­ro­risme de manière efficace ont amené la com­mu­nauté inter­na­tionale à se tourner vers Israël et là lui demander de faire des progrès (dans les négociations).” »

« La répression brutale de la pre­mière Intifada, et la répression à balles réelles des pre­mières mani­fes­ta­tions non armées de la deuxième Intifada, ont prouvé aux Pales­ti­niens que les Israé­liens ne les écoutent pas. La répression a laissé un vide qui fut comblé par la glo­ri­fi­cation de ceux qui prô­naient l’utilisation des armes. »

« Est-​​ce là ce que l’establishment sécu­ri­taire et ses supé­rieurs poli­tiques tentent de réa­liser aujourd’hui, eux aussi, afin de nous sou­lager du fardeau d’un sou­lè­vement populaire ? »

Parlant de ses négo­cia­tions avec le gou­ver­nement sud-​​africain et de ses demandes d’arrêter la vio­lence, Nelson Mandela écrivait : « Je répondais que l’Etat était res­pon­sable de la vio­lence et que c’est tou­jours l’oppresseur, non l’opprimé, qui détermine la forme de la lutte. Si l’oppresseur utilise la vio­lence, l’opprimé n’aura pas d’autre choix que de répondre par la vio­lence. Dans notre cas, ce n’était qu’une forme de légitime défense. » (Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté, Livre de poche, p. 647.)