Nicolas Sarkozy, Israël et les Arabes (extraits)

René Naba, lundi 16 juin 2008

A une semaine de son accession à la pré­si­dence de l’Union euro­péenne, Nicolas Sarkozy se rend le 22 juin dans son pays de pré­di­lection, le lieu de for­mu­lation du dis­cours fon­dateur de sa doc­trine [1], la plate-​​forme de sa cam­pagne élec­torale, le tremplin de sa tra­jec­toire pré­si­den­tielle, le point fixe de son par­cours poli­tique avec les Etats Unis d’Amérique.

Un pays qu’il n’a cessé de magnifier et de glo­rifier à chaque étape de sa conquête du pouvoir, y faisant réfé­rence jusques y compris dans les périodes les plus désas­treuses pour son image, comme lors de sa guerre de des­truction du Liban, en juillet-​​août 2006, mis­sionnant au plus fort du conflit, dans une démarche de pro­vo­cation, un réser­viste de son armée, sol­li­citant l’avis exclusif de son ministre de la sécurité Avi Dechter pour la répression du sou­lè­vement de la péri­phérie urbaine de l’Automne 2005 en France, dans une trans­po­sition sym­bo­lique du conflit israélo-​​palestinien sur le ter­ri­toire national, se livrant enfin, pério­di­quement, à des incan­ta­tions des « Mur­mures de Yad Vachem » au « Miracle du XX me siècle », au point que cet atlan­tiste résolu est apparu, au delà de l’attente de ses plus empressés cour­tisans, ses com­mensaux habi­tuels des coteries du pari­sia­nisme cal­feutré, comme un phi­lo­sio­niste exa­cerbé par le néo-​​conservatisme amé­ricain [2].

Ce pays…. c’est Israël qui a célébré, le 14 mai 2008, le 60 me anni­ver­saire de sa décla­ration uni­la­térale d’Indépendance, dont il a voulu que la France réserve à son pré­sident la pre­mière visite d’Etat de son mandat.

Le premier pré­sident français de « sang mêlé », tel qu’il se reven­dique, est sans la moindre contes­tation pos­sible le plus pro-​​israélien des chefs d’Etat de l’Histoire de France, le plus honni aussi des diri­geants français au sein de l’opinion arabe depuis Guy Mollet, l’ancien premier ministre socia­liste de sinistre mémoire, l’ordonnateur via son pro­consul Robert Lacoste des raton­nades d’Alger, le maître d’œuvre de l’expédition de Suez, en 1956, l’agression tri­partite franco-​​anglo-​​israélienne contre Nasser, le chef cha­ris­ma­tique du natio­na­lisme arabe. Triste record peu enviable dont il aurait pu s’en dis­penser, qu’il s’est appliqué néan­moins à gommer lorsqu’il en a pris conscience, en abritant la confé­rence de récon­ci­liation inter­li­ba­naise à la Celle Saint Cloud (Juillet 2007) et la confé­rence des pays dona­teurs du futur Etat pales­tinien (Décembre 2007), renouant des rela­tions avec la Syrie, ostra­cisée par la cécité pro­ha­ri­rienne de son pré­dé­cesseur, entre­prenant au pas de charge en un temps record des voyages offi­ciels dans onze pays arabes, un nombre équi­valent à la moitié des états membres de la Ligue arabe. Un record jamais égalé par aucun de ses pré­dé­ces­seurs. Jamais pré­sident français n’a mani­festé autant d’empressement auprès des pays arabes [3], jamais pourtant pré­sident français n’a suscité autant d’aigreurs auprès des Arabes. Signi­fi­cative de cet état d’esprit est sa pres­tation devant le conseil consul­tatif saoudien le 12 janvier dernier. Confondant sans doute le Conseil consul­tatif et l’Assemblée des Oulémas, sa dis­ser­tation sur le thème des reli­gions a été accueillie dans une indif­fé­rence polie, alors que les Saou­diens s’attendaient à des cla­ri­fi­ca­tions sur la poli­tique du nouveau pré­sident du premier pays musulman d’Europe occi­dentale par son impor­tance numé­rique, qui fait de l’Islam la deuxième religion de France.

Plu­sieurs par­le­men­taires saou­diens, selon cer­tains témoi­gnages, n’auraient même pas daigné mettre les écou­teurs de tra­duction pour saisir la portée de la parole pré­si­den­tielle. L’orateur français s’en est-​​il au moins rendu compte ? Pas évident tant il était emporté par sa fougue pré­di­ca­trice. Son entourage a-​​t-​​il eu la pos­si­bilité de l’alerter sur cette dérive ? Pas évident non plus tant il est tétanisé par la nou­velle « égocratie » pré­si­den­tielle. Imagine-​​t-​​on chef d’Etat d’un pays musulman tenir pareil dis­cours théo­lo­gique devant la repré­sen­tation nationale fran­çaise ? A-​​t-​​on un instant imaginé le tollé que le pré­di­cateur isla­mique imprudent aurait suscité en France devant une telle entorse aux usages ?

Que l’on ne s’y méprenne pas.L’animosité par­ti­cu­lière dont gra­ti­fient les Arabes Nicolas Sarkozy tient non à ses incli­naisons poli­tiques et affec­tives, mais à sa pro­pension à l’outrage. Ses pré­dé­ces­seurs pra­ti­quaient une poli­tique duale, une poli­tique d’ouverture à l’égard des marchés arabes, sur le plan inter­na­tional, une poli­tique de fer­meture, sur le plan domes­tique, à l’encontre de la com­po­sante de la popu­lation issue de l’immigration. Nicolas Sarkozy se dis­tin­guera de cette duplicité par une stig­ma­ti­sation per­ma­nente uni­la­térale et continue de l’altérité : Karcher, Racaille, égor­geant « des moutons dans les bai­gnoires » res­teront à jamais graver dans les mémoires comme la face hideuse d’une xéno­phobie ins­ti­tu­tion­nelle véhi­culée au plus haut niveau de l’Etat par un homme en charge de sym­bo­liser la concorde nationale. Le malaise est patent, le mal irré­mé­diable, l’activisme pré­si­dentiel inopérant quand bien même il est enrobé d’une diplo­matie nucléaire.

Que l’on ne s’y méprenne pas là non plus. L’anti-sarkozysme des Arabes n’est pas symé­trique de son incon­di­tion­nalité pro-​​israélienne. D’autres diri­geants occi­dentaux ont affiché un appui plus marqué dans leur soutien à Israël que ne l’est le nouveau Pré­sident français, sans sus­citer autant de pul­sions révul­sives à l’encontre de leur per­sonne. C’est George Bush, sans doute le plus haï des Pré­si­dents amé­ri­cains dans le Monde arabe qui aura été le premier diri­geant occi­dental à se rendre en Palestine, le premier à qua­lifier d’« occupation » la pré­sence israé­lienne et de « colonies » les implan­ta­tions israé­liennes dans les ter­ri­toires pales­ti­niens, sans s’encombrer de pré­oc­cu­pa­tions oratoires.

George Bush et non Nicolas Sarkozy, bal­bu­tiant au Caire, fin décembre 2007, les pre­mières syl­labes du mot colonie avant de se raviser pour men­tionner le terme inex­pressif d’« implantation ». Pour le champion du parler vrai, il est des pru­dences qui reten­tissent comme des renie­ments ou plutôt comme des révélations.

Nicolas Sarkozy l’avoue lui-​​même et ne cache ni son « incom­pré­hension » ni son « indif­fé­rence » à l’égard de l’« univers » arabe qu’il « connaît si mal » qui lui est « étranger » [4], allant même jusqu’à récuser le terme de « poli­tique arabe ». Un « non-​​sens », (…) « ce monde n’est pas unique ». « Nous devons concevoir et mettre en oeuvre une poli­tique adaptée à chacune des régions de ce monde et ne pas nous laisser aveugler par une unité qui n’est que vir­tuelle », écrivait-​​il en 2001 alors qu’il avait déjà exercé des res­pon­sa­bi­lités gou­ver­ne­men­tales, notamment au Budget sous le gou­ver­nement de M. Edouard Bal­ladur en 1993-​​1995, et qu’il était donc supposé être averti du concours financier des Fonds sou­ve­rains arabes au maintien de la com­pé­ti­tivité des entre­prises fran­çaises au 7me rang de l’économie mondiale.

Belle illus­tration de l’européo-centrisme de cet habitant du « ghetto du gotha » de la ville cossu de Neuilly, concentré de toutes les droites fran­çaises, qui s’échine à édifier une Union euro­péenne et qui dénie dans le même temps aux Arabes de réa­liser leur Unité, alors qu’il existe davantage de simi­li­tudes et de conver­gences cultu­relles, spi­ri­tuelles et lin­guis­tiques entre les 20 pays membres de la ligue arabe qu’entre les 27 membres de l’ensemble européen, davantage de division entre Fla­mands et Wallons, « Vieille Europe » et « Nou­velle Europe » Catho­liques, et Pro­tes­tants en Irlande du Nord notamment, Anglo­phones et Fran­co­phones, davantage de division donc entre douanier corse, pêcheur maltais et plombier polonais qu’entre Chré­tiens et Musulmans arabes, Sun­nites et Chiites, habi­tants du Machreq ou du Maghreb, autant de vir­tua­lités que de fer­ments d’unité au Nord et au Sud de la Médi­ter­ranée. Un texte qui témoigne à tout le moins d’une igno­rance déplo­rable des réa­lités géos­tra­té­giques, qui révèle une posture fondée, non sur une vision pros­pective, mais sur les pré­sup­posés idéo­lo­giques d’un être com­pulsif animé d’une pensée convulsive.

L’outrage habite cet homme-​​là, interdit de séjour dans la péri­phérie urbaine de la France, un comble pour un chef d’Etat sécu­ri­taire. L’outrage l’habite non par défaut de jeu­nesse mais par marque de fabrique, qui n’a cessé tout au long de sa cam­pagne élec­torale et même au-​​delà, de stig­ma­tiser répé­ti­ti­vement, dans une sorte de gra­tuité jubi­la­toire, la com­po­sante bariolée de la société française.

(…) II - L’Union Médi­ter­ra­néenne : un déri­vatif. La diplo­matie nucléaire : un leurre

Nicolas Sarkozy a voulu célébrer le premier anni­ver­saire de son entrée en fonction comme 6me Pré­sident de la V me Répu­blique Fran­çaise en le cou­plant d’un voyage officiel en Israël au moment des célé­bra­tions du 60me anni­ver­saire de la décla­ration d’indépendance de l’Etat hébreu, afin de conférer un relief par­ti­culier à cet évènement et signifier par là sa véri­table rupture avec la tra­di­tion­nelle position de la diplo­matie française.

Pro­grammé à l’apogée de sa car­rière pour constituer une apo­théose à son pouvoir, ce voyage inter­vient tou­tefois au périgée de sa popu­larité, alors que le paysage est de sur­croît par­ti­cu­liè­rement chahuté avec le nouveau revers diplo­ma­tique du camp pro-​​occidental au Liban, les rebuf­fades essuyées par George Bush du fait des diri­geants d’Arabie Saoudite et d’Egypte lors de sa der­nière tournée au Moyen-​​orient, le 14 mai dernier, et les rebon­dis­se­ments judi­ciaires concernant le premier ministre israélien Ehud Olmert. Ce voyage a même été décalé d’un mois pour éviter un téles­copage dans l’opinion entre son hommage à l’indépendance d’Israël et la dépos­session pales­ti­nienne, dont une large fraction de l’opinion mon­diale aussi bien dans le Monde arabe, qu’en Afrique, en Asie, en Amé­rique latine et en Europe, en rendent res­pon­sables les pays occidentaux.

Court-​​circuité dans la sta­bi­li­sation de la situation liba­naise et l’amorce de pour­parlers syro-​​israéliens, Nicolas Sarkozy paraît comme en voie de mar­gi­na­li­sation, en panne d’inspiration, à la recherche d’un second souffle, son projet phare de l’Union euro - médi­ter­ra­néenne battu en brèche, son équipe frappée de désuétude devant le nouveau cours de l’histoire de la poli­tique régionale. Son dépla­cement perd de ce fait de son éclat au point d’apparaître comme cari­ca­tu­ra­lement encom­brant de par la sol­li­ci­tation excessive de cette amitié tant pour le pays hôte que pour le visiteur, voire même un han­dicap pour la diplo­matie du meilleur ami français d’Israël.

Afin de déblayer la voie à ce voyage et recon­quérir le terrain perdu dans le Monde arabe, à tout le moins atténuer les cri­tiques quant à son ali­gnement outra­geu­sement incon­di­tionnel sur la poli­tique israé­lienne, Nicolas Sarkozy s’est appliqué à faire une visite-​​éclair au Liban, début juin, et à envoyer son premier ministre François Fillon signer un accord de coopé­ration dans le nucléaire civil, à Alger, le 21 juin, soit la veille de sa visite en Israël. L’accord franco-​​algérien pré­voirait la livraison à l’Algérie de réac­teurs nucléaires par le groupe Areva et la for­mation de per­sonnels du centre nucléaire d’Alger et com­porte un deuxième volet sur la défense.

Pour tenter de calmer le courroux arabe, la France a fait savoir en outre que Nicolas Sarkozy se rendra « quelques heures » en Palestine, sans doute pour une photo avec poignée de main avec le pré­sident pales­tinien Mahmoud Abbas, une opé­ration « PO and PR : photo oppor­tunity and public rela­tions », opé­ration de com­pen­sation bien connue des voya­gistes amé­ri­cains des­tinée à la galerie et visant à établir un faux équi­libre de trai­tement. Grâce lui soit donc rendu.

La France n’est pas l’Amérique. Pre­mière puis­sance conti­nentale de l’Europe, au début du XX me siècle, à un moment où l’Europe était le centre du monde, la France n’est plus qu’au 7me rang des puis­sances mon­diales au début du XXI me siècle. Cette relé­gation est sans doute impu­table à la montée en puis­sance des grands ensembles (Chine, Inde), à la perte de son empire, mais aussi et autant aux déboires français de l’expédition du Mexique (18611867), à l’expédition de Suez (1956) et du désastre de Sedan (1870), au désastre de 1940, au désastre de Dien Bien Phu (1954).

A vu de ce bilan, le devoir de modestie est une mesure de salu­brité publique, le devoir de lucidité un impé­ratif de survie d’autant plus néces­saire que les coups de menton répé­titifs et les décla­ra­tions péta­ra­dantes paraissent rétros­pec­ti­vement pathé­ti­quement déri­soires sur un sujet de grande sen­si­bilité où toute la res­pon­sa­bilité n’est pas exclu­si­vement impu­table aux Arabes et nulle injustice jamais infligée au peuple pales­tinien, à en juger par les décla­ra­tions pré­mo­ni­toires des pères fon­da­teurs de l’Etat juif qui mesu­raient plei­nement les consé­quences de leurs actes.

« Si j’étais un diri­geant arabe, je ne signerai jamais un accord avec Israël. C’est normal : Nous avons pris leur pays. Il y a eu l’antisémitisme, les Nazis, Hitler, Auschwitz, mais était-​​ce leur faute ? Ils ne voient qu’une seule chose : Nous sommes venus et nous avons volé leurs terres. Pourquoi devraient-​​ils accepter cela ? » aver­tissait déjà David Ben Gourion, le premier chef du gou­ver­nement, le 18 juillet 1948, dans les semaines qui sui­virent la décla­ration uni­la­térale d’indépendance de l’Etat Hébreu [5].

« Ma per­ception de la conjoncture israé­lienne reste subor­donnée à une autre à laquelle je suis encore plus sen­si­bi­lisée ; celle qui se pro­duisit il y a quelques siècles, de l’autre côté du monde, quand d’autres per­sé­cutés et opprimés vinrent s’établir sur des terres occupées depuis des mil­lé­naires par des peuples plus faibles encore et qu’ils s’empresseront d’évincer. Je ne puis évidemment pas res­sentir comme une blessure fraîche à mon flanc la des­truction des Peaux Rouges et réagir à l’inverse quand les Arabes Pales­ti­niens sont en cause », lui répondra en écho, l’anthropologue Claude Lévy-​​Strauss, dans une réplique à Raymond Aron [6]et au-​​delà à tous les incon­di­tionnels de l’activisme pro-​​israélien.

Facteur aggravant, ce fâcheux concours de cir­cons­tance sur­vient au moment où la France s’apprête à prendre la pré­si­dence de l’Union euro­péenne et que Nicolas Sarkozy, prenant le relais des Etats-​​Unis, s’emploie à dépasser le clivage israélo-​​arabe au profit d’un front commun anti-​​iranien au sein d’une Union médi­ter­ra­néenne. Dans ce contexte, le projet d’Union Médi­ter­ra­néenne apparaît comme un déri­vatif au combat visant à sécu­riser l’espace national arabe, de la même manière que l’Afghanistan a détourné les Arabes de leur prin­cipal champ de bataille, le combat pour la libé­ration de la Palestine et des autres ter­ri­toires arabes (Golan, Sud-​​Liban) de l’occupation israélienne.

Sceller une Union trans­mé­di­ter­ra­néenne sur la base d’une division raciale du travail, « l’intelligence fran­çaise et la main d’œuvre arabe », selon le schéma esquissé par Nicolas Sarkozy dans son dis­cours de Tunis le 28 avril 2008, augure mal de la via­bilité d’un projet qui signe la per­ma­nence d’une posture raciste au sein de l’élite politico-​​médiatique fran­çaise, une posture mani­feste à travers les varia­tions sécu­laires sur ce même thème opposant tantôt « la chair à canon » au « génie du com­man­dement » for­cément français lors de la pre­mière guerre Mon­diale (19141918), tantôt « les idées » du génie français face au pétrole arabe » pour reprendre le slogan de la pre­mière crise pétro­lière (1973) : « Des idées, mais pas du pétrole ».

Sub­stituer de sur­croît l’Iran à Israël comme le nouvel ennemi héré­di­taire des Arabes viserait à exo­nérer les Occi­dentaux de leur propre res­pon­sa­bilité dans la tra­gédie pales­ti­nienne, en bana­lisant la pré­sence israé­lienne dans la zone au détriment du voisin mil­lé­naire des Arabes, l’Iran, dont le potentiel nucléaire est pos­té­rieur de soixante ans à la menace nucléaire israé­lienne et à la dépos­session pales­ti­nienne. Dans cette pers­pective, la diplo­matie nucléaire de Nicolas Sarkozy apparaît comme un leurre. Elle se pré­sente comme une offre pour mineurs frappés d’incapacité, dont la capacité nucléaire sera main­tenue ad vitam sous tutelle, dont l’objectif caché est d’éponger le surplus moné­taire généré par les pétro­dollars, de la même manière que les gros contrats d’armements des décennies 1980-​​1990 avaient ponc­tionné les tré­so­reries des pétromonarchies. (…)

III-​​ Le pari de Nicolas Sarkozy sur George Bush et Ehud Olmert, « le pari d’un tricard sur deux tocards ».

Le zèle néo­phyte mani­festé par Nicolas Sarkozy à l’égard du Liban ne doit pas faire illusion. L’escapade de Bey­routh ne dissipe pas, loin s’en faut, la tenace sus­picion générée par son attitude outra­geu­sement pro-​​israélienne dans la guerre de des­truction menée par Israël contre le Liban, en juillet 2006. Beaucoup à Bey­routh, Paris, Alger, Damas, Le Caire, Khartoum, Rabat, Sana’a, Tunis, Téhéran, Islambad, Kaboul et ailleurs se sou­viennent du soutien sans faille qu’il a mani­festé au premier ministre Ehud Olmert, contre un pays jadis considéré comme un « protégé » de la France, fus­ti­geant le Hez­bollah de « mou­vement ter­ro­riste » mais ne souf­flant mot ni sur la dis­pro­portion de la riposte, ni sur les impor­tants dégâts infligés aux infra­struc­tures civiles et à l’écologie liba­naise, ni enfin aux vio­la­tions répétées du Droit Huma­ni­taire Inter­na­tional et aux lois de la guerre par l’usage d’armes pro­hibées notamment des armes à frag­men­ta­tions et à sous munitions.

Le nouveau tro­pisme arabe de Nicolas Sarkozy ne doit pas faire illusion, non plus. Il ne résulte pas d’un libre choix, mais d’un choix contraint, un choix par défaut, lar­gement condi­tionné par le désaveu de l’Irlande au projet de traité européen de Lis­bonne dont il a été l’un des grands artisans, la rebuffade de son nouvel ami libyen sur la coopé­ration trans­mé­di­ter­ra­néenne et la décon­fiture de ses deux meilleurs alliés, les coque­luches des médias occi­dentaux, les parangons de la civi­li­sation atlan­tiste, le Pré­sident amé­ricain George Bush et le Premier ministre israélien Ehud Olmert.

Le pari de Nicolas Sarkozy sur ces deux per­son­na­lités en fin de mandat piteux s’est révélé être à l’usage « le pari d’un tricard sur deux tocards » pour reprendre l’expression argo­tique puisée du jargon national. Au point que l’hypothèse du report du voyage de ce sang mêlé dans son pays de pré­di­lection est envi­sagée pour la deuxième fois depuis le début de son mandat. Au point que le pré­sident syrien Bachar el Assad, si vili­pendé par ailleurs mais dont la pré­sence au sommet euro-​​méditerranéen de Paris est néan­moins ardemment sou­haitée, apparaît, para­doxa­lement, et contre toute attente, comme le sauveur de la diplo­matie sar­ko­zienne en plein naufrage.

Rien ni per­sonne ne saurait occulter cette réalité d’une cruauté amère. Pas plus l’exhibition des sym­boles de sa diversité, que l’affichage des belles ama­zones de sa garde rap­prochée média­tique, pas plus le frou­frou­tement ves­ti­men­taire de Rachida Dati, sa Garde des sceaux, que le tour­billon­nement cata­bo­lique de Rama Yade, sa secré­taire d’Etat aux Droits de l’Homme, ou le ver­doyant langage de sa transfuge beur pré­férée Fadela Amara [7]. Sous couvert de langage de vérité, l’homme, d’un seul élan, a décrié les Arabes, outragé les Musulmans et dénigré les Afri­cains, ces spé­cia­listes de la « répétition ».

Quoiqu’il fasse, quoi qu’il dise, désormais, quand bien même il aura réussi à grap­piller quelques contrats nucléaires ici, un trem­polino mili­taire là, la rupture est consommée entre Nicolas Sarkozy et les Arabes bien avant son entrée en fonction. La désin­volture mépri­sante qu’il leur aura témoignée ne lui sera pas par­donnée car impar­don­nable un tel com­por­tement de la part d’un chef d’Etat [8], de la part de ce chef d’Etat que les Arabes « indif­fèrent » mais qu’il sol­licite néan­moins, le Qatar pour lubrifier les dif­fi­ciles négo­cia­tions sur la libé­ration des infir­mières bul­gares de Libye, en juillet 2007, et le Roi de Jor­danie pour le transport amoureux de sa nou­velle dame de cœur ancien­nement à gauche, en janvier 2008.

L’homme du renouveau est porteur d’un dis­cours ana­chro­nique. L’homme de la rupture aura été l’homme de la brisure des illu­sions dont se ber­çaient les Arabes et les Afri­cains sur le rôle alter­natif de la France au sein du lea­dership occi­dental, comme contre­point à l’hégémonie amé­ri­caine. Sous l’effet d’une « démo­cratie de l’émotion », une poli­tique d’affichage de déma­gogie média­tique, la magie de la « Patrie des Droits de l’homme » s’est dis­sipée, la France est démasquée : la pré­si­dence sar­ko­zienne est une pré­si­dence cupide, le sar­ko­zysme, un combat d’arrière-garde, une mys­ti­fi­cation, un ana­chro­nisme cathar­tique, néces­saire mais salu­taire, une paren­thèse de l’Histoire de France.

(…)

[1] Dis­cours fon­dateur de Herzlia pro­noncé en Décembre 2005

[2] cf à ce propos « Le Can­didat » de Jean Cau - Edi­tions Xénia 2007 (Vevey - Suisse) dans lequel l’auteur, ancien secré­taire par­ti­culier du Phi­lo­sophe Jean Paul Sartre dresse un por­trait acide des intel­lec­tuels français, de leurs moeurs et de leur rituel empesé.

[3] En huit mois (Mai 2007-​​Janvier 2008), Nicola Sarkozy a visité dix pays arabes : Algérie, Tunisie, Maroc, Egypte, Jor­danie, Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis et Qatar, recevant en grande pompe à Paris, le Colonel Mouammar Kadhafi (Libye) et le pré­sident Mahmoud Abbas (Palestine).

[4] Cf à ce propos « Libre » Nicolas Sarkozy  –  Edi­tions Pocket 2001.

[5] Israël et ses tribus : l’Etat Hébreu fête ses 60 ans » cf Courrier inter­na­tional N° 913 du 30 Avril au 6 Mai 2008

[6] 9 - « Un candide en Terre Sainte » page 128 de Régis Debray-​​​​ Gallimard-​​​​ Janvier 2008

[7] Cf à ce propos « De l’identité nationale et de quelques beurs de droite » in La trempe de Magyd Chérif –Actes sud juillet 2007, une analyse sans concession de l’instrumentalisation de la question immigrée à des fins d’affichage électoraux.

[8] Cf ce propos « SARKOZY, Le ‘choc des civi­li­sa­tions’ et les Musulmans », compte rendu du cor­res­pondant du quo­tidien français Libé­ration à Bruxelles où le pré­sident français fait part à ses col­lègues euro­péens de sa crainte d’une pré­sence massive musulmane de l’Europe. Source : http://bruxelles. Blogs​.libe​ration​.fr/​c​o​u​l​i​sses/