Nakba et le droit au retour

Walid al-​​Awad*, jeudi 12 mai 2005

Le 15 mai nous com­mé­morons le 57ème anni­ver­saire du jour de la Nakba qui est survenu à notre peuple pales­tinien. En ces jours du mois de mai, la mémoire de notre peuple s’ouvre sur la blessure sai­gnante repré­sentée par le jour de la Nakba …/

…qui est, surtout pour les réfugiés, le sou­venir de la maison , du champ, du figuier, de l’amandier, des cours d’eau, du four à pain, des pâtu­rages, de la saison de la cueillette, tout ce qui touche à la terre dont ils ont été expulsés sous les coups des mas­sacres et de l’agression sioniste.

Il signifie aussi la marche de l’exil, le refuge, les tentes, les tôles et les rangs où ils s’alignaient, les ailes cassées, pour recevoir les aides internationales.

Au même moment, la mémoire s’ouvre sur les actes héroïques de notre peuple, ses martyrs, ses pri­son­niers, sa résis­tance, ses sacri­fices, sa fierté, sa déter­mi­nation à rester attaché à ses justes droits, y compris le droit au retour des réfugiés à leur terres et leurs propriétés

En cette date dou­lou­reuse, il y a 57 ans, les épi­sodes du complot auquel devait faire face notre peuple pales­tinien ont atteint un tournant décisif qui a laissé ses traces sur l’ensemble de la vie du peuple pales­tinien, sur son infra­structure éco­no­mique, sociale et politique.

Au regard de la pro­fondeur de son impact, il a com­mu­nément été admis de décrire ce qui s’est passé par la Grande Nakba. Sinon, comment qua­lifier le mas­sacre le plus vil que l’histoire humaine contem­po­raine a connu et dont les épi­sodes dou­loureux se pour­suivent jusqu’à nos jours, depuis que les bandes sio­nistes ont réussi, sou­tenues direc­tement par l’impérialisme mondial, Grande-​​Bretagne en tête (qui exerçait à l’époque le mandat sur la Palestine) à accomplir leur projet visant à déra­ciner le peuple pales­tinien de sa terre, à l’expulser pour y ins­taller les Juifs venant de toutes parts à sa place, dans toutes les villes et les vil­lages dont les pro­prié­taires ont été expulsés, selon la théorie sio­niste connue "une terre sans peuple pour un peuple sans terre".

Cette théorie raciste et mal­heu­reuse contredit le plus évident des droits de l’homme, les prin­cipes du droit inter­na­tional, et dont tous les docu­ments et cartes, tou­jours pri­son­niers des cartons des archives bri­tan­niques et turques, aux­quels la Palestine a été soumise pendant une période très longue, affirment cela.

Ces docu­ments affirment, sans aucune contes­tation pos­sible, que la Palestine n’a jamais été, comme ils le pré­tendent, un désert mais elle était peuplée par une popu­lation qui l’a cultivée tout au long de siècles. Les Pales­ti­niens, ses habi­tants, n’ont été expulsés que par de ter­ribles mas­sacres, des meurtres, des des­truc­tions, commis par les bandes sio­nistes, telles que la Haganah, l’Irgoun et le Stern, ce qui a eu pour consé­quence la des­truction de 532 vil­lages et villes, l’exécution de 52 mas­sacres à l’encontre de ses habi­tants paci­fiques, dont les maisons et les champs ont été incendiés, les habi­tants aussi, alors qu’ils étaient vivants, comme cela s’est passé pour les habi­tants de Tira Haïfa.

Les bandes sio­nistes ne se sont pas privées de com­mettre les crimes les plus mons­trueux, en éven­trant les femmes enceintes, en tuant les femmes, les vieillards et les enfants, en violant toutes les sacra­lités, rejettant tous les traités et les cou­tumes inter­na­tio­nales. ( lire  : http://​www​.france​-palestine​.org/​a​r​t​i​c​l​e​170​.html)

Suite à ces mons­trueux mas­sacres, elles ont expulsé plus de 850.000 Pales­ti­niens qui sont devenus des réfugiés, et dont le nombre atteint aujourd’hui plus de 5 mil­lions, répartis sur toute la terre, la plupart vivant dans des camps que l’UNRWA a installés.

Ce crime dont notre peuple pales­tinien est tou­jours la victime a laissé des traces, non seulement sur cette période, mais jusqu’à l’heure actuelle.

Les réfugiés vivent tou­jours dans des condi­tions éco­no­miques et sociales dif­fi­ciles, après avoir été dis­persés loin de leurs pro­priétés et de leurs maisons, dont ils ont été expulsés il y a plus d’un demi-​​siècle. Malgré cela et d’autres choses encore, leur déter­mi­nation n’est pas retombée, leur atta­chement au droit du retour ne s’est pas ébranlé, et à cause des luttes et des sacri­fices de notre peuple, la cause des réfugiés et le droit de leur retour gardent encore leur flamme vivante ali­mentée par sa justice, et brûlant tous ceux qui cherchent à s’en rap­procher de façon malsaine.

De longues années ont montré que tous les com­plots visant la cause des réfugiés ont échoué, cette question étant devenue le pivot essentiel de la paix et de la sta­bilité dans la région. Il est devenu clair pour tous que tout règlement qui ne prend pas en compte la réso­lution de la question des réfugiés de façon juste, selon la réso­lution 194, échouera.

Le fait de l’affirmer n’est pas un luxe poli­tique ni un désir d’extrémisme, comme cer­tains se plaisent à le dire, mais comme le crime est tou­jours visible, le cri­minel connu ainsi que les vic­times, et que toute solution juste doit être équi­table envers les vic­times et doit châtier le cri­minel, un minimum au moins.

C’est ce qui me fait mettre en avant la juste solution que l’assemblée générale des Nations-​​Unies a pro­posée à l’époque, en consi­dé­ration de son rôle qui fut de rechercher une solution pouvant être équi­table envers les victimes.

Elle envoya à cette époque un médiateur suédois, le Comte de Ber­na­dotte, afin qu’il pré­sente une solution au conflit en Palestine. Il remit son rapport le 28 juin 1948 dans lequel il affirmait qu’il ne peut y avoir de solution juste et globale au conflit si le droit des réfugiés arabes au retour à leurs maisons dont ils ont été chassés n’était pas res­pecté, et il a pour­suivi, disant : "C’est de l’effronterie et du mépris de tous les prin­cipes de justice humaine que de priver ces réfugiés inno­cents, qui sont vic­times d’un conflit, de leur droit au retour à leurs maisons, alors que les Juifs conti­nuent à émigrer de toutes les parties du monde vers la Palestine".

Nous savons que le Comte Ber­na­dotte a payé de sa vie une telle position, moins de quelques mois plus tard, lorsque les bandes sio­nistes l’ont assassiné à al-​​Quds [1].

A partir de cette recom­man­dation écrite par le sang du médiateur inter­na­tional Ber­na­dotte, l’assemblée générale des Nations-​​Unies a essayé de trouver une solution juste à la question des réfugiés, en émettant le 12 décembre 1948 une réso­lution portant le numéro 194 dont le onzième para­graphe stipule : " qu’il y a lieu de per­mettre aux réfugiés qui le désirent, de rentrer dans leurs foyers le plus tôt pos­sible et de vivre en paix avec leurs voisins, et que des indem­nités doivent être payées à titre de com­pen­sation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers et pour tout bien perdu ou endommagé lorsque, en vertu des prin­cipes du droit inter­na­tional ou en équité, cette perte ou ce dommage doit être réparé par les Gou­ver­ne­ments ou auto­rités res­pon­sables" et "Donne pour ins­truc­tions à la Com­mission de conci­liation de faci­liter le rapa­triement, la réins­tal­lation et le relè­vement éco­no­mique et social des réfugiés, ainsi que le paiement des indem­nités, et de se tenir en liaison étroite avec le Directeur de l’Aide des Nations unies aux réfugiés de Palestine, et, par l’intermédiaire de celui-​​ci, avec les organes et ins­ti­tu­tions appro­priés de l’Organisation des Nations unies" ;quant au troi­sième para­graphe, il stipule la création d’une com­mission de conci­liation qui aura la res­pon­sa­bilité de faci­liter le retour des réfugiés à leurs terres, ce qu’a refusé le gou­ver­nement israélien qui continue à le refuser jusqu’à présent.

Face au refus et à cet entê­tement israé­liens, l’assemblée générale continue à affirmer sa position en votant annuel­lement la décision citée, en tant que solution juste de la question des réfugiés et la plus conforme aux prin­cipes des droits de l’homme, du droit inter­na­tional et le plus proche de la réa­li­sation de la légalité internationale.

De plus, les déci­sions inter­na­tio­nales favo­rables au droit de retour des réfugiés se sont suivies, l’assemblée générale vote
- la décision 394 le 14 décembre 1950, favo­rable au droit au retour,
- qui est soutenu par l’accord de Genève sur les droits des réfugiés en 1951,
- et il est réaf­firmé dans la réso­lution 1191 émis le 13 décembre 1957,
- la réso­lution 535 de l’année 1965
- ainsi que les réso­lu­tions 3628 et 2672 de l’année 1970,
- mais aussi la réso­lution 3236 qui stipule dans son para­graphe 2 que le droit de retour des Pales­ti­niens à leurs terres dont ils ont été expulsés et déra­cinés est inalié­nable le consi­dérant indis­pen­sable pour l’établissement de la paix et la sécurité dans la région

De façon très rapide, la juste solution de la question des réfugiés est le retour des réfugiés pales­ti­niens à leurs terres, il s’agit d’un droit garanti et déclaré par toutes les réso­lu­tions, les traités, les accords inter­na­tionaux et notamment la décision 194 qui est consi­dérée comme une des réso­lu­tions légales inter­na­tio­nales le plus favo­rables à la légalité de la récla­mation du droit au retour.

Pour cela, il est néces­saire de s’attacher fer­mement à cette réso­lution et à s’éloigner de toutes les expli­ca­tions qui peuvent l’affaiblir ou détruire son fon­dement, qui repré­sente la légalité, la légi­timité et la pos­si­bilité d’appliquer le droit au retour.

Cela est important en ce moment où de temps à autre appa­raissent de mul­tiples atti­tudes ou ini­tia­tives essayant de trouver une solution à la question des réfugiés en passant par-​​dessus cette réso­lution ou en la contournant en la vidant de son contenu, dans le meilleur des cas.

Cer­tains vont encore plus loin en affirmant l’impossibilité de réa­liser ce droit, en allant même jusqu’à le pro­poser en troc au bazar des ini­tia­tives, dont le plafond s’abaisse conti­nuel­lement, sans compte ni contrôle, sus­citant crainte et inquiétude, et même les doutes du fait de l’insistance israé­lienne à refuser abso­lument le droit au retour, en accord avec la position amé­ri­caine exprimée par le pré­sident amé­ricain George Bush, qui a donné des garanties au premier ministre israélien Sharon lors de la visite de ce dernier à la Maison Blanche, en 2004, et qu’il a de nouveau affirmé lorsqu’il a reçu le même au Texas, il y a un mois.

A partir de là, une grande pré­caution doit être exigée sur le plan pales­tinien pour ne pas tomber dans le piège visant le droit au retour et le rem­pla­cement du droit des réfugiés à retourner sur leurs terres par le retour partiel à l’Etat indé­pendant, dont la for­mation sur l’ensemble des terres occupées en 1967 reste cependant dou­teuse si elle est en accord avec Israël et les Etats-​​Unis, étant donné l’attitude israé­lienne, les ter­gi­ver­sa­tions et les ajour­ne­ments suc­cessifs, le refus d’appliquer les ententes de Sharm el-​​sheikh, avec un soutien amé­ricain clair au maintien des grands blocs de colonies, et le non-​​retour aux fron­tières de 1967 confirmant le choix auquel s’accroche le gou­ver­nement israélien.

Il s’agit du choix de pour­suivre l’agression et de nier les justes droits de notre peuple .

Que per­sonne ne se leurre à propos des infor­ma­tions dif­fusées par l’occupation au sujet du retrait pro­chain de la bande de Gaza, car ce soi-​​disant retrait, si jamais il se réalise, le sera selon la vision israé­lienne, trans­formant la bande de Gaza en une grande prison, où ses habi­tants vont plonger, éco­no­mi­quement et socia­lement, au moment où Israël va pour­suivre son siège.

Au même moment, il conti­nuera à avaler ce qui reste des ter­ri­toires pales­ti­niens en Cis­jor­danie, car il poursuit l’agrandissement des colonies, la construction du mur de l’apartheid et les mesures d’isolement de la ville d’al-Quds, ainsi que les cam­pagnes d’arrestation et le refus de libérer les prisonniers.

Tout ceci se déroule avec l’accord amé­ricain dans le cadre d’un silence de plomb de la part du comité qua­dri­partite, de la com­mu­nauté inter­na­tionale et une dérobade hon­teuse des pays arabes.

Le sou­venir de la Nakba et les traces plus ou moins dou­lou­reuses qu’elle a laissées, ont été une leçon pour notre peuple. Elles exigent une affir­mation claire que notre peuple pales­tinien, qui a refusé tous les plans de liqui­dation de la question des réfugiés, qui a insisté à s’attacher à ses droits légi­times, qui a offert des mil­liers de martyrs, de blessés et de pri­son­niers, pour les défendre, qui a vécu réfugié dans les condi­tions les plus dif­fi­ciles, notre peuple restera attaché à ses droits, restera fer­mement attaché à son droit au retour comme il a été défini dans la réso­lution 194, qui confirme avec pré­cision que le retour se fera à partir du choix per­sonnel de chaque réfugié, ce qui signifie que le droit au retour est un droit per­sonnel pour chaque réfugié, et per­sonne ne peut le concéder ou le négocier.

En cette com­mé­mo­ration de la 57ème année de la Nakba, il est néces­saire de renou­veler notre atta­chement au droit au retour, de ras­sembler les énergies popu­laires pales­ti­niennes pour mener une cam­pagne popu­laire la plus large pos­sible, avec des mani­fes­ta­tions, des fes­tivals et des congrès popu­laires pour l’exprimer.

Nous devons activer le rôle du dépar­tement des affaires des réfugiés dans l’OLP en lui assurant toutes les res­sources néces­saires afin d’en finir avec le trai­tement bureau­cra­tique de cette question. Il fau­drait en même temps, activer tous les comités et ins­ti­tu­tions popu­laires agissant dans le domaine des réfugiés, prendre l’initiative de former des comités de défense du droit au retour dans toutes les villes, vil­lages et camps dans le pays et dans l’exil, tout en sus­citant les actions offi­cielles sur les plans arabe et inter­na­tional pour activer la question des réfugiés et du droit au retour, surtout au niveau de l’assemblée générale des Nations-​​Unies, en lui demandant l’application de ses réso­lu­tions, en affirmant la nécessité de donner vie à la Com­mission inter­na­tionale de conci­liation, lui réclamant l’exécution de ses res­pon­sa­bi­lités attendues depuis 57 ans, et en même temps s’attacher à la réso­lution 194, affirmant sa légalité, la force de sa légi­timité qui a tou­jours cours malgré le refus israélien à la res­pecter, tout comme il refuse d’autres réso­lu­tions internationales.

Le refus israélien n’affaiblit pas la force de la légi­timité ni de la légalité de ces réso­lu­tions mais au contraire, il affaiblit la place et la cré­di­bilité inter­na­tionale d’Israël, en aug­mentant son isolement.

* Walid al-​​Awad : Membre du conseil national pales­tinien et secré­taire du comité des réfugiés

[1] nom de Jéru­salem en Arabe