Mort d’Abou Daoud, l’inspirateur de l’attentat de Munich en 1972

Georges Malbrunot, lundi 5 juillet 2010

Abou Daoud est mort samedi à Damas, où il vivait depuis de nom­breuses années. Il était âgé de 73 ans. Je l’avais interrogé pour Le Figaro en 2006 au moment de la sortie en France du film de Spielberg, Munich, sur l’attentat qui avait ensan­glanté les Jeux Olym­piques de 1972. Né à Jéru­salem, cet ins­ti­tuteur de for­mation suivait tou­jours de près l’actualité du conflit israélo-​​palestinien. Voici l’entretien que j’avais réalisé avec lui, au cours duquel il racontait comment le Mossad avait tenté de l’assassiner en Pologne.

LE FIGARO. – Qu’avez-vous pensé de Munich, le film de Steven Spielberg ?

Abou DAOUD.– Je ne l’ai pas vu, mais un ami m’en a raconté les grandes lignes. La façon dont est décrit le groupe israélien chargé de venger Munich est extra­or­di­naire et excel­lente. Spielberg les montre tels qu’ils étaient vraiment : un gang de cri­minels sans morale, de véri­tables mer­ce­naires envoyés à travers le monde par Golda Meïr (premier ministre israélien à l’époque de l’attentat en 1972) pour tuer des inno­cents. Car le film montre que ceux qui ont été tués ensuite au nom de Munich étaient bel et bien des inno­cents. Les seuls res­pon­sables à avoir été au courant de l’attentat, c’était moi et Abou Iyad, qui sera ensuite chargé de nos ser­vices de ren­sei­gne­ments. Même Abou Mazen, dont les Israé­liens ont pré­tendu à un moment donné pour le dis­cré­diter qu’il avait cau­tionné l’opération, n’y était pour rien. C’est à lui que j’ai remis les 500 dollars qui me res­taient à l’issue de l’attentat. Il était à l’époque chargé des finances du Fatah, c’était donc normal que je lui res­titue cette somme, mais il ignorait à quoi elle devait servir lorsque je lui ai demandé. Alors, pourquoi aller tuer ensuite Wael Zattar, un de nos repré­sen­tants à Rome, qui était innocent ? Pourquoi aller tuer Mahmoud Ham­chari, notre repré­sentant à Paris, qui était lui aussi innocent ? En fait, les Israé­liens se sont servis de Munich comme d’un slogan qu’ils ont agité ensuite pour tuer des gens qui les déran­geaient. Par exemple, les Israé­liens ont tou­jours pré­tendu avoir tué Abou Hassan Salameh parce qu’il était lié à Munich. Mais les Israé­liens connaissent très bien la vraie raison : c’est lui qui le premier avait lié des rela­tions secrètes avec la CIA, et cela, les Israé­liens n’en vou­laient pas.

Ils savaient que vous étiez l’un des ins­pi­ra­teurs de Munich. Ont-​​ils tenté de vous tuer ?

Ils ont essayé de m’abattre à Var­sovie en 1981, neuf ans après. J’étais en mission pour le compte d’Abou Iyad. Je devais négocier auprès des Polonais l’achat de petites mitrailleuses. J’étais à l’hôtel, le ven­dredi soir, peu après mon arrivée. En ren­trant de la salle de gym, j’ai vu le télé­phone de ma chambre cli­gnoter : un message m’attendait en bas à la réception. Un de nos hommes à Bey­routh m’envoyait un message par télex qui disait « Forget them » (« Oublie-​​les »). Il concernait des infor­ma­tions que je lui avais demandées sur cer­taines per­sonnes. Je me suis dirigé ensuite vers le bar, et, juste après m’y être ins­tallé, un homme a fait irruption, il a tiré deux balles, l’une m’a blessé à la mâchoire, l’autre au-​​dessous du cou. Il s’est enfui en tirant dans tous les sens. Je l’ai suivi jusqu’à la sortie de l’hôtel, mais pas au-​​delà, j’avais peur qu’un piège ne m’ait été tendu. Une ambu­lance est arrivée après. J’ai été seulement blessé. C’est la seule fois que les Israé­liens ont réussi à m’attraper. Peut-​​être ont-​​ils réessayé, je n’en sais rien, mais alors ça a échoué. En fait, les cri­minels qui nous pour­chas­saient pou­vaient com­mettre de gros­sières erreurs. Ils ont tué, par exemple, un serveur marocain d’un hôtel en Norvège. Ils l’ont pris pour un Pales­tinien. Ce n’était pas de bons spé­cia­listes. Appa­remment, le film montre d’ailleurs les doutes de cer­tains de ces mer­ce­naires qui devaient nous tuer. C’est bien.

Trente ans après, que pensez-​​vous de la polé­mique sur la res­pon­sa­bilité du mas­sacre des ath­lètes israéliens ?

Les Israé­liens eux-​​mêmes sont convaincus que les tireurs d’élite alle­mands ont tué la majorité de leurs ath­lètes. Ils ont mis en lumière « Abou Daoud le cri­minel », comme ils disaient, pour mieux masquer la réalité de Munich. En faisant l’autopsie des corps, on aurait pu savoir qui a tué les Israé­liens, mais les Alle­mands ont tou­jours caché cette vérité. Au lieu de mettre au jour cette vérité, les Israé­liens ont préféré ensuite exploiter le drame pour arracher des conces­sions aux Alle­mands et ren­forcer le sen­timent de culpa­bilité à leur égard. Je propose aujourd’hui qu’on expertise les cadavres pour savoir qui a tué ces ath­lètes israé­liens. La com­mu­nauté inter­na­tionale a le droit de savoir la vérité. De notre côté, il faut recon­naître que ces déra­pages nous arran­geaient à l’époque. Le but de Munich, c’était d’éveiller le monde à la cause pales­ti­nienne dont on ne parlait pas en 1972.