Monde arabe • Trente ans de mauvaise gestion, ça se paie

Ramy G. Khouri, dimanche 19 octobre 2008

Grâce à la manne pétro­lière, les économies de la région ont long­temps pu faire illusion. Peu tournées vers l’industrie, elles sont frappées de plein fouet par l’éclatement de la bulle financière.

Main­tenant que l’on perçoit mieux l’ampleur de la crise finan­cière, reste à savoir dans quelle mesure des sociétés entières vont en souffrir. Les pays dont les ­gou­ver­ne­ments jouissent du respect et de la confiance de leurs citoyens devraient mieux s’en ­sortir que ceux où la classe poli­tique est méprisée. Je crains que le Moyen-​​Orient, en par­ti­culier les pays arabes, ne soit frappé de plein fouet par la crise, et ce pour plu­sieurs raisons. La prin­cipale d’entre elles est que, depuis le boom pétrolier du début des années 1970, la plupart de ces Etats n’ont pas su mettre en place une saine gestion ni investir dans les sec­teurs pro­ductifs de l’économie, notamment l’industrie.

Ils ont certes utilisé leurs recettes colos­sales pour déve­lopper leurs pays à un rythme accéléré et impres­sionnant, mais sans s’affranchir de la dépen­dance envers les expor­ta­tions de pétrole et de gaz, ou vis-​​à-​​vis de la main-d’œuvre étrangère. Les pays arabes non pro­duc­teurs de pétrole n’ont pas non plus béné­ficié d’une gestion écono­mique avisée. Ils n’ont pas été capables d’exploiter la pros­périté régionale liée à la manne pétro­lière, ni les cen­taines de mil­liards de dollars que repré­sen­taient les envois de fonds de leurs citoyens [tra­vaillant dans les pays pro­duc­teurs de pétrole]. Voilà pourquoi les sociétés arabes sont très inéga­li­taires, avec d’un côté, environ 10 % de super­riches (dont les inves­tis­se­ments mon­diaux dégrin­golent) et de l’autre, le reste de la popu­lation, qui vit au mieux modes­tement, au pire dans une misère grandissante.

Les cours du pétrole ont cédé plus de 40 %, passant de presque 150 dollars à environ 80 dollars le baril. Si l’on ajoute à cela la crise des marchés bour­siers, où est investi tant d’argent arabe, il est clair que les revenus – cou­rants et investis – sont en forte baisse. Cela devrait mettre un frein à l’une des ten­dances les plus pro­met­teuses que la région ait connue depuis les trente der­nières années : l’afflux de jeunes Arabes ins­truits, hommes et femmes, attirés par des emplois dans les économies pétro­lières. Paral­lè­lement, il faut s’attendre à un ralen­tis­sement des inves­tis­se­ments régionaux et étrangers et donc à une baisse de la création d’emplois. Si, au contraire, le prix du pétrole devait repartir à la hausse, la vie serait encore plus dure pour la plupart des gens de la région, en raison de l’inflation géné­ra­lisée qui s’ensuivrait. Ainsi, le Moyen-​​Orient est dans une situation vul­né­rable et peu enviable. Que les cours du pétrole aug­mentent ou qu’ils dimi­nuent, la plus grande partie de sa popu­lation souffrira.

Ce pro­blème est le résultat de décennies d’une mau­vaise gestion écono­mique camouflée par les recettes pétro­lières et par la fièvre de la mon­dia­li­sation. Avec le récent écla­tement de la bulle finan­cière, il a bien fallu se rendre à l’évidence : le monde arabe ne fait pas que subir les consé­quences de la crise mon­diale, il est aussi pénalisé par la fai­blesse de ses économies. Les pays de la région seront touchés à des degrés divers par des phé­no­mènes tels que la baisse des envois d’argent des émigrés, la stag­nation de l’aide étrangère, l’aggravation du chômage, le flé­chis­sement du com­merce et du tou­risme. Tel sera le prix à payer pour avoir déve­loppé des économies fondées sur les revenus pétro­liers, sur l’aide étrangère, sur les inves­tis­se­ments immo­bi­liers et sur des échanges com­mer­ciaux tournés vers l’importation en l’absence de pro­duction locale.

Cela pourrait aussi être l’occasion pour tous les pays arabes – qu’ils soient expor­ta­teurs ou impor­ta­teurs de pétrole – de tirer les leçons de cette crise et de com­prendre qu’ils ont tout intérêt à déve­lopper leur secteur pro­ductif par des par­ti­ci­pa­tions croisées dans l’industrie, l’agriculture, les tech­no­logies de l’information et l’éducation, au lieu de se laisser happer par les marchés finan­ciers mon­diaux, qui nous entraînent aujourd’hui dans leur mini­krach. Il s’agit d’un pro­blème de gestion écono­mique, mais, plus pro­fon­dément, c’est un échec politique.

Comme par hasard, ceux qui repré­sentent les prin­cipaux mou­ve­ments au Moyen-​​Orient – isla­mistes, tri­ba­listes, popu­listes, natio­na­listes vieillis­sants, milices et autres – n’ont aucune solution à pro­poser. Mais nous sommes peut-​​être à l’aube d’un chan­gement his­to­rique, où des leaders hon­nêtes auront le courage de dire la vérité aux Arabes sur leurs échecs et pro­po­seront une voie plus ration­nelle vers le renouveau.