Mon défi à Steven Spielberg

Robert Fisk, dimanche 12 février 2006

Le journaliste Robert Fisk revient sur le film ’Munich’ de Steven Spielberg.

" Je vous recom­mande vivement d’aller voir le film MUNICH de Steven Spielberg ". Marie-​​Claude, veuve de Mahmoud al HAMCHARI.

Le film de Steven Spielberg Munich est abso­lument brillant. Je peux déjà entendre des lec­teurs grogner. Il ne sera pas projeté en Angle­terre avant ven­dredi pro­chain mais aux Etats-​​Unis, des arabes l’ont déjà condamné comme une dia­tribe anti-​​arabe qui déshu­manise tout un peuple souf­frant d’être dépossédé et occupé. Ce film traite de l’assassinat de pales­ti­niens après le mas­sacre en 1972 des ath­lètes israé­liens (par des pales­ti­niens) aux jeux olym­piques de Munich.

Des groupes juifs ont dit que Spielberg déshonore ses racines juives en dressant un por­trait des agents du Mossad (ser­vices secrets israé­liens) comme des cri­minels, des meur­triers doutant d’eux-mêmes, qui en viennent fina­lement à mépriser leur propre pays. Il doit y avoir quelque chose d’intéressant là, me suis-​​je dit, assis de l’autre côté de l’Atlantique, à aller voir la super­pro­duction sur des crimes et bains de sang de ce directeur de films.

Il y a vraiment de quoi être sidéré par le mélange de plu­sieurs scènes : la tuerie des ath­lètes, celle du chef des assas­sinats (de pales­ti­niens) "Avner" (l’agent du Mossad) copulant avec sa femme dans un appar­tement de New York, l’assassinat israélien d’une call girl hol­lan­daise qui avait l’intention d’assassiner un agent du Mossad - elle marche nue, perdant son sang qui se répand sur le sol de sa péniche, en essayant de res­pirer par le trou fait par une balle dans sa poitrine-​​ et le cliché de l’année sur le Moyen Orient. Celui-​​ci apparaît quand "Avner" - dans une scène tota­lement fictive - parle avec un réfugié pales­tinien qu’il tuera plus tard. "Dis moi une chose Ali," demande-​​t-​​il "est ce que les oli­viers de ton père te manquent vraiment ?"

Bon, bien sûr, les oli­viers de son père manquent cer­tai­nement à "Ali". Demander à un pales­tinien vivant dans l’un de ces taudis des camps de réfugiés de Ein el-​​Helwe, Nahr el-​​Bared, ou Sabra et Chatila au Liban et vous obtiendrez la même réponse. C’est une scène montée de toute pièce, qui donne la chair de poule, au cours de laquelle, l’approche phi­lo­so­phique, éduquée d’Avner est confrontée à la colère dure, abrupte du palestinien.

Et il y a encore plein de choses qui dérangent. L’assassinat par la même équipe du Mossad, basée sur un fait véri­dique, d’un serveur marocain tout à fait innocent en Norvège - est sup­primée de la nar­ration du film - évitant ainsi, je suppose, l’embarras de montrer l’un des assassins se cachant ensuite dans l’appartement à Oslo de l’attaché mili­taire israélien en Norvège, une révé­lation qui n’avait pas aidé à amé­liorer les rela­tions israélo scandinaves.

Mais le film de Spielberg est allé au-​​delà de la façon habi­tuelle qu’à Hol­lywood de traiter le conflit israélo pales­tinien. Pour la pre­mière fois, nous voyons les super espions israé­liens et assassins qui se posent des ques­tions sur leur rôle de ven­geurs, et qui décident fina­lement que le principe "œil pour oeil" ne fonc­tionne pas, que c’est immoral et lâche. Assas­siner un tireur pales­tinien, ou un pales­tinien qui sym­pa­thise avec les tueurs de Munich - en fait en amène 6 à prendre sa place. Les uns après les autres, les membres de l’escadron du Mossad chargé des assas­sinats sont eux-​​mêmes pour­chassés et tués. Avner calcule même que cela coûte 1 million de dollar chaque fois qu’il liquide un palestinien.

Et la fin du film - quand le chef d’Avner au Mossad vient à New York pour le per­suader de retourner en Israël, et qu’il se voit rabroué parce qu’il a été inca­pable de lui donner la preuve de la culpa­bilité du pales­tinien, et qu’il part dégoûté quand Avner lui propose de manger chez lui - montre pour la pre­mière fois sur grand écran que la poli­tique israé­lienne de mili­ta­risme et d’occupation est immorale. Que la caméra alors bouge à gauche des deux hommes, l’objectif s’emparant d’une repro­duction numé­rique d’une photo des deux tours ( détruites lors des attentats du 11 sep­tembre ndlt), c’est ce que j’appelle un "gro­gnement". Oui je me suis dit, Steve merci, mais nous avons compris le message.

En fait, c’est de cela qu’il s’agit. Ce film décons­truit tout le mythe de l’invincibilité israé­lienne et de sa supé­riorité morale, ses fausses alliances - l’un des caractère les plus sym­pa­thiques est un chef mafieux français âgé qui aide Avner - et son pré­supposé arrogant qu’il a le droit de s’engager à mener des assas­sinats d’état alors que les autres ne l’ont pas.

Peut être, inévi­ta­blement, l’auteur du livre sur lequel le film Munich se base - Ven­geance de Georges Jonas - a fait de son mieux pour décons­truire Spielberg. "Per­sonne n’atteint les hautes sphères de la morale, en étant neutre entre le Bien et le Mal" dit-​​il. Ce qui éloigne les spec­ta­teurs du film c’est de traiter des ter­ro­ristes comme des per­sonnes - dans leurs efforts pour ne pas dia­bo­liser des humains, Spielberg et Kushner ( Tony Kushner, le directeur d’écriture du scé­nario) finissent par huma­niser des démons - oui mais - c’est le but, n’est ce pas ?

Appeler des humains des ter­ro­riste les déshu­ma­nisent, quelque soit leurs anté­cé­dents. La question "pourquoi" ? - interdite après le crime contre l’humanité du 11 sep­tembre - est exac­tement la même question que se pose un policier sur la scène d’un meurtre. Quel était le motif ?

Pro­ba­blement prévu pour coïn­cider avec la sortie du film, Aaron Klein vient de publier un nouveau livre sur Munich, publié par Random House. Comme l’un des cri­tiques l’a fait remarqué, il écrit sur les mêmes truands du Mossad, les pré­sentant comme des esca­drons tuant de sang froid, plutôt que des mer­ce­naires doutant d’eux-mêmes. Dans un tout ordre contexte, c’est important de savoir que Klein, un capi­taine dans les ser­vices secrets de l’armée israé­lienne, se trouve aussi être le cor­res­pondant pour les affaires mili­taires pour le magazine Time à Jéru­salem. Je suppose que ce res­pec­table journal engagera bientôt un membre du Hamas comme reporter pour les affaires mili­taires en Cisjordanie.

Mais, une nou­velle fois, là n’est pas la question. Ce n’est pas si oui ou non, Spielberg change les carac­tères de ses assassins - ou si Malte se fait passer pour Bey­routh et Budapest pour Paris - mais c’est que tout l’édifice d’Israël sur sa super moralité est examiné de manière cor­rosive et amère. Vers la fin, Avner se pré­cipite au consulat israélien à New York parce qu’il croit que le Mossad a décidé de le liquider aussi.

Et main­tenant le vrai chal­lenge pour Spielberg. Un ami musulman m’a écrit une fois pour me recom­mander la liste de Schindler, mais a demandé si le directeur du film serait prêt à continuer l’histoire par une épopée sur la dépos­session des pales­ti­niens, qui a suivi l’arrivée des réfugiés de Schindler en Palestine. Au lieu de cela, Spielberg a fait un bond de 14 ans, à Munich, disant que l’ennemi réel au Moyen Orient c’est l’intransigeance. Cela ne l’est pas. Le vrai ennemi c’est d’enlever la terre à un peuple.

Alors maintenant je pose la question :

Est ce que l’on va avoir une épopée sur la catas­trophe pales­ti­nienne de 1948 et après ?

Ou bien devrons nous-​​ comme ces réfugiés déses­pérant d’obtenir un visa dans le film durant la guerre "Casa­blanca", attendre, attendre - et attendre ?