Liens entre culture et résistance

Marie Renée Legrand, mardi 18 novembre 2008

" RÉSISTER C’EST CRÉER " .

Cette phrase de Gilles Deleuze fait " choc " et est souvent rap­pelée. Elle est à rat­tacher à cette autre affir­mation , du même auteur , qui dit : " La Vie devient résis­tance au pouvoir quand le pouvoir prend pour objet la Vie".

En Palestine, créer pour résister à ce pouvoir de l’occupant, pouvoir qui tue la Vie sous toutes ses formes. Pour résister à la mort : celle de la vie sociale ( le sociocide ) , celle de la vie poli­tique entravée ( le poli­ticide ), celle de la vie psy­chique asphyxiée, celle qui attaque en per­ma­nence l’instruction, la santé , le travail … celle qui ronge la dignité, obs­curcit l’avenir, empoi­sonne la vie quo­ti­dienne, tentant de faire oublier l’idée même de liberté.

Une réponse : la création. La création, dans chaque dis­ci­pline, se déploie selon sa propre inventivité .

L’activité créa­trice, si elle est soli­taire, n’en est pas moins por­teuse : "…Mais c’est au nom de ma création que j’ai quelque chose à dire à quelqu’un …". Tou­jours selon Deleuze : " L’oeuvre d’art n’est pas un ins­trument de com­mu­ni­cation … En revanche , il y a une affinité fon­da­mentale entre l’oeuvre d’art et l’acte de résis­tance …". " … L’acte de résis­tance a deux faces. Il est humain, et c’est aussi l’acte de l’art.

Seul l’acte de résis­tance résiste à la mort , soit sous la forme d’une oeuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes " [1].

Frantz Fanon, dans " les damnés de la Terre", a décrit le che­mi­nement des cultures natio­nales dans les pays en voie de déco­lo­ni­sation. Allant du " des­criptif " au" rappel du passé idéalisé" pour aller vers une " culture révo­lu­tion­naire natio­na­liste ". Il précise , et c’est essentiel , le sens dyna­mique et ouvert qu’il attribue au mot " Nation ". Mais ces pays là ont eu accès à l’Indépendance" …

Ce qui se passe en Palestine est marqué sin­gu­liè­rement par la durée, par l’isolement, par l’indifférence de l’Europe et des U S A, indif­fé­rence faite de calculs et de mépris, calculs d’intérêts de plu­sieurs ordres, mépris des hommes et de la Justice .

Et il y a le mor­cel­lement ! La " nation" pales­ti­nienne, c’est Gaza, c’est la Cis­jor­danie ban­tous­ta­nisée, c’est le grand nombre des réfugiés, c’est la réalité des " Pales­ti­niens d’Israël ".

Ce " pays qui n’existe pas " existe jus­tement au travers ce que les Pales­ti­niens eux mêmes créent : en lien avec l’histoire, comment vivre le présent, se pro­jeter dans la vie, dans le futur. Lutter pour penser la VIE contre le " de toutes façons on est déjà morts " ( parole d’enfants recueillies par Sylvie Mansour ).

Dans Le "sociocide "et autres attaques infligées aux Pales­ti­niens il y a l’attaque contre les liens humains, affectifs. Il s’agit d’une forme de "meurtre psy­chique "dont sont vic­times notamment les enfants et les femmes.

Ce "meurtre psy­chique " est insi­dieux, bien organisé, passé sous silence : l’ennemi avance masqué ! Cette stra­tégie de l’occupant paraît sans faille tant elle est habile. Un exemple : lors de l’occupation meur­trière de Jénine, le couvre feu dura long­temps. Dans le camp de réfugiés les familles vivaient enfermées entourées de ruines, les enfants " condamnés " à la réclusion. Puis il y eut un " allé­gement " : dans l’après midi, un jour, les hauts par­leurs annon­cèrent à la popu­lation une " per­mission de sortir " de deux heures ! Pendant ces deux heures les rues furent envahies fré­né­ti­quement. Mais deux heures c’est peu ! Une jeune femme ce soir là s’est exclamée : " ah aujourd’hui c’était bien !" … ET puis elle s’est tue, le visage décomposé, comme hor­rifiée par l’ampleur du piège qu’elle décou­vrait. "Ils nous détruisent au point qu’on est contents de deux heures !". Elle disait ainsi que l’ennemi la vise même dans sa capacité de penser. Une nou­velle arme de des­truction massive ?

Nous avons été témoins ces der­niers temps de mani­fes­ta­tions avérées de cette nou­velle (?) forme d’attaques. Anne­marie JACIR, la réa­li­sa­trice du film " Le Sel de la Mer ", y a été confrontée et a du faire face aux interdits qui tou­chaient surtout la liberté de cir­cu­lation pour pouvoir aller au bout de son projet : un film met-​​il en danger la sécurité d’Israël ? Les comé­diens sont ils des ter­ro­ristes ? La question est autre : en réa­lisant un film ils " eésistent", et c’est cela qui est insupportable !

Le pho­to­graphe Mahmud Hams, de Gaza, n’a pu venir recevoir le prix qui lui était décerné et qui devait lui être remis à Bayeux. Il fait partie des 15 pho­to­graphes dont les oeuvres sont exposées dans le cadre du " mois " de la photo " à Paris. inter­diction de sortir de Gaza !

Le jour­na­liste Mohamed Omer recevait à Londres un prix inter­na­tiona. ( juin 2008 ). Il tra­vaille à Gaza. A son retour, il est arrêté, maltraité .

Ces der­niers jours nous sommes alertés par Ziad Medoukh, pré­sident de dépar­tement de français de l’université Al Aqsa à Gaza, fon­dateur et coor­do­nateur du Centre de la Paix à l’université. Il a obtenu une bourse ( 2008/​2009 ) pour ter­miner sa thèse à Paris 8 . Mais il ne peut sortir de Gaza !

Ces exemples signi­fient combien les acteurs de la culture sont vic­times d’ attaques ciblées. Ces exemples n’excluent pas la dimension de la culture popu­laire : là aussi les liens sont por­teurs et féconds, et donc deviennent des cibles pour la répression israé­lienne : les mani­fes­ta­tions de Bil’in, avec leur inven­tivité créa­trice, leur humour, ont subi des assauts meurtriers.

Et il y a des situa­tions para­doxales, pouvant entraîner des confu­sions. Vient de se tenir à Jéru­salem Ouest, en terrain israélien, une expo­sition inter­na­tionale d’art contem­porain. Les artistes pales­ti­niens invités ont décidé de ne pas en être. Leur décision montre bien que rien n’est neutre, que leur créa­tions artis­tiques ne peuvent être abs­traites du contexte . Elle pose des vraies ques­tions : comment lutter contre l’aliénation ? ( aller là où l’on nous permet d’aller …), être pré­sents au risque d’être uti­lisés comme " caution " ? Quand une telle mani­fes­tation sera t-​​elle pos­sible à Jéru­salem Est ? ou à Ramallah ? .….

Il y aurait encore tant à dire sur " culture et résis­tance " ! Evoquer l’exigence, la rigueur : qui mieux que Mahmoud Darwich incarne la résis­tance dans la poésie : la poésie dans la résis­tance, sans conces­sions ? Pour conclure, ces mots qu’il nous a livrés [2] :

" Si nous le voulons"

Nous serons un peuple, si nous le voulons, lorsque nous saurons que nous ne sommes pas des anges et que le mal n’est pas l’apanage des autres …

Nous serons un peuple lorsque nous res­pec­terons la jus­tesse et que nous res­pec­terons l’erreur."

[1] Gilles Deleuze" Qu’est ce que l’acte de création ? " confé­rence à la Fémis . 1987

[2] Mahmoud Darwich " La trace du Papillon " . (à paraître chez Actes Sud . Extrait paru dans la revue " AH !)