Liban ; Spéculations inquiètes sur les intentions d’Israël

Philippe Abi-​​Akl, jeudi 5 août 2010

L’opération israé­lienne remet en effet sur le tapis cette question de base : qui contrôle la situation au Liban, plus par­ti­cu­liè­rement à ses fron­tières ? (…) Mais il faut d’abord se demander pourquoi Israël envoie ses soldats arracher des arbres dans une terre contestée sur la ligne bleue.

Les Israé­liens ont entrepris de déboiser une par­celle frisant la ligne bleue dans la région de Adaïssé, au Sud, pour y implanter des caméras de sur­veillance. L’armée liba­naise s’y est opposée. Il y a eu un enga­gement, et un tir d’artillerie israé­lienne a tué 3 mili­taires libanais, un jour­na­liste et blessé cinq soldats. Malgré sa gravité, s’agit-il d’un incident isolé ? Faut-​​il y voir, plutôt, un premier aver­tis­sement sans frais, sous forme de pro­vo­cation déli­bérée, annonçant cette agression d’envergure dont Israël ne cesse de brandir la menace ?

Les milieux poli­tiques de Bey­routh se déclarent surpris par ce qui s’est passé près de la ligne bleue, dans la région de Adaïssé. Pour com­mencer, une unité israé­lienne s’est engouffrée dans une zone dis­putée bordant la ligne bleue pour en déra­ciner des arbres. Une incursion abusive, interdite par les accords conclus en 2006. Le Liban conserve la carte de la ligne bleue, tracée par l’ONU, qui va de Majidiya jusqu’à Chebaa. Une déli­mi­tation de facto pour régler au plus près, sans peine, le pro­blème du no man’s land d’interposition, mais qui ne cor­respond pas, on le sait, à la fron­tière inter­na­tio­na­lement reconnue séparant le Liban de l’État hébreu. Il reste ainsi des terres bien liba­naises situées au-​​delà de la ligne bleue, déclarée juri­di­quement « ligne de trêve provisoire. »

Tou­jours est-​​il que des contacts ont été aus­sitôt entrepris pour pré­venir des suites mili­taires ou poli­tiques fâcheuses. Dans le cadre de l’effort déployé pour conforter la sta­bilité du Liban, prin­ci­pa­lement sur ini­tiative du roi Abdallah d’Arabie saoudite. Il s’est fait accom­pagner à Baabda par le pré­sident Bachar el-​​Assad pour un sommet avec le pré­sident Michel Sleiman. Mais il a également relancé en per­sonne les hauts diri­geants égyp­tiens et jor­da­niens, sans compter qu’il s’est fait épauler par l’émir du Qatar. Le résultat étant que les pro­ta­go­nistes libanais ont renouvelé l’engagement pris à Doha de ne pas recourir à la vio­lence et de s’en tenir, pour régler leurs dif­fé­rends, à un dia­logue rationnel. Cela après la crise abrupte, dan­ge­reuse, pro­voquée par les attaques du Hez­bollah contre le TSL et son acte d’accusation à venir.

Des obser­va­teurs voient dans l’incident de Adaïssé un test important pour la solidité de l’accalmie voulue par les quatre sommets arabes par­tiels consacrés tout récemment à la bombe à retar­dement liba­naise. L’opération israé­lienne remet en effet sur le tapis cette question de base : qui contrôle la situation au Liban, plus par­ti­cu­liè­rement à ses fron­tières ? Qui détient, de fait, le pouvoir de décider non seulement de la guerre et de la paix, mais aussi du calme ou de la dégra­dation, à la fron­tière comme à l’intérieur ? Contre qui l’escalade est-​​elle vraiment dirigée ?

Mais à la lumière des faits bruts, il faut d’abord se demander pourquoi Israël envoie ses soldats arracher des arbres dans une terre contestée sur la ligne bleue. Pourquoi n’a-t-il pas pris contact, aupa­ravant, avec la Finul, en charge du secteur ? Et pourquoi, à sup­poser qu’il soit dans son droit foncier, n’a-t-il pas prié les Casques bleus d’escorter ses hommes dans l’accomplissement de leur mission ? Comment l’ONU ne voit pas que par son action agressive, cri­mi­nelle aux dires des députés de la région, Israël viole bru­ta­lement la 1701 ?

Il est plus que pro­bable, estime-​​t-​​on à Bey­routh, que ce n’est pas l’armée liba­naise qu’Israël a voulu pro­voquer, mais le Hez­bollah. Mais il ne semble pas pouvoir y réussir. Car, selon des sources informées, nul n’a actuel­lement le feu vert pour embraser le Sud-​​Liban et la région dans sa foulée. Israël se voit interdire par Washington tout fran­chis­sement de la ligne bleue et, à plus forte raison, de la ligne rouge. Ses ten­ta­tives d’escalade, et l’administration Obama le sait sûrement, d’après ces sources, ne consti­tue­raient qu’une fuite en avant pour retarder la reprise des négo­cia­tions avec les Palestiniens.

Cela étant, à Bey­routh on reste sur des charbons ardents. Comment les Amé­ri­cains vont-​​ils réagir, vont-​​ils taper sur les doigts de Neta­nyahu ? Que va faire, que va dire le Conseil de sécurité de l’ONU dont Israël défie la 1701 ? Et les Arabes ? Vont-​​ils lancer une cam­pagne diplo­ma­tique inten­sifiée pour pro­téger le Liban d’Israël après l’avoir protégé de lui-​​même en venant y militer pour le calme et la paix civile ?