Liban : En guise d’épitaphe pour une hécatombe, Sic transit Gloria Mundi

René Naba, lundi 11 février 2008

Ainsi passent les gloires de ce Monde. 1-​​Saad Hariri, « le planqué de Bey­routh », 2-​​Walid Joum­blatt « le der­viche tourneur » de la poli­tique liba­naise, 3-​​Jacques Chirac, une retraite confor­table mais non pai­sible 4-​​ Ariel Sharon dans le coma 5-​​George Bush, le parfait contre-​​exemple de gouvernement

Neuf per­son­na­lités liba­naises, civiles et mili­taires, chré­tiennes et musul­manes, par­le­men­taires ou jour­na­listes, ainsi que six « casques bleus » de l’ONU ont été tués et 273 blessées au cours des dix sept (17) attentats dont le Liban a été le théâtre depuis 2005, date de l’assassinat de l’ancien premier ministre Libanais Rafic Hariri, alors que trois per­son­na­lités figurent parmi les res­capés de cette vague de vio­lence : deux membres du gou­ver­nement, -le ministre de la Défense Elias Murr et le ministre des Com­mu­ni­ca­tions Marwane Hamadé-​​, ainsi que la jour­na­liste May Chidiac.

La dis­pa­rition de Rafic Hariri a été suivie de la déca­pi­tation de ses prin­cipaux sup­ports média­tiques sur la scène occi­dentale, les jour­na­listes Gébrane Tuéni, Directeur du journal An-​​Nahar et son adjoint Samir Kassir, ainsi que du décès de son pro­tecteur, le Roi Fahd d’Arabie, mort six mois plus tard en Août 2005, au moment même où Mohamad Ahmadi-​​Nijad, le repré­sentant de l’aile dure du régime isla­mique était élu à la pré­si­dence de la Répu­blique iranienne.

Au Liban même, le suc­cesseur de Rafic Hariri, son fils puîné Saad Hariri, grand vain­queur des éléc­tions légis­la­tives qui ont suivi le retrait syrien du Liban, en juin 2005, pâtit de sa désertion du champ de bataille durant la guerre des­truc­trice d’Israël contre son pays, en juillet 2006. L’homme sans relief est affublé du sobriquet de « planqué de Bey­routh » par allusion à son exil de six semaines hors du Liban durant les bom­bar­de­ments aériens israé­liens, alors qu’en sa triple qualité de député, chef de la prin­cipale for­mation poli­tique de Bey­routh et héritier du réno­vateur de la capitale liba­naise, sa pré­sence sous les bombes aux côtés de ses élec­teurs et néan­moins com­pa­triotes aurait eu valeur d’exemple, l’exemple du courage dans l’adversité. Son retour à bord d’un appareil de l’armée fran­çaise a accrédité l’idée d’un homme revenu au pouvoir dans « les fourgons de l’étranger ». Son par­te­naire en affaires, le socia­liste Walid Joum­blatt est, quant à lui, gra­tifié du qua­li­fi­catif déso­bli­geant de « der­viche tourneur » de la vie poli­tique liba­naise en raison de ses retour­ne­ments fré­quents et son parti, le Parti socia­liste Pro­gres­siste (PSP), le « Parti du Sal­tim­banque Per­manent » en raison de la déso­rien­tation que ce chef féodal a imposée à ce parti fondé par un pres­ti­gieux père, Kamal Joumblatt.

Le rapport Vinograd pointant les défaillances israé­liennes au Liban, publié le 30 janvier, a retenti comme un camouflet pour la coa­lition pro-​​américaine du Liban et accentué le dis­crédit des anciens de chefs de guerre, Saad Hariri, Walid Joum­blatt et leur allié maronite Samir Geagea, l’ancien com­pagnon de route d’Israël de la guerre civile inter-​​libanaise, qui avaient parié impli­ci­tement sur une défaite du Hez­bollah. Au-​​delà de toute décence, le trio s’est en effet lancé, dès la fin des hos­ti­lités, dans le procès de la milice chiite aux cris « Al-​​Haqiqa » (la vérité), plutôt que de rechercher la condam­nation d’Israël pour sa vio­lation du Droit Huma­ni­taire Inter­na­tional et sa des­truction des infra­struc­tures libanaises.

Un cri de guerre curieu­sement popu­larisé par la nou­velle pasio­naria de la scène liba­naise, la ministre maronite Nayla Mouawad, para­doxa­lement, plus sou­cieuse de démasquer les assassins de Rafic Hariri que ceux de son propre époux, l’ancien Pré­sident René Mouawad, tué dans un attentat le 22 novembre 1990, le jour anni­ver­saire de l’Indépendance libanaise.

A tous égards, le rapport Vinograd a été malvenu pour le camp pro-​​américain après la série de revers élec­toraux que leur a infligés dans leur fief maronite du Metn, le prin­cipal allié du Hez­bollah, le Général Michel Aoun, chef du « Courant Patrio­tique Libanais ». Le rapport a douché leur enthou­siasme ainsi que celui de leur mentor, Jacques Chirac, qui se pro­posait d’imposer des « mesures coer­ci­tives » à l’encontre du Hez­bollah, rétros­pec­ti­vement le véri­table vain­queur moral de la confron­tation, ainsi que son allié poli­tique, le Général Aoun , le grand vain­queur de la com­pé­ti­titon élec­torale du camp chrétien, dont le trio pro-​​américain était supposé en mono­po­liser la représentation.

L’opposant à la guerre d’Irak mais rallié à l’aventure amé­ri­caine du Liban, jouît désormais, pour sa part, d’une retraite confor­table mais non pai­sible dans la rési­dence pré­caire de son bien­faiteur libanais. L’ancien pré­sident français qui menaçait des foudres de la Justice Inter­na­tionale les assassins de son mil­liar­daire ami, est, à son tour, en déli­ca­tesse avec la justice de son propre pays pour des affaires ayant trait à l’argent illicite dans des res­pon­sa­bi­lités fic­tives pour d’emplois fictifs financés pourtant par l’argent bien réel du contri­buable français. Son pro­consul aca­riâtre au Liban, Bernard Emié, a été pres­tement évacué vers les pro­fon­deurs de l’Asie mineure.

Dans la confi­gu­ration régionale de l’époque, le parrain idéo­lo­gique du pré­sident amé­ricain, le premier ministre israélien Ariel Sharon, l’artisan de l’invasion du Liban, en 1982, le plus ferme par­tisan de l’invasion amé­ri­caine de l’Irak, le tor­tion­naire de Yasser Arafat, connaissait, lui, tel un inter­signe du destin, le sort funeste d’un « mort-​​vivant ». Le pro­moteur de la colo­ni­sation ram­pante de Jéru­salem et de la Cis­jor­danie, celui-​​là même dont la presse occi­dentale tressait conti­nuel­lement les louanges pour ses qua­lités de « vision­naire de la paix » a sombré dans un coma pro­longé en janvier 2006, près d’un an après l’assassinat de Rafic Hariri, dans ce qui apparaît comme une illus­tration symp­to­ma­tique du nau­frage de la poli­tique israélo-​​américaine au Moyen-​​Orient.

Deux ans après son accident de santé, Sharon demeure tou­jours plongé dans le coma, à l’image de sa poli­tique, dans l’anonymat le plus complet, alors que le vieux chef pales­tinien, trans­figuré par sa mort, était promu au rang de « symbole » du combat national pales­tinien, sa sépulture trans­formé en un lieu de recueillement. Confiné dans son com­plexe de Ramallah pendant trois ans, dans des condi­tions de vie rudi­men­taire, sur ordre du Général Sharon et la com­plicité de George Bush, Arafat est décédé à Paris des suites de maladie, en novembre 2004. Sa mort a été vécue comme une déli­vrance par une large fraction des pays du tiers monde, car elle mettait un terme, au delà de sa souf­france phy­sique et morale, au delà de sa per­sonne, à l’humiliation du peuple pales­tinien et de leurs sym­pa­thi­sants dans le Monde

La détention dans des condi­tions hideuses du Pré­sident démo­cra­ti­quement élu de la Palestine et Prix Nobel de la Paix du fait de diri­geants de pays se réclamant de la démo­cratie, a accéléré en l’amplifiant la radi­ca­li­sation du combat pales­tinien pro­pulsant à la suc­cession de Yasser Arafat, la frange radicale du mou­vement pales­tinien, les Isla­mistes du Hamas, vain­queur des pre­mières élec­tions légis­la­tives post-​​arafat, sub­sti­tuant au « Fatahland » démantelé au sud-​​Liban, un « Hamasland » planté aux confins du désert du Sinaï à la jonction d’Israël et de l’Egypte .

Le grand ordon­nateur de ce « chaos constructeur », George Bush, à moins d’un an de la fin de son mandat, fait déjà pré­co­cement l‘objet d’un ensei­gnement dans les aca­démies diplo­ma­tiques et mili­taires comme le parfait contre-​​exemple de gou­ver­nement. Au cré­puscule de son pouvoir, l’homme est déjà assuré de décrocher le titre peu envieux de « pire pré­sident de l’histoire américaine

Au-​​delà de cet épisode sub­stantiel de l’histoire contem­po­raine, trente quatre « Fai­seurs de guerre » de l’aventure ira­kienne tom­baient dans les oubliettes de l’Histoire :
- Tony Blair, l’ancien premier ministre bri­tan­nique, nouveau pro­pa­gateur de la « Pax Ame­ricana » en Palestine,
- Donald Rum­sfeld, l’ancien secré­taire à la défense amé­ricain,
- Paul Wol­fowitz, l’ancien pré­sident de la Banque Mon­diale écla­boussé par un scandale,
- L’ultra faucon John Bolton, repré­sentant amé­ricain aux Nations Unies, le grand vaincu de la guerre des­truc­trice israé­lienne contre le Liban, en juillet 2006,
- Les duet­tistes de la « Nou­velle Europe », Silvio Ber­lusconi (Italie) et José Marie Aznar (Espagne), ainsi qu’Ahmad Chalabi, l’instrument de la pro­pa­gande amé­ri­caine sur « les armes de des­truction massive » et son relais au sein de l’opinion amé­ri­caine via le New York Times, la jour­na­liste Judith Miller.

La guerre anglo-​​américaine contre l’Irak a pro­voqué la des­truction d’un des rares états laïcs du monde arabe, et le duo diplo­ma­tique franco-​​américain sur le Liban, la vacance du pouvoir pré­si­dentiel du seul pays arabe dirigé par un Pré­sident chrétien. Un pré­cédent lourd de consé­quences pour l’avenir.

Sic Transit Gloria Mundi. Ainsi passent les gloires de ce Monde [1]


Pour mémoire, voici les prin­cipaux attentats au Liban depuis l’assassinat de l’ex-Premier ministre Rafic Hariri en 2005

- 2005-​​

- 14 février : Rafic Hariri est assassiné dans un attentat à Bey­routh, qui fait au total 23 morts, dont le député et ancien ministre Bassel Fleyhane, et 220 blessés.
- 23 mars : Attentat à l’explosif dans un centre com­mercial de Kaslik (nord de Bey­routh) : trois morts.
- 2 juin : Le jour­na­liste chrétien anti-​​syrien Samir Kassir est tué dans un attentat à la voiture piégée dans le quartier chrétien d’Achrafieh à Bey­routh.
- 21 juin : L’ancien secré­taire général du Parti com­mu­niste Georges Haoui est tué dans un attentat à la voiture piégée à Bey­routh.
- 12 juillet : Le ministre chrétien de la Défense Elias Murr est blessé dans un attentat à la voiture piégée dans la ban­lieue nord-​​est de Bey­routh qui fait un mort et neuf blessés.
- 16 sep­tembre : Explosion d’un engin piégé à Jei­taoui, un quartier chrétien de Bey­routh : un mort, 28 blessés.
- 25 sep­tembre : La jour­na­liste liba­naise chré­tienne May Chidiac est griè­vement blessée dans l’explosion d’une bombe placée dans sa voiture, au nord de Bey­routh.
- 12 décembre : Le député et jour­na­liste chrétien anti­syrien Gebrane Tuéni est tué, avec ses deux gardes du corps, dans un attentat à la voiture piégée près de Beyrouth.

- 2006-​​

- 5 sep­tembre : Le lieutenant-​​colonel Samir Chéhadé, un haut res­pon­sable de la sécurité lié à l’enquête sur l’assassinat de Hariri, est blessé et quatre de ses gardes du corps tués dans un attentat à l’explosif au sud de Bey­routh.
- 21 novembre : Le député chrétien anti­syrien et ministre de l’Industrie, Pierre Gemayel, est tué par balles ainsi que son garde du corps à Jdeideh, au nord de Beyrouth.

- 2007-​​

- 13 février : Trois morts dans un double attentat à la bombe qui souffle deux bus à Aïn Alak, au nord de Bey­routh.
- 13 juin : Le député de la majorité par­le­men­taire anti­sy­rienne Walid Eido (musulman sunnite) et son fils ainsi que huit autres per­sonnes sont tuées dans un attentat à l’explosif sur le front de mer de Beyrouth-​​ouest.
- 24 juin : Six membres du contingent espagnol de la force de l’ONU (Finul) sont tués dans l’explosion d’une voiture piégée au Liban sud.
- 19 sep­tembre : Le député chrétien anti­syrien Antoine Ghanem et cinq autres per­sonnes tués dans un attentat à la voiture piégée, dans la ban­lieue chré­tienne de Bey­routh.
- 12 décembre : Le général François el-​​Hajj, chef des opé­ra­tions de l’armée, est tué avec son garde du corps dans un attentat à la voiture piégée dans le quartier chrétien de Baabda à Bey­routh. Pre­mière per­son­nalité mili­taire assassinée.

- 2008-​​

- 15 janvier : Trois civils sont tués et 26 blessés, au nord de Bey­routh, dans un attentat à la bombe contre une voiture de l’ambassade des Etats-​​Unis.
- 25 janvier : Un res­pon­sable de la sécurité liba­naise, Wissam Eid, et neuf autres per­sonnes ont été tuées dans un attentat à la bombe contre un convoi des forces de sécurité dans une ban­lieue chré­tienne de Beyrouth.

[1] Sic transit gloria mundi est une locution latine signi­fiant en français « Ainsi passe la gloire du monde ». Lors de la céré­monie d’intronisation d’un nouveau Pape, il est de coutume qu’un moine se pré­sente par trois fois devant lui pour brûler à ses pieds une mèche d’étoupe et lui annoncer « Sancte Pater, sic transit gloria mundi ». Les pre­mières men­tions de ce rituel au Vatican remontent au XIIIe siècle dans les écrits du domi­nicain Étienne de Bourbon. Le prêtre et chro­ni­queur Adam de Usk en parle également dans son Chro­nicon lors du cou­ron­nement d’Innocent VII (en 1404). Le rituel a cessé avec le pape Jean-​​​​Paul Ier, qui a renoncé à la tiare et au cou­ron­nement. Ce rite d’inspiration byzantine (à l’Empereur on apportait également des osse­ments humains et des cendres) est pour rap­peler au Sou­verain Pontife qu’il n’est qu’un homme, et de fait devrait se garder de tout orgueil ou vanité. Cela est également à rap­procher de l’antique pra­tique romaine où, lors du triomphe (parade) d’un général, un esclave se tenait à ses côtés pour lui mur­murer « Hominem te esse », « Toi aussi tu es mortel » ou « Memento mori », « Rappelle-​​​​toi que tu es mortel ».

Belle leçon de modestie à méditer pour les puis­sants de ce monde