Lettre ouverte : Une fontaine parisienne à Jérusalem

UJFP, lundi 28 juillet 2008

Monsieur le Maire,

Dans le cadre du 60ème anni­ver­saire de la pro­cla­mation de l’État d’Israël, la Ville de Paris a fait plu­sieurs gestes d’amitié envers ce pays, le premier cette année était de dédier le Salon du Livre de Paris à la lit­té­rature israé­lienne. Déjà l’année der­nière, lors d’une visite offi­cielle à Paris de Ouri Lou­po­lianski, maire de Jéru­salem, vous lui avez promis de financer l’installation d’une luxueuse fon­taine dans sa ville. Cet ouvrage, la copie d’une fon­taine pari­sienne, a été ins­tallé sur la Place de Paris à Jérusalem-​​Ouest (la partie israé­lienne de la ville). Ce don a coûté 100 000 € aux contri­buables pari­siens, sans tou­tefois que cette dépense ait été votée par le Conseil de Paris.

L’Union juive fran­çaise pour la paix n’est pas opposée aux gestes d’amitié envers d’autres peuples, exprimés par des rela­tions diplo­ma­tiques et des réa­li­sa­tions de ce genre dans les pays et les villes avec qui notre muni­ci­palité entre­tient des rela­tions bila­té­rales. Ceci dit, nous vous rap­pelons que Jéru­salem n’est pas seulement une capitale reven­diquée par Israël (la capitale israé­lienne reconnue par la com­mu­nauté inter­na­tionale et où sont situées les ambas­sades – y compris l’ambassade fran­çaise – est Tel-​​Aviv). Nous pro­fitons de l’occasion pour sou­ligner que Jérusalem-​​Est (la partie arabe de la ville) est également reven­diquée par l’Autorité pales­ti­nienne comme capitale de son futur État. Et il ne faut pas oublier que si 2008 est le 60ème anni­ver­saire de la pro­cla­mation de l’État d’Israël, il est aussi le 60ème anni­ver­saire de la Nakba, l’expulsion de quelques 750 000 Pales­ti­niens de leurs foyers. Jéru­salem fut par­ti­cu­liè­rement touchée : ses habi­tants pales­ti­niens ont été expro­priés de leurs biens à Jérusalem-​​Ouest. Les maisons de ces der­niers ont été octroyées à des familles juives et la ban­lieue ouest de Jéru­salem (habitée par une popu­lation arabe jusqu’en 1948) fut vidée de ses habi­tants qui, eux, ont été refoulés en Cis­jor­danie et sont devenus des réfugiés. Soixante ans après, ces per­sonnes et leurs ayants droit attendent tou­jours que leur sort soit décidé par un règlement défi­nitif du conflit.

Ce n’est pas tout. Aujourd’hui même, l’État d’Israël et la muni­ci­palité de Jéru­salem conti­nuent à écarter des habi­tants pales­ti­niens de Jérusalem-​​Est, les refoulant en Cis­jor­danie (où ils perdent leur statut de rési­dents per­ma­nents de Jéru­salem, avec les droits qui en découlent). En même temps, les auto­rités israé­liennes conti­nuent d’agrandir les construc­tions rési­den­tielles dans les colonies israé­liennes à Jérusalem-​​Est et ses fau­bourgs, et d’y ins­taller ses res­sor­tis­sants. Le tout en vio­lation des enga­ge­ments faits par Israël à plu­sieurs reprises depuis les Accord d’Oslo (il y a 15 ans déjà) et en vio­lation du droit inter­na­tional, notamment la 4ème convention de Genève qui régit la conduite des puis­sances occu­pantes, inter­disant le transfert de ses res­sor­tis­sants en ter­ri­toire occupé.

Dans ces cir­cons­tances, un don fait aux seuls Israé­liens dans la partie occi­dentale de la ville est inop­portun, car les Pales­ti­niens dans la partie orientale de la ville sont brimés par État d’Israël, son armée d’occupation et ses ins­ti­tu­tions, y compris la muni­ci­palité de Jéru­salem. Ainsi, en tant qu’association juive pro­gres­siste domi­ciliée à Paris et militant pour une paix juste entre Israé­liens et Pales­ti­niens, nous vous demandons de faire un geste envers les habi­tants arabes de Jéru­salem. Compte tenu de l’état lamen­table des infra­struc­tures dans les quar­tiers arabes de Jérusalem-​​Est (dont les habi­tants paient pourtant les mêmes taxes muni­ci­pales que leurs conci­toyens de l’autre côté de la Ligne Verte), il nous paraît qu’une fon­taine déco­rative ne serait pas la pre­mière des prio­rités. Peut-​​être un don pour financer l’amélioration des égouts, cana­li­sa­tions et système de dis­tri­bution d’eau potable serait plus conseillé, si vous voulez rester dans le domaine de l’eau, res­source rare dans la région (les Israé­liens béné­fi­cient de la consom­mation d’un volume d’eau potable plus de trois fois et demie supé­rieur à celui des Palestiniens).

Pour appro­fondir ce dossier et élaborer ensemble un projet d’amitié bila­térale des Pari­siens envers les citoyens pales­ti­niens de Jérusalem-​​Est, nous nous tenons à votre entière dis­po­sition. Seul un geste de ce genre peut équi­librer les rela­tions envers les citoyens de Paris et de Jéru­salem en ce 60ème anni­ver­saire, qui est double : un État pour les uns et l’expulsion pour les autres. Le maintien d’une telle injustice dans les rela­tions muni­ci­pales entre les deux villes n’aura pas pour effet d’encourager une paix juste dans cette région du monde.

En attendant un rendez-​​vous à l’Hôtel de Ville et en vous remer­ciant de votre dili­gence, nous vous assurons, Mon­sieur le Maire, de notre plus haute considération.

Richard WAGMAN Président d’honneur

Paris, le 28 juillet 2008

c.c. : APF, Le Figaro, Le Monde, Libé­ration, L’Humanité, Le Parisien, Tribune Juive, Actualité Juive, Radio Orient, Radio Beur, Radio Shalom