Lettre de Saint-Jean-d’Acre : Juifs et Arabes, une cohabitation saccagée

Joseph Algazy, dimanche 19 octobre 2008

une coutume sinistre s’est imposée dans le pays : tout véhicule, ambu­lance com­prise, cir­culant le jour de Kippour risque d’être attaqué à coups de pierres. Chauffeur, médecin, infirmier, malade, chacun peut en être victime.

D’ordinaire, la semaine de la fête juive des Taber­nacles (Soukot) constitue un événement dans la ville mixte – judéo-​​arabe – de Saint-Jean-d’Acre, dite ici Acco : pleine à craquer, elle accueille des visi­teurs venus de tous les coins du pays, attirés par la beauté des lieux, les anciennes murailles de son fort, le dédale des étroites ruelles de la vieille ville, le souk avec ses bou­tiques et ses étalages débordant de poissons, de légumes, de fruits et de frian­dises orien­tales, le petit port de pêche, les églises et les mos­quées, le fes­tival de théâtre annuel, les com­mer­çants charmeurs…

Rien de tel cette année. La ville semble triste et inquiète. Et pour cause : elle sort de graves troubles inter­com­mu­nau­taires, qui ont éclaté la nuit de Kippour, le jour du grand Pardon (8 octobre) et ont duré trois jours. Tout a com­mencé lorsque Toufiq el-​​Jdamal, un citoyen arabe accom­pagné de son fils, a décidé, vers minuit, de ramener en voiture à la maison sa fille, qui se trouvait chez des proches dans le quartier popu­laire à l’Est de la ville où vivent Juifs et Arabes de caté­gories modestes.

Il faut savoir que, depuis des années, une coutume sinistre s’est imposée dans le pays : tout véhicule, ambu­lance com­prise, cir­culant le jour de Kippour risque d’être attaqué à coups de pierres. Chauffeur, médecin, infirmier, malade, chacun peut en être victime. C’est exac­tement ce qui s’est produit le 8 octobre : une foule excitée a attaqué le chauffeur et son fils, qui ont échappé au lyn­chage par miracle - un Juif chargé de sur­veiller une maison en construction a caché le père, des agents de police ont réussi à faire fuir le fils.

L’affaire ne s’est pas arrêtée là. Trois jours durant, des maisons arabes du quartier ont été sac­cagées, et leurs habi­tants attaqués. Seize familles arabes ont dû fuir : elles ont trouvé refuge dans un hôtel, dans des monas­tères de l’ancienne ville et chez des proches. Cer­taines de leurs demeures ont été pillées, et l’une d’elles incendiée. Des voi­tures ont été détruites. Plus tard, des femmes et des enfants qui ten­taient de repasser chez eux pour récu­pérer des vête­ments ont été molestés.

A l’annonce de l’attaque de la pre­mière nuit, et sur la foi d’une rumeur parlant (à tort) d’un mort, de jeunes Arabes sont accourus sur les lieux. Ils se sont livrés à des vio­lences qui n’ont tou­tefois pas fait de blessés graves. Cer­tains ont assouvi leur colère et se sont vengés en fra­cassant des vitrines de magasins juifs du centre-​​ville.

On a reproché aux forces de l’ordre d’avoir laissé faire les émeu­tiers au début des troubles. Rien de sur­prenant : la police et l’armée ont ten­dance à ne pas inter­venir quand des Arabes sont attaqués. Cou­rante en Israël même, cette pra­tique l’est a for­tiori dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés lorsque des colons attaquent des Palestiniens.

Police et médias ont répliqué en accusant Toufiq el-​​Jdamal d’avoir mis le feu aux poudres. Ses propos à la séance de la com­mission des affaires internes du Par­lement, la Knesset, lui ont pourtant valu la consi­dé­ration des Juifs comme des Arabes. « Si je suis vraiment la cause des troubles à Saint-Jean-d’Acre, a-​​t-​​il déclaré, je suis prêt, afin de calmer les esprits, à ce qu’on me coupe la gorge. » Devant la mobi­li­sation des députés d’extrême droite, la police l’a arrêté et a monté de toutes pièces un dossier contre lui : elle avait trouvé un bouc émis­saire. Avec lui, elle a raflé aussi qua­rante per­sonnes, Juifs et Arabes, sus­pectes d’avoir par­ticipé aux émeutes.

« Une ligne de démarcation virtuelle »

Plu­sieurs res­pon­sables de la com­mu­nauté arabe se sont alors réunis et ont lancé un appel à la popu­lation juive de la ville. Ils ont rappelé que, depuis tou­jours, les citoyens arabes res­pectent les sen­ti­ments reli­gieux de leurs com­pa­triotes juifs. C’est pourquoi ils ont cri­tiqué le chauffeur qui avait conduit sa voiture au cours de la nuit de Kippour. Ils ont condamné les jeunes Arabes qui ont causé des dégâts en ville, mais aussi les attaques contre des habi­tants arabes inno­cents, les vexa­tions qui leur ont été infligées et la des­truction de leurs biens. Dans leur texte, ils se sont tou­tefois abs­tenus d’utiliser le terme « pogrom », employé par cer­tains, afin de ne pas verser d’huile sur le feu.

Lorsque je suis arrivé à Saint-Jean-d’Acre, le 15 octobre, il y avait très peu de voya­geurs dans le train. A la sortie de la gare, les chauf­feurs de taxi arabes s’inquiétaient de cette pénurie de clients. Cer­tains criaient : « Soyez les bien­venus, vous allez apporter avec vous la paix ! » Celui qui me conduisait au « square du canon », où des jeunes du mou­vement de jeu­nesse Has­homer Hatzaïr avaient érigé une « tente de l’amitié » (le Parti com­mu­niste, lui aussi, en a monté une), m’a confié : « Le drame de Kippour a tracé ici une ligne de démar­cation vir­tuelle, qui sépare désormais les deux parties de la ville. Si tu vas dans les quar­tiers de l’Est, tu ne ren­con­treras pas un seul Arabe. Et si tu te balades dans la vieille ville, c’est à peine si tu verras des Juifs. D’habitude, durant les jours de la fête de Soukot, plein de Juifs visitent l’ancienne cité. Cette année, nous tous payons cher les troubles qui ont sévi ici. Et la décision de la mairie d’annuler le fes­tival annuel de théâtre a aggravé notre situation. Ne t’étonne pas de ren­contrer beaucoup de poli­ciers. Mal­heu­reu­sement, ceux-​​ci sont inter­venus trop tard. »

Saint-Jean-d’Acre compte 52 000 habi­tants. C’est une ville pauvre. A en croire les sta­tis­tiques offi­cielles, 8 % de la popu­lation active souffre du chômage. Et le revenu moyen par habitant est infé­rieur de 16 % à la moyenne nationale (il faut dire que près de la moitié des salariés atteignent à peine le salaire minimum). L’extrême droite juive canalise d’une manière déma­go­gique le mécon­ten­tement et la frus­tration des couches juives démunies vers la haine et la vio­lence contre les Arabes. Désormais fré­quent, le slogan « Mort aux Arabes ! » a souvent retenti durant les émeutes de Saint-Jean-d’Acre – même la télé­vision s’en est faite l’écho.

La situation des 28 % d’habitants arabes est pire encore, en par­ti­culier pour ceux qui habitent la vieille ville, où sévissent misère, détresse et insa­lu­brité. Plu­sieurs familles vivent (si cela s’appelle vivre) dans des maisons qui menacent de s’effondrer. Connaissant depuis long­temps les condi­tions de vie des habi­tants de l’ancienne ville, je peux témoigner qu’elles n’ont cessé d’empirer.

Si les res­pon­sables arabes ont tenté de calmer le jeu, cela n’a pas tou­jours été le cas du côté juif extré­miste. Les médias et Internet ont relayé des appels exhortant au boy­cottage des com­mer­çants arabes. L’extrême droite, à l’approche des élec­tions muni­ci­pales prévues le 11 novembre, a exigé et obtenu du maire, Shimon Lankri, l’annulation du fes­tival annuel de théâtre. Plu­sieurs per­son­na­lités juives et arabes ont d’ailleurs condamné cette décision, et des artistes, refusant de s’y plier, ont organisé des acti­vités artis­tiques alternatives.

« Acco, c’est Eretz-​​Israël dans dix ans »

Les troubles de Saint-Jean-d’Acre ne repré­sentent pas, hélas, un phé­nomène isolé. Le risque est grand qu’ils se repro­duisent, ici mais aussi dans d’autres villes mixtes à forte minorité arabe, comme Jaffa, Lod et Ramleh. Cer­tains ne se cachent pas de vouloir en pro­voquer. C’est ainsi que le site d’Arouts 7 (Chaîne 7), l’un des médias les plus viru­lents de l’extrême droite juive en Israël, citait le 11 octobre Yossef Stern, le rabbin de la yeshiva (école reli­gieuse) du quartier Est où les vio­lences ont éclaté.

« J’ai réuni la yeshiva, racontait-​​il. Nous sommes sortis dans les rues. Nous avons fait des­cendre les gens dans les rues, bien qu’il se soit agi du jour de Kippour et qu’on jeûne, car il fallait ren­forcer le peuple d’Israël et élever son moral. Acco est un lieu d’épreuve. Acco, c’est Eretz-​​Israël dans dix ans. Ce qui se passe à Acco aujourd’hui, c’est ce qui se passera alors en Israël. Nous sommes le front qui fait honneur à l’Etat. La coexis­tence n’est qu’un slogan : Acco est comme d’autres villes en Israël, il faut sau­ve­garder son identité juive. Nous sommes ici pour sau­ve­garder l’identité juive. Dans le quartier, des maisons étaient mises en vente. La situation sui­vante se pré­sentait : soit des Arabes ache­taient ces maisons, soit des étudiants de la yeshiva les ache­taient. Grâce à Dieu, récemment, trente familles des nôtres sont venues habiter ici. Aujourd’hui, nous construisons une nou­velle grande yeshiva et aussi un quartier destiné à des mili­taires de carrière. »

Le but déclaré de cette yeshiva, créée en 2003, c’est donc bien de « judaïser » Saint-Jean-d’Acre. Ce faisant, les extré­mistes juifs omettent, de fait, l’histoire de ces quar­tiers Est. Jusqu’en 1948, les terres sur les­quelles ces der­niers furent bâtis dans les années 1950 appar­te­naient à un village pales­tinien nommé Al-​​Manshiyé, appelé aussi Manshiyet-​​Acca. Depuis la Nakba de 1948, cette bourgade a disparu et ses habi­tants ont trouvé refuge à Saint-Jean-d’Acre, dans cer­tains vil­lages voisins et, pour beaucoup d’entre eux, au Liban. Les des­cen­dants d’anciennes familles d’Al-Manshiyé pos­sèdent même des docu­ments prouvant que leurs terres étaient enre­gis­trées au cadastre. C’est dire si les troubles ont ravivé chez les Arabes de la ville de dou­loureux sou­venirs d’un passé pas si lointain.