Lettre de Jérusalem

Dominique Vidal, mardi 12 décembre 2006

A Jérusalem-​​Est, les auto­rités israé­liennes ne se contentent pas d’installer des colonies juives, elles y détruisent aussi des habi­ta­tions, des magasins et des ate­liers palestiniens.

Troi­sième jour de reportage dans la Ville sainte… et annexée depuis sa conquête en 1967. Phi­lippe Reka­cewicz [le car­to­graphe du Monde diplo­ma­tique] et moi avions décidé, ce matin-​​là, d’interviewer Meir Mar­galit. Fonc­tion­naire de la ville pendant vingt-​​quatre ans, puis conseiller muni­cipal du parti de gauche Meretz cinq années durant, ce Juif venu d’Argentine en 1972 coor­donne désormais le Comité israélien contre les démo­li­tions de maisons (Icahd).

A Jérusalem-​​Est, les auto­rités israé­liennes - qui se consi­dèrent comme « chez elles » alors qu’elles ne sont, aux yeux du droit inter­na­tional, qu’une « puis­sance occu­pante » soumise aux strictes obli­ga­tions de la qua­trième convention de Genève - ne se contentent pas d’installer des colonies juives tout autour de la vieille ville comme au sein de celle-​​ci : elles y détruisent aussi des habi­ta­tions, des magasins et des ate­liers pales­ti­niens, construits « sans permis », explique la muni­ci­palité. Ce que celle-​​ci oublie de pré­ciser, c’est qu’elle s’octroie le « droit », par­fai­tement illégal, de n’accorder d’autorisations qu’au compte-​​gouttes et à prix d’or - le seul dossier de demande coûte qua­siment aussi cher que la future construction. Les der­nières sta­tis­tiques en date indiquent 152 démo­li­tions en 2004 et 94 en 2005. Une dimi­nution en trompe-l’œil : calculé en mètres carrés, le bilan s’est aggravé, passant en un an de 9 000 à 12 000.

En pleine expli­cation, le militant paci­fiste est inter­rompu par la son­nerie de son por­table. Branle-​​bas de combat : un ami de Bet­selem, l’organisation israé­lienne de défense des droits humains, annonce qu’une maison est en cours de démo­lition à Al-​​Tur, un quartier arabe de la ville. Le temps que le taxi trouve l’emplacement, il est déjà trop tard. Gadir Hajjam Ghneim et sa famille contemplent, impuis­sants, leur demeure à moitié détruite. En face des ruines s’empilent armoires, cas­se­roles, jouets, vête­ments : tout ce qu’ils ont pu sauver - le bull­dozer ne leur a même pas laissé le temps de récu­pérer les meubles de leur chambre à coucher, ni ceux de leur cuisine…

C’est tout juste si nous avons pu échanger quelques mots avec les vic­times et prendre quelques pho­to­gra­phies du désastre (voir : http://​www​.monde​-diplo​ma​tique​.fr/​c​a​r​n​e​t​/​2006​-​12-06- Lettre-​​de-​​Jerusalem) : Kareem, de Bet­selem, vient d’apprendre que les démo­lis­seurs pour­sui­vaient leur besogne à Ras Al-​​Amoud, un autre quartier arabe situé à l’intérieur des fron­tières muni­ci­pales élargies de Jérusalem-​​Est. Une demi-​​heure plus tard, nous y voilà, guidés par les habi­tants, puis par… le bruit des engins municipaux.

La rue est bouclée : des dizaines de voi­tures de la police et de l’armée, des hommes en armes en pagaille. Même les minibus qui ramènent les enfants de l’école devront faire demi-​​tour. Qui­conque prétend dis­cuter se fait rabrouer gros­siè­rement : le riche voca­bu­laire des forces de l’ordre colonial va de « Fous le camp ! » à « Va-​​t-​​en ! », sans oublier « Barre-​​toi ! ». Seules nos cartes d’accréditation comme jour­na­listes étrangers nous per­met­tront de par­venir à proximité. Mais des voisins invi­teront les mili­tants de l’Icahd et de Bet­selem à grimper sur leur ter­rasse, d’où l’on a une vue impre­nable sur le bâtiment de béton soumis aux coups de boutoir du bulldozer.

Cette fois, il ne s’agit pas d’une habi­tation, mais d’un atelier d’ébénisterie, appar­tenant à la famille Amer. En face, à quelques cen­taines de mètres, en haut d’une colline des­tinée à la colo­ni­sation, le mur sépare Ras Al-​​Amoud d’Abou Dis : der­rière le mons­trueux serpent de béton, on devine le toit du siège, vide, du Par­lement pales­tinien. Ici, comme partout à Jéru­salem, la « bar­rière de sécurité » sépare non pas les Pales­ti­niens des Israé­liens, mais les Pales­ti­niens tolérés à Jéru­salem des Pales­ti­niens expulsés… sans qu’ils aient bougé !

Le pire est que, dans les deux cas, les des­truc­tions de ce matin s’avèrent illé­gales, même aux yeux de la loi israé­lienne. La justice avait en effet accordé un sursis aux pro­prié­taires concernés et « gelé » l’ordre de des­truction. Mais l’inspecteur muni­cipal n’en a eu cure. Dans le premier cas, il a exigé de voir l’acte ori­ginal et, en attendant, donné son feu vert à la démo­lition, qu’il n’a inter­rompue que sur pré­sen­tation du jugement. Quant au second cas, il a fait comme s’il ignorait tout du sursis, et n’a arrêté le saccage que sur injonction télé­pho­nique directe de la mairie.

Cette fois, nos amis de l’Icahd n’ont pas pu, comme souvent, arrêter les des­truc­teurs. « Mais nous les traî­nerons devant la justice, israé­lienne et inter­na­tionale », lâche, dans un accès de colère froide, Meir Mar­galit. S’agissant de ter­ri­toires annexés, la des­truction de maisons comme de locaux arti­sanaux ou indus­triels constitue, en effet, un « crime de guerre »…

Coïn­ci­dence ? A des mil­liers de kilo­mètres de là, à New York, le 1er décembre, l’Assemblée générale des Nations unies vient d’adopter, comme chaque année, une réso­lution réaf­firmant que « toute action que ce soit menée par Israël pour imposer ses lois, sa juri­diction et son admi­nis­tration sur la Ville sainte est illégale et en consé­quence nulle et non avenue, et n’a pas la moindre validité ». Seuls ont voté contre : Israël, les îles Mar­shall, la Micro­nésie, Nauru, Palau et… les Etats-​​Unis.

Ici, des faits accomplis. Là, des discours routiniers…