Les yeux grand fermés

Uri Avnery, lundi 24 novembre 2008

Avant-​​hier, deux docu­ments sont apparus côte à côte dans Haaretz : une publicité géante de l’Organisation de Libé­ration de la Palestine (OLP) et les résultats d’un sondage d’opinion.

La proximité était for­tuite, mais venons en au fait. La publicité de l’OLP exposait les détails de l’offre de paix saou­dienne de 2002, décorée des dra­peaux colorés des 22 pays arabes et des 35 autres pays musulmans qui sou­te­naient l’offre.

Le sondage d’opinion annonce une vic­toire écra­sante du Likoud qui s’oppose à chaque mot de la pro­po­sition saoudienne.

L’ANNONCE de L’OLP est la pre­mière de son genre. Les diri­geants de l’OLP ont enfin décidé de s’adresser direc­tement au peuple israélien.

La publicité révélait à la popu­lation israé­lienne les termes exacts de l’offre de paix pan-​​arabe : com­plète recon­nais­sance de l’État d’Israël par tous les pays arabes et musulmans, entière nor­ma­li­sation des rela­tions, en contre-​​partie d’un retrait israélien sur les fron­tières anté­rieures à 1967, en Cis­jor­danie et dans la bande de Gaza, ainsi que la création d’un État pales­tinien, en Cis­jor­danie et dans la bande de Gaza avec Jérusalem-​​est comme capitale. Le pro­blème des réfugiés serait réglé d’un commun accord, ce qui implique que tout véto d’Israël à une solution serait inacceptable.

Comme je l’ai dit aupa­ravant : si l’offre avait été faite le 4 Juin 1967, le jour pré­cédant la guerre des 6 jours, les Israé­liens auraient cru que le Messie était arrivé. Mais quand elle fut publiée en 2002, beaucoup d’Israéliens y virent un stra­tagème rusé pour priver Israël des fruits de sa vic­toire de 1967.

Le gou­ver­nement israélien n’a offi­ciel­lement jamais réagi à cette offre his­to­rique. L’opinion publique et les médias l’ignorèrent presque tota­lement, enfermés dans le concensus national qu’il n’y a pas de chance de paix.

Récemment l’ancienne offre retrouva un nouveau souffle. Shimon Peres et Ehoud Barak la décou­vrirent soudain comme s’ils avaient trouvé un trésor dans une grotte cachée. Tzipi Livni découvrit qu’elle com­portait quelques points inté­res­sants. C’est la base de l’initiative bénie du bureau de négo­ciation de l’OLP de Saeb Erekat pour publier la publicité.

Réponse publique d’Israël : aucune.

LE SONDAGE d’opinion, d’autre part, fit une forte impression. Il jeta son ombre sur toute l’arène politique.

C’est vrai qu’il y a encore 80 jours avant le jour de l’élection, et, en Israël, 80 jours c’est une très, très longue période. En outre, contrai­rement aux son­dages amé­ri­cains, les son­dages israé­liens pro­duits pour les média sont notoi­rement non-​​fiables. Néan­moins, le sondage créa un choc.

Il montre que si les élec­tions avaient lieu cette semaine, le Likoud aurait 34 sièges sur les 120 de la Knesset, 3 fois plus que ce qu’il a actuel­lement et devien­drait le groupe le plus important. Kadima n’aurait que 28 sièges, 1 de moins que dans la Knesset actuelle. (Expli­cation : Kadima per­drait beaucoup d’électeurs qui revien­draient au Likoud, mais en gagnerait presque le même nombre sur le parti tra­vailliste). Le parti tra­vailliste des­cen­drait à 10 sièges, la moitié de son misé­rable nombre actuel. Le parti Shas gar­derait le même nombre, tout comme le parti d’extrême droite de Liberman. Le parti Meretz pas­serait de 5 à 7. (Dans le sondage concurrent du journal Yediot Aha­ronot, le Likoud obtient 32, Kadima 26 et le parti tra­vailliste 8 )

L’ASCENSION écla­tante du Likoud est un phé­nomène inquiétant en lui-​​même mais le tableau d’ensemble est encore plus important : le bloc de tous les partis pour la paix, soit du bout des lèvres soit sin­cè­rement (ceux qu’on appelle "la gauche") n’obtiendrait selon les son­dages que 56 sièges au mieux, contre 64 sièges pour l’ensemble de tous les partis opposés à la paix (ceux qu’on appelle "la droite").

Ce qui signifie : si les élec­tions avaient lieu cette semaine, l’issue aurait été une Knesset qui se consacre à per­pétuer l’occupation, les colonies et l’annexion. Benyamin Neta­nyahu serait Premier ministre et serait en position de choisir librement, entre une dou­zaine de com­bi­naisons pos­sibles, la pro­chaine coa­lition gouvernementale.

Comment Neta­nyahu en est-​​il arrivé à un tel statut ? Après tout, il y a 10 ans il fut hon­teu­sement chassé du poste de Premier ministre par une opinion publique qui décida qu’elle ne pouvait plus le sup­porter un jour de plus. Aucun autre Premier ministre n’attira sur lui une telle oppo­sition, un tel dégoût, et même adversion.

Cela fait main­tenent plu­sieurs mois que Nata­nyhahu se com­porte en élève modèle. Il se tint silen­cieux lorsqu’il était bon de rester silen­cieux. Il agit à la façon d’un homme d’État. Puis comme un poli­ticien lors d’une fête d’ anni­ver­saire d’enfant. Il sortit un lapin après l’autre de son haut de forme. Tous les quelques jours une autre per­son­nalité rejoi­gnait le Likoud avec tambour et trom­pette, selon une sélection et un dosage bien mâi­trisés : Binyamin Begin, un homme d’extrême-droite et Dan Meridor, de la droite modérée, Assaf Hefetz ancien chef de la police et Moshe ("Bogi") Yaalon, ancien chef de l’armée, et ainsi de suite. Des stars, grandes et petites, qui don­nèrent l’impression que le Likoud appa­raissait comme le futur parti de gou­ver­nement. Un parti mul­ti­colore, un parti rénové, avec à sa tête un leader expé­ri­menté et res­pon­sable. Un parti avec beaucoup de dif­fé­rences d’opinion ,mais unifié par une pro­gramme qui dit non au retrait, non à l’État pales­tinien, non à tout com­promis sur Jéru­salem, non à toute négo­ciation de paix sérieuse. Et bien sûr : non à l’offre de paix arabe.

Y-​​a-​​t-​​il un oui ? J’allais presque oublier : Neta­nyahu propose "une paix économique" – pour amé­liorer la situation des Pales­ti­niens en Cis­jor­danie, pour qu’un jour futur , avant ou après la venue du Messie, Israël, pro­po­serait un accord – ou peut-​​être pas. Mais une amé­lio­ration écono­mique sous un régime d’occupation est, bien sur, un oxy­moron. L’occupation suscite la résis­tance, la résis­tance suscite la répression, la répression signifie des sanc­tions écono­miques. Per­sonne n’investira de l’argent dans un ter­ri­toire accupé.

Si Neta­nyahu est élu, nous devons nous attendre à quatre années dans les­quelles nous n’avancerons pas d’un seul pouce vers la paix, mais au contraire, la confiance accrue de l’entreprise de colo­ni­sation repoussera même la paix.

L’ENVOL DE TZIPI LIVNI, d’un autre côté, ne pro­gresse pas. Ceci ressort clai­rement des sondages.

Elle eut quelques mois d’état de grâce. Lorsque tout le pays était paralysé par les affaires de cor­ruption d’Ehoud Olmert, Livni appa­raissait par com­pa­raison comme une colombe blanche rayon­nante. Une can­didate idéale : une femme, honnête, parlant la langue des gens simples, et qui croyait en ce qu’elle disait.

Mais après la démission d’Olmert, la cor­ruption ne fut plus un thème central des élec­tions. Que propose Tzipi ?

Elle n’a pas de cha­risme envoûtant. Ce n’est pas une ora­trice (ce qui est peut-​​être un bien). Elle n’ enthou­siasme pas. Elle ne fait pas appel aux émotions. Elle ne touche pas le coeur du peuple. Elle se contente de se baser sur des argu­ments rationnels.

Mais quel est sa ratio­nalité ? Elle croit beaucoup dans des "négo­cia­tions de paix". Mais des "négo­cia­tions de paix" en tant que "pro­cessus poli­tique", peuvent se révéler être un sub­stitut à la paix elle-​​même.

Livni ne délivre pas de message de paix enthou­siasmant. Elle n’esquisse pas de pro­po­sition de paix venant d’elle même.Elle est "diplomate" et garde ses cartes par devers elle. Pas se solution claire pour Jéru­salem (Elle ne la men­tionne même pas ! cela pourrait donner des muni­tions à Bibi !) pas plus qu’au pro­blème des réfugiés (à Dieu ne plaise !). Elle a promis la seconde place de sa liste à Shaul Mofaz, qui pourrait faci­lement trouver les coeurs des cen­taines de mil­liers de citoyens indif­fé­rents et/​ou fatigués qui pensent qu’il n’y a "pas de chance pour la paix". Il n’y a pas non plus de nou­veaux ral­lie­ments : aucune nou­velle per­son­nalité n’a rejoint Kadima. Il n’y a aucun signe de vic­toire immi­nente. Les chances ne sont pas bonnes.

LA SITUATION du parti tra­vailliste est encore pire. Bien pire. Les son­dages lui donnent 10 sièges au plus, peut-​​être même 8. Le parti qui dans ses formes anté­rieures exerçait un contrôle absolu sur le yishouv (l’ensemble des juifs émigrés en Palestine) et le nouvel État pendant 44 années, pourrait se réduire dans la pro­chaine Knesset au point d’atteindre le statut de 5ème groupe (après le Likoud, kadima, le Shas et Liberman).

Pas de quoi s’étonner.Tel un strip-​​teaser vieillissant, le parti a laissé choir tous ses habits. Il s’est converti au "capi­ta­lisme suédois", un néo­lo­gisme de Peres. Tout comme les autres partis. En ce qui concerne la paix, il se traîne der­rière Kadima, essaie parfois même de déborder le Likoud sur la droite. Il semble que son unique pro­gramme se résume à une seule clause : Ehud Barak doit rester ministre de la Défense, quelque soit le pro­chain Premier ministre, Neta­nyahu ou Livni.

Ce n’est pas une pers­pective atti­rante : ce ne sont pas seulement les rats qui quittent le navire mais aussi l’amiral lui-​​même ; Ami Ayalon, ancien com­mandant de la marine israé­lienne a annoncé cette semaine qu’il quittait le parti. Les19 membres sor­tants, riva­lisant l’un avec l’autre avec l’aide d’une poignée de nou­veaux venus (com­prenant le directeur de "Peace Now" (la paix min­tenant) Yariv Oppen­heimer, and le jour­na­liste Daniel Ben-​​Simon).

Ehud Barak est un désastre ambulant. Mais il ne peut être démis de la direction du parti tra­vailliste avant les élec­tions. Le parti trotte vers sa déroute Les yeux grand fermés.

PLU­SIEURS HOMMES DE LETTRES, pro­fes­seurs et poli­to­logues, cer­tains d’entre eux réfugiés du parti tra­vailliste, viennent de faire une chose : ils se sont ras­semblés et ont annoncé leur ral­liement au Meretz afin de créer une sorte de super-​​Meretz.

Ils ont eu un écho, mais les son­dages récents donnent tou­jours au Meretz ren­forcé pas plus de 7 sièges (com­parées aux 5 actuels). Pas vraiment une révolution.

Pourquoi ? Les ini­tia­teurs sont bien connus. Ce sont des membres de l’élite Ash­kenaze, comme tous ceux du Meretz. L’opinion publique eut l’impression qu’à la place des anciens et très anciens diri­geants qui quit­tèrent la direction du Meretz l’un après l’autre (Shu­lamit Aloni, Yossi Sarid, Yossi Beilin, Ran Cohen, chacun d’entre eux avec des réfé­rences posi­tives), d’autres per­sonnes arri­ve­raient, des gens bien mais pas vraiment dif­fé­rents, avec les mêmes slogans, bons mais défaillants. Ils n’ont pas de message nouveau pour la jeune géné­ration, pour les juifs orientaux, pour les citoyens arabes, pour les émigrants russes, pour les laïques qui veulent com­battre l’emprise religieuse.

Les groupes de paix actifs, avec leurs membres jeunes et enthou­siastes, ne furent pas invités, afin de ne pas donner au parti un "look radical". Dans le meilleur des cas, le parti renouvelé pourrait prendre quelques sièges au parti tra­vailliste. Pour ce qui est de la situation générale, ce serait pra­ti­quement sans impor­tance, étant donné que seules des varia­tions dans l’équilibre des deux grands blocs ont un effet réel. Beaucoup de nou­veaux élec­teurs doivent être mobilisés.

Il y a place pour un nouveau parti de gauche, avec un nouveau nom, un nouvel esprit et un message d’espoir qui créerait un effet Obama : éveiller les masses de la nou­velle géné­ration leur insufler de l’enthousiasme, pro­mettre un chan­gement réel.

Une telle alter­native vient d’avoir lieu aux élec­tions muni­ci­pales de Tel-​​Aviv avec des résultats éton­nants. Une nou­velle liste élec­torale est apparue de nulle part, les jeunes de Tel-​​Aviv l’ont rejointe avec plaisir. Elle attira les nou­veaux élec­teurs, aussi bien que des élec­teurs dégoûtés par tous les poli­ti­ciens, les gens avec une conscience écolo­gique, une concience sociale, gays et les­biennes, ainsi que beaucoup d’autres… Des cen­taines se sont engagés pour cette liste, leur can­didat ras­sembla un tiers des voix contre le popu­laire maire sortant.

Ce qui signifie : oui, c’est possible. Mais cela n’arrivera pas cette fois-​​ci.

BARACK OBAMA entrera dans le bureau ovale vingt jours avant les élec­tions israé­liennes. Il a tou­jours une chance d’avoir un impact décisif sur les résultats. Per­sonne en Israël ne veut entrer en conflit avec les Etats Unis.

Si le nouveau Pré­sident annonce immé­dia­tement après sa prise de fonction qu’il est déterminé à réa­liser la paix entre Israël et les Arabes dans l’esprit de l’initiative de paix saou­dienne, avant la fin de 2009, ceci influencera beaucoup d’électeurs.

Si Neta­nyahu est élu, le Pré­sident Obama sera confronté à un dilemne : soit entrer dans un sérieux conflit avec le gou­ver­nement d’Israël, avec toutes les impli­ca­tions au niveau de la poli­tique inté­rieure amé­ri­caine, soit laisser la paix au freezer, comme l’ont fait ses prédécesseurs.

Les élec­tions amé­ri­caines furent impor­tantes pour Israël. Les élec­tions israé­liennes seront impor­tantes pour l’Amérique également.