Les vieux habits de l’empereur

Uri Avnery - 2 mai 2009, dimanche 3 mai 2009

TOUT LE MONDE parle des 100 pre­miers jours de Barack Obama. Et il y a beaucoup à en dire.

Comme un jeune taureau, il a bondi dans l’arène. Un déluge d’idées nou­velles dans tous les domaines, un tsunami d’initiatives concrètes, dont un certain nombre ont déjà com­mencé à se réa­liser. Il est clair qu’il y a réfléchi depuis long­temps et qu’il avait l’intention de les réa­liser dès son entrée en fonction. Il a ras­semblé son équipe depuis long­temps et ses gens sont entrés en action dès avant son entrée triom­phale à la Maison Blanche. Dans les pre­miers jours, il a nommé les ministres, qu’il avait pour la plupart choisi depuis long­temps – il semble s’agir d’un cabinet efficace, dont les membres sont à la hauteur de leur tâche.

Tout cela confor­mément à une règle établie depuis long­temps : ce qu’un nouveau pré­sident ne lance pas au cours de ses 100 pre­miers jours, il ne le réa­lisera pas ensuite. Au début, tout est plus facile, parce que l’opinion publique est prête pour le changement.

Un Israélien ne peut, natu­rel­lement, pas s’empêcher de com­parer Obama à Neta­nyahu, notre vieux Premier Ministre, qui n’a pas vraiment bondi dans l’arène. Il s’y est traîné.

ON AURAIT PU s’attendre à ce que Neta­nyahu fasse encore mieux qu’Obama en la matière.

Après tout, il s’était déjà trouvé dans cette situation. Il y a dix ans, il occupait déjà le fau­teuil de Premier Ministre, accu­mulant de l’expérience. Et chacun peut et devrait apprendre de l’expérience – en par­ti­culier d’une mau­vaise expérience.

De plus, la vic­toire de Neta­nyahu n’était guère une sur­prise. L’élément inat­tendu du résultat de l’élection fut que son adver­saire, Tsipi Livni, obtint légè­rement plus de voix que lui, mais pas assez pour l’empêcher d’obtenir – avec le concours de ses par­te­naires – une majorité.

Il dis­posait donc de beaucoup de temps pour pré­parer son accession au pouvoir, consulter des experts, mettre au point ses projets dans divers domaines, choisir son équipe, réfléchir aux nomi­na­tions de ministres, de son camp et de celui de ses partenaires.

Et pourtant, chose incroyable, il s’avère que rien, vraiment rien de tout cela ne s’est produit. Pas de projets, pas de col­la­bo­ra­teurs, pas d’équipe, abso­lument rien.

Jusqu’au moment présent, Neta­nyahu n’a pas réussi à réunir son équipe per­son­nelle – une condition préa­lable fon­da­mentale pour toute action efficace. Il n’a pas de directeur de cabinet, une fonction très impor­tante. Dans son bureau, le chaos règne en maître.

Le choix des ministres a fait surgir scandale après scandale. Il a non seulement constitué un gou­ver­nement hor­ri­blement plé­tho­rique (39 ministres et secré­taires d’État, la plupart d’entre eux portant des titres fictifs) mais presque tous les minis­tères impor­tants sont attribués à des per­sonnes tota­lement inadaptées.

À un moment de crise écono­mique mon­diale, il a nommé aux finances un ministre qui ne connaît rien à l’économie, donnant l’impression qu’il pensait diriger lui-​​même les finances – ce qui est tout à fait impos­sible à un homme en charge de l’ensemble de l’État. Le ministère de la Santé a été attribué à un rabbin orthodoxe en tant que Secré­taire d’État. En pleine épidémie mon­diale, nous n’avons pas de ministre de la Santé, et, selon la loi, il revient au Premier ministre d’en assumer la charge, également. Dans presque tous les autres minis­tères – des Trans­ports au Tou­risme – il y a des titu­laires qui ne connaissent rien à leur domaine de res­pon­sa­bilité et qui ne pré­tendent même pas s’y inté­resser – ils attendent sim­plement une occasion d’évoluer vers des choses plus impor­tantes et meilleures.

Nul besoin de perdre beaucoup de temps à parler de la nomi­nation d’Avigdor Lie­berman au ministère des Affaires Étran­gères. Cette mau­vaise langue pro­fes­sion­nelle pro­voque chaque jour un scandale dans ce domaine par­ti­cu­liè­rement sen­sible du gou­ver­nement. L’éléphant dans le magasin de por­ce­laine a déjà réussi à trans­former les diplo­mates en éléphan­teaux qui, chacun, s’emploie à briser les plats autour de lui. À l’heure qu’il est, ils s’activent à gâcher les rela­tions d’Israël avec les États-​​Unis.

Toutes ces nomi­na­tions appa­raissent comme les efforts déses­pérés d’un poli­ticien cynique qui n’a pas d’autre pré­oc­cu­pation que le retour au pouvoir, la for­mation rapide d’un gou­ver­nement, quelle qu’en soit la com­po­sition, consentant à payer n’importe quel prix à tout parti disposé à se joindre à lui, sacri­fiant même les intérêts les plus vitaux de l’État.

POUR CE qui concerne les projets, Neta­nyahu ne res­semble pas non plus à Obama. Il est arrivé au gou­ver­nement sans aucun projet dans quelque domaine que ce soit. On a l’impression qu’il a passé ses années dans l’opposition avec la tête en hibernation.

Il y a une semaine, il a pré­senté un "projet écono­mique" gran­diose pour sauver notre économie des ravages de la crise écono­mique mon­diale. Les écono­mistes ont froncé les sourcils. Le "projet" ne com­porte guère plus qu’un ensemble de slogans éculés et une taxe sur les ciga­rettes. Ses col­la­bo­ra­teurs ont bégayé qu’il s’agissait seulement d’une "esquisse générale", pas encore d’un projet, et qu’ils allaient main­tenant se mettre à tra­vailler à un véri­table projet.

L’opinion publique ne se pré­occupe pas vraiment de l’absence de projet écono­mique. Elle a confiance dans l’improvisation, le mer­veilleux talent israélien qui supplée une inca­pacité à pro­jeter quoi que ce soit.

Mais dans le champ de la poli­tique, la situation est encore pire. Parce que, sur ce terrain, l’impréparation de Neta­nyahu est confrontée à l’hyperpréparation d’Obama.

Obama a un projet pour la restruc­tu­ration du Moyen Orient, dont l’un des éléments est une paix israélo-​​palestinienne fondée sur "Deux États pour deux peuples". Neta­nyahu fait valoir qu’il n’est pas en mesure d’y répondre, parce qu’il n’a pas encore de projet per­sonnel. Après tout il vient d’entrer en fonction. Il est main­tenant en train de tra­vailler à un tel projet. Très pro­chai­nement, dans une semaine, ou un mois, ou une année, il aura un projet, un véri­table projet qu’il pro­posera à Obama.

Natu­rel­lement, Neta­nyahu a un projet. Il tient en un mot qu’il a appris de son mentor, Yitzhak Shamir : "NON". Ou, plus pré­ci­sément, NON NON NON – les trois non du Khartoum israélien : Non à la paix, Non au retrait, Non aux négo­cia­tions. (On se sou­viendra que la Confé­rence Arabe au Sommet de 1967 à Khartoum immé­dia­tement après la guerre des 6 jours adopta une réso­lution semblable.)

Le "projet" auquel il tra­vaille ne concerne pas en réalité la nature de sa poli­tique, mais son habillage. Comment pro­poser à Obama quelque chose qui ne pro­duira pas l’effet d’un "non" mais plutôt d’un "oui mais". Quelque chose que tous les serfs du lobby israélien au Congrès et dans les media puissent avaler sans difficulté.

EN GUISE d’avant-goût du "projet", Neta­nyahu en a déjà pré­senté l’un des ingré­dients : l’exigence que les Pales­ti­niens et les autres Arabes soient mis dans l’obligation de recon­naître Israël comme "l’État du Peuple Juif".

La plupart des media en Israël et à l’étranger ont déformé cette exi­gence et annoncé que Neta­nyahu demande la recon­nais­sance d’Israël comme un “État Juif”. Que ce soit par igno­rance ou par paresse, ils ont gommé la dif­fé­rence impor­tante entre les deux formules.

La dif­fé­rence est immense. Un "État Juif" est une chose, un "État du Peuple Juif" est quelque chose de fon­da­men­ta­lement différent.

Un "État Juif" peut signifier un état dont une majorité de citoyens se défi­nissent eux-​​mêmes comme juifs et/​ou un État dont la langue prin­cipale est l’hébreu, dont la culture prin­cipale est juive, dont le jour de repos heb­do­ma­daire est le samedi, qui ne sert que de la nour­riture casher dans la cafe­teria de la Knesset etc.

Un "État du Peuple Juif" est une his­toire tota­lement dif­fé­rente. Cela veut dire que l’État n’appartient pas seulement à ses citoyens, mais à quelque chose que l’on appelle "le Peuple Juif" – quelque chose qui existe à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Cela peut avoir des impli­ca­tions très étendues. Par exemple : l’abrogation de la citoyenneté des non-​​juifs, comme le propose Lie­berman. Ou l’attribution de la citoyenneté israé­lienne à tous les Juifs du monde, qu’ils le veuillent ou non.

La pre­mière question qui vient à l’esprit est : qu’entend-on par "le Peuple Juif" ? Le terme "peuple" - "am" en hébreu, "volk" en allemand – n’a pas de défi­nition précise reconnue. En général on l’emploie pour désigner un groupe d’êtres humains qui vivent sur un ter­ri­toire déterminé et parlent une langue déter­minée. Le "Peuple juif" n’est pas comme cela.

Il y a deux cents ans, il était clair que les Juifs consti­tuaient une com­mu­nauté reli­gieuse dis­persée à travers le monde et unie par des croyances reli­gieuses et des mythes (y compris la croyance dans des ancêtres communs). Les sio­nistes étaient déter­minés à modifier cette per­ception d’eux-mêmes. "Nous sommes un peuple, un seul peuple" écrivit en allemand Théodore Hertzl, le fon­dateur du sio­nisme, en uti­lisant le mot allemand "volk". L’idée de "l’État du peuple juif" est incon­tes­ta­blement anti-​​sioniste. Hertzl ne rêvait pas d’une situation dans laquelle un État juif et une dia­spora juive coexis­te­raient. Selon son projet, tous les Juifs qui vou­draient rester juifs immi­gre­raient dans leur État. Les Juifs pré­férant vivre hors de cet État ces­se­raient d’être des Juifs et seraient intégrés à leurs nations hôtes, devenant en fin de compte de vrais Alle­mands, Bri­tan­niques et Français. La conception du "vision­naire de l’État" (comme on le désigne offi­ciel­lement en Israël) était sup­posée, une fois mise en pra­tique, entraîner la dis­pa­rition de la dia­spora juive – le peuple juif hors du "Judenstaat".

David Ben-​​Gourion adhérait à cette conception. Il déclarait qu’un Juif qui n’immigre pas en Israël n’est pas un sio­niste et ne devrait béné­ficier d’aucun droit en Israël, sauf le droit d’y immigrer. Il exi­geait le déman­tè­lement de l’organisation sio­niste, y voyant seulement "l’échafaudage" pour la construction de l’État. Une fois l’État établi, il pensait de façon tout à fait juste que l’échafaudage devrait être abandonné.

L’EXIGENCE DE NETA­NYAHU que les Pales­ti­niens recon­naissent Israël comme "l’État du Peuple Juif" est ridicule, même en tant que tac­tique pour éviter la paix.

Un État reconnaît un État, non son idéo­logie ou son régime poli­tique. Per­sonne ne reconnaît l’Arabie Saoudite, la patrie des Hajj, comme "l’État de la Umma musulmane" (la com­mu­nauté des croyants).

En outre, cette exi­gence met les Juifs du monde entier dans une position impos­sible. Si les Pales­ti­niens devaient recon­naître Israël comme "l’État du Peuple Juif", il fau­drait alors que tous les gou­ver­ne­ments du monde fassent de même. Les États-​​Unis par exemple. Cela signifie que les citoyens juifs des États-​​Unis que sont Rahm Emmanuel et David Axelrod, les conseillers les plus proches d’Obama, sont repré­sentés offi­ciel­lement par le gou­ver­nement d’Israël. Il en va de même pour les Juifs de Russie, du Royaume Uni et de France.

Même si l’on per­suadait Mahmoud Abbas d’accepter cette exi­gence – et par là de rendre indi­rec­tement incer­taine la citoyenneté d’un million et demi d’Arabes d’Israël – je m’y oppo­serais éner­gi­quement. Bien plus je le consi­dé­rerais comme un acte hostile.

Le caractère de l’État d’Israël doit être déterminé par les citoyens d’Israël (qui pré­sentent un large éventail d’opinions sur le sujet). Une demande a été déposée devant les tri­bunaux israé­liens par des dou­zaines de patriotes israé­liens, dont moi-​​même, pour exiger que l’État recon­naisse la "nation israé­lienne". Nous demandons à la justice qu’elle enjoigne au gou­ver­nement de nous ins­crire au registre officiel de la popu­lation à la rubrique "nation" comme Israé­liens. Le gou­ver­nement refuse caté­go­ri­quement et sou­tient que notre nation est juive.

Je demande à Mahmoud Abbas, Obama et qui­conque n’est pas citoyen israélien de ne pas inter­férer dans ce débat interne.

Neta­nyahu sait, natu­rel­lement, que per­sonne ne va prendre cette exi­gence au sérieux. C’est à l’évidence un simple pré­texte pour éviter de sérieuses négo­cia­tions de paix. S’il est contraint d’y renoncer, il ne faudra pas long­temps pour qu’il en avance un autre.

Pour para­phraser Groucho Marx : "Voici mon pré­texte. S’il ne vous plait pas, eh bien, j’en ai quantité d’autres."