Les temples de l’occupation

Meron Benvenisti - Pour la Palestine n°53, mardi 21 août 2007

Checkpoints et barrages /

Par cen­taines, les bar­rages israé­liens, fixes ou mobiles, se hérissent en Cis­jor­danie, et, entravant toute cir­cu­lation, assurent le contrôle du ter­ri­toire et de la popu­lation. Le gou­ver­nement israélien a annoncé à plu­sieurs reprises mais sans s’y conformer la levée de quelques-​​uns d’entre eux ; légère réduction de la répression et de ce qui empoi­sonne chaque jour la vie des Pales­ti­niens ; légère réduction pré­sentée comme « un geste », de bonne volonté évidemment. Fin décembre, dans le quo­tidien israélien Ha’aretz, le jour­na­liste Meron Ben­ve­nisti revient sur les enjeux de ce maillage du territoire.

Le projet de « levée des bar­rages » est repoussé, sous l’un ou l’autre pré­texte, depuis quelques années déjà et, en attendant, leur nombre a aug­menté. On peut sup­poser avec un bon niveau de cer­titude que cette nou­velle ten­tative visant à faci­liter la vie des Pales­ti­niens échouera elle aussi, tout comme les pré­cé­dentes. Parce que le régime des bar­rages n’est pas l’affaire d’un geste insi­gni­fiant, mar­ginal, ni une question de nombre dont la réduction serait sus­cep­tible d’indiquer un chan­gement quel­conque dans la situation existant dans les ter­ri­toires occupés. Les bar­rages consti­tuent le pilier central du contrôle israélien sur la Cis­jor­danie et ils rem­plissent trois fonc­tions fon­da­men­tales : sym­bo­lique, géos­tra­té­gique et socio­po­li­tique. Dès lors, à celui qui ne leur recon­naî­trait qu’une signi­fi­cation tac­tique sécu­ri­taire ou un lien de dépen­dance aux colonies, il man­querait l’essentiel.

De ce point de vue, les offi­ciers de l’armée israé­lienne (qui sabotent toute ten­tative de lever des bar­rages) sont plus fidèles et dévoués aux concep­tions de base d’Israël que le Premier ministre et le ministre de la Défense qui uti­lisent les bar­rages comme un moyen poli­tique à court terme. Les cen­taines de bar­rages fixes ou mobiles, construits ou impro­visés, blocs de béton ou bar­rières tour­nantes, mon­ceaux de terre ou tran­chées, sont tous conçus dans un même but : marquer qui a le pouvoir de contrôler la vie des Palestiniens.

De petits groupes de jeunes soldats font office d’agents d’une autorité qui force des cen­taines de mil­liers de per­sonnes à se conformer à des lois arbi­traires qui désor­ga­nisent leur vie au niveau le plus élémen­taire. Ce contrôle est mis en oeuvre, pour l’essentiel, sans qu’il soit besoin de recourir à la force mais en jouant sur la peur et l’inquiétude des Pales­ti­niens. Le mépris pour les Pales­ti­niens et le recours à une men­talité de sou­mission ne se mani­festent pas seulement par les bar­rages, mais aussi par les pro­cé­dures de « contrôle » appli­quées sans égard pour la dignité des Pales­ti­niens. On attend d’eux qu’ils patientent, en file, en silence et dociles. Sinon, on les « punit ».

Enfermer pour contrôler

Les régimes colo­niaux se sont tou­jours appuyés sur l’arrogance de soldats peu nom­breux, qui admi­nis­traient la vie de mil­lions d’autochtones par un recours minime à la force et en se fiant à une «  dis­suasion » assurant un statut infé­rieur aux sujets placés sous leur autorité. Israël a per­fec­tionné la méthode colo­niale : au lieu que les forces d’occupation gèrent la vie des autoch­tones au niveau de l’existence quo­ti­dienne, dans leurs villes et leurs vil­lages, elles leur imposent un contrôle indirect par enfer­mement dans des enclaves clô­turées et en inter­férant avec la routine de leur vie. Le maître ne pénètre pas dans leur domaine, mais les autoch­tones sont obligés de l’implorer dans les temples de l’occupation - les bar­rages - et tant qu’ils se plient aux règles qui leur sont dictées, l’occupant sait que sa position est solide. Les bar­rages servent de moyen géos­tra­té­gique de premier ordre : ins­ti­tu­tion­na­lisant l’expropriation de l’espace phy­sique et de l’infrastructure publique de Cis­jor­danie et leur cession à l’usage exclusif des Israé­liens. La carte des cen­taines de bar­rages ins­tallés à l’intérieur des centres de popu­lation pales­ti­niens dessine le partage phy­sique de la Cis­jor­danie en ter­ri­toires qui ont été annexés de fait -l’ouest de la clôture de sépa­ration et la vallée du Jourdain coupée de ce qui l’entoure- et en dix enclaves pales­ti­niennes, de Jénine au nord jusqu’au sud du mont Hébron. Les mon­ceaux de terre et les blocs de béton placés sans ordre apparent consti­tuent en réalité tout un système géos­tra­té­gique, et l’enlèvement de quelques tas de terre ou de fer­me­tures de routes pourrait altérer un dis­po­sitif pla­nifié avec tel­lement de méti­cu­losité. Ceux qui croient que l’idéologie du Grand Israël a disparu, évanouie, feraient bien de com­prendre que les bar­rages sont le symbole de l’expropriation des ter­ri­toires de la Cis­jor­danie, sans annexion, en sus de la création de « réserves » palestiniennes.

Entraîner l’éclatement de la communauté palestinienne

La division géo­gra­phique crée une réalité sociale et poli­tique qui entraîne l’éclatement de la com­mu­nauté pales­ti­nienne en sous-​​communautés faibles et pauvres, où ce qui domine c’est la coupure entre le centre et la péri­phérie, la dégé­né­res­cence des centres urbains et l’appauvrissement de l’espace vil­la­geois, la sépa­ration des familles, l’empêchement d’accéder aux soins médicaux et aux centres d’enseignement - le tout avec l’espoir que ce blocus poli­tique et social conduira à des pro­blèmes démo­gra­phiques et peut-​​être à une émigration. Les pla­ni­fi­ca­teurs du régime des bar­rages ont voué d’importants efforts à l’élaboration du système et à sa mise en oeuvre, mais ils semblent avoir mal évalué l’efficacité de leur méthode. La société pales­ti­nienne montre une cohésion et une capacité d’adaptation aux condi­tions de vie pénibles, impi­toyables, qui lui sont imposées, et on ne voit pas de signes que les objectifs stra­té­giques pro­grammés auraient été atteints. Les concep­teurs des bar­rages ont dès lors l’impression qu’il leur faut en aug­menter le nombre chaque année. Il y en a déjà 522, soit un barrage pour 3500 Pales­ti­niens. Celui qui aspire sérieu­sement à ce qu’il soit mis un terme à cette marche folle - dont même la maigre utilité au plan sécu­ri­taire est mise en doute et dont le pré­judice est clair pour tout le monde - celui-​​là est tenu d’ordonner le déman­tè­lement de tous les bar­rages qui ne sont pas situés à la fron­tière d’Israël sou­verain, et de ne pas se sou­mettre au maqui­gnonnage que les offi­ciers de l’armée tentent d’imposer.