Les « tambours de la guerre » se font entendre au Proche-​​Orient

Pierre Haski, jeudi 5 août 2010

Malgré les appels au calme, tout le monde se prépare à une guerre pos­sible, mais pas inévi­table, à la fron­tière israélo-​​libanaise, au len­demain de l’incident qui a fait quatre morts mardi, le plus grave entre les deux pays depuis le conflit de l’été 2006.

Des ren­forts israé­liens ont été déployés à la fron­tière nord du pays, même si le ministre de la Défense, Ehud Barak, affirme ne pas vouloir l’escalade. Même attitude côté libanais : le porte-​​parole de l’armée liba­naise se dit prêt à « riposter » à toute « agression », tandis que le Hez­bollah, très présent mili­tai­rement dans le sud Liban, se dit prêt à couper « la main israé­lienne qui prend pour cible l’armée libanaise ».

Cette brusque montée de ten­sions n’est guère sur­pre­nante dans une région hau­tement inflam­mable dans laquelle aucune pers­pective de règlement négocié des divers conflits n’est en vue.

Au cours des trois der­niers jours, on a ainsi assisté à trois inci­dents mortels :

1. Lundi, des roquettes tirées à partir du Sinaï égyptien, semble-​​t-​​il par un groupe armé isla­miste, sont tombées dans les régions contigües d’Eilat, dans le sud-​​est d’Israël, et d’Aqaba en Jor­danie, faisant un mort côté jor­danien. 2. Mardi, l’incident israélo-​​libanais, pro­voqué par une opé­ration israé­lienne des­tinée à abattre un arbre, s’est ter­minée avec quatre morts, deux soldats et un jour­na­liste côté libanais, et un officier israélien. 3. Mer­credi, un Pales­tinien a été tué par un tir d’artillerie israélien près du camp de réfugiés de Khan Younes, dans la bande de Gaza. Ven­dredi, déjà, Israël avait déclenché un raid aérien, tuant un cadre du Hamas, en repré­sailles à un lancer de roquettes à partir de Gaza.

Aucun rapport entre ces inci­dents ? Certes, mais un climat d’instabilité majeure, et des incendies mal éteints, ou prompts à se répandre à la pre­mière occasion.

L’International Crisis Group : « Les Tambours de la guerre »

Le plus « chaud » est assu­rément celui qui menace à la fron­tière liba­naise. La veille de l’incident meur­trier de mardi, l’International Crisis Group, un think tank basé à Bruxelles, publiait une note au titre pré­mo­ni­toire : « Drums of War », « Les Tam­bours de la guerre »… La note com­mençait par cette analyse lucide :

« De toutes les expli­ca­tions du calme qui a prévalu à la fron­tière israélo-​​palestinienne depuis la fin de la guerre de 2006, la prin­cipale, celle qui devrait aussi sus­citer le plus d’inquiétudes, est la crainte des deux parties de voir le pro­chain conflit devenir plus dévas­tateur, et plus étendu, que le précédent.

Aucun des acteurs les plus per­ti­nents -Israël, Hez­bollah, Syrie, Iran-​​ ne sou­haite cette pers­pective, et tous, pour l’instant, s’emploient à retenir le feu.

Mais les racines poli­tiques de la crise sont entières, les dyna­miques sous-​​jacentes tou­jours explo­sives, et les erreurs de calcul ne peuvent pas être écartées. »

Est-​​on parvenu au stade de rupture ? Pas si sûr, même si les appa­rences sont inquié­tantes. Il est signi­fi­catif en tous cas que ce soit autour d’un incident mineur -la ten­tative israé­lienne d’éliminer un arbre gênant-​​, que ce soit enclenché l’échange de tirs de mardi, qui a pris tout le monde par sur­prise, à com­mencer par la mal­heu­reuse force d’interposition de l’ONU, la FINUL.

Para­doxa­lement, l’incident a mis aux prises un acteur rela­ti­vement passif de la guerre de 2006 avec le Hez­bollah, et qui ne figure pas parmi les « acteurs les plus per­ti­nents » cités par l’ICG : l’armée nationale liba­naise. Israël tenait d’ailleurs mer­credi un officier libanais pour res­pon­sable de l’échange de tirs de mardi. Selon l’ONU, l’arbre au coeur du pro­blème se trouvait bien en ter­ri­toire israélien, confirmant la version israé­lienne de l’incident, et pas au Liban comme l’a affirmé Beyrouth.

Le climat autour du Liban est, il est vrai, par­ti­cu­liè­rement tendu en ce moment, avec des menaces de ten­sions com­mu­nau­taires entre chiites et sun­nites, suite aux rumeurs sur l’implication par le tri­bunal spécial pour le Liban (TSL) du Hez­bollah dans l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafic Hariri en 2005. Pour le Hez­bollah, une telle accu­sation serait inac­cep­table et il a fallu un sommet régional avec le roi d’Arabie saoudite, et les pré­si­dents syrien et libanais ven­dredi pour calmer le jeu.

Pas de dynamique de paix au Proche-​​Orient

Le vrai pro­blème global est l’absence de dyna­mique de paix quel que soit le « front » concerné. Les ten­ta­tives de relancer des pas­se­relles entre Israël et la Syrie, avec l’espoir caché de couper l’axe Damas-​​Téhéran, ont échoué, et côté pales­tinien, c’est l’impasse. [La France a nommé mer­credi Jean-​​Claude Cous­seran, ancien ambas­sadeur de France à Damas, et ancien patron des ser­vices de ren­sei­gnement français, émis­saire spécial chargé de contribuer à la relance du volet israélo-​​syrien du pro­cessus de paix au Proche-​​Orient].

La nature du gou­ver­nement israélien actuel, le plus à droite de l’histoire du pays, est évidemment au cœur du débat. Et si le Premier ministre Benyamin Neta­nyahou se dit désireux de négo­cia­tions directes avec les Pales­ti­niens, il est for­tement soup­çonné par les plus conci­liants des Pales­ti­niens de chercher seulement à gagner du temps et à endormir l’administration amé­ri­caine, tout en pour­suivant, en sous-​​main, la colo­ni­sation de la Cisjordanie.

Quel que soit l’angle de vision, les pers­pec­tives proche-​​orientales sont sombres. La mobi­li­sation des troupes à la fron­tières israélo-​​libanaise n’est peut-​​être qu’une flambée de tension éphémère au cœur de l’été. Mais quoi qu’il en soit, il y a bel et bien dans cette région un climat de confron­tation qui ne demande qu’un champs de bataille pour passer à l’acte.