Les régimes arabes modernisent… l’autoritarisme

Hicham Ben Abdellah El Alaoui, dimanche 4 mai 2008

Depuis la pre­mière guerre du Golfe (19901991), les pays arabes du Proche-​​Orient et du Maghreb ont connu une suc­cession de bou­le­ver­se­ments qui, partout ailleurs, auraient désta­bilisé bien des pou­voirs. Pourtant, la plupart ont réussi à main­tenir des struc­tures archaïques que ni la seconde guerre mon­diale ni la déco­lo­ni­sation n’avaient fait dis­pa­raître. Une oppo­sition efficace peine à émerger alors que les diri­geants tentent de se refaire une vir­ginité aux yeux du monde.

Rappelons-​​nous le déluge de rhé­to­rique opti­miste déclenché par la chute du mur de Berlin, en novembre 1989, et par la pre­mière guerre du Golfe (janvier-​​ mars 1991) : Saddam Hussein avait été expulsé du Koweït et un nouvel ordre mondial devenait désormais pos­sible. Les règles du droit inter­na­tional et les réso­lu­tions des Nations unies seraient doré­navant appli­quées partout − y compris en Palestine. Une vague de démo­cra­ti­sation et des droits humains devien­draient les mêmes sur l’ensemble du globe, et les régimes auto­ri­taires seraient for­tement incités (mais non contraints) à se démocratiser.

Sur le plan écono­mique, les « ajus­te­ments struc­turels » (y compris les pri­va­ti­sa­tions et la réduction des sub­ven­tions étatiques), les accords de libre-​​échange, l’appel aux inves­tis­se­ments et les inci­ta­tions à entre­prendre allaient enfin faire émerger de nou­velles classes moyennes. Ces acteurs sociaux et écono­miques, en sym­biose avec d’autres forces natio­nales et inter­na­tio­nales, pro­pul­se­raient la région sur la voie du dyna­misme écono­mique et de la démocratisation. (…)

Vingt ans plus tard, le bilan de ces espé­rances dans les dif­fé­rents domaines (poli­tique, écono­mique, idéo­lo­gique et rela­tions inter­na­tio­nales) est affli­geant. Sur le plan poli­tique, trois types de régime se par­tagent la région : les régimes « fermés » (Libye, Syrie, etc.), où il n’y a même pas l’apparence du plu­ra­lisme ; les régimes « hybrides » (Algérie, Egypte, Jor­danie, Maroc, Soudan, Yémen), où l’autoritarisme coexiste avec des formes de plu­ra­lisme ; enfin les régimes « ouverts », dont le seul cas, pour l’instant, est celui de la Mau­ri­tanie, qui a connu une véri­table alternance.

Couches moyennes sous contrôle

Sur le plan écono­mique, si les poli­tiques néo­li­bé­rales ont stimulé la crois­sance, elles n’ont pas trans­formé ces pays en éléments dyna­miques de l’économie mon­diale, et n’ont cer­tai­nement soulagé ni la misère ni les injus­tices sociales. Les pays pétro­liers, bien entendu, croulent sous les devises mais ce n’est que grâce à l’envol du prix de l’« or noir », et cela ne reflète aucune inno­vation struc­tu­relle. Grâce à des ins­tru­ments comme les fonds sou­ve­rains, cer­tains d’entre eux sont en mesure de « faire jouer leurs muscles finan­ciers » en acquérant des mor­ceaux de grands pays indus­triels en crise, diver­si­fiant ainsi leurs sources de revenu. Mais ce n’est là qu’une consé­quence des carences du Nord et nul­lement le signe d’une trans­for­mation réussie des struc­tures écono­miques. Quand aux autres grands pays arabes, ils conti­nuent d’être confrontés au grave pro­blème des popu­la­tions mas­sives des jeunes dans la misère. (…)

Les nou­velles couches moyennes, elles, restent dépen­dantes du flot des revenus du pétrole et plus géné­ra­lement des rela­tions sociales clien­té­listes, qui n’ont pas été brisées. Monar­chique ou répu­blicain l’Etat auto­ri­taire perdure, faisant preuve d’une grande faculté d’adaptation. Les hommes d’affaires doivent à l’Etat leurs réseaux d’influence et leurs contrats ; les entre­pre­neurs plus modestes − et jusqu’aux mar­chands ambu­lants − doivent continuer de se sou­mettre aux direc­tives minis­té­rielles, aux règle­ments tatillons et à la règle des pots-​​de-​​vin. Même les pro­fes­sions libé­rales et intel­lec­tuelles demeurent tri­bu­taires des ins­ti­tu­tions étatiques et paient au prix fort toute trans­gression des limites prescrites.

Assu­rément, l’étiquette « couches moyennes » est élas­tique et recouvre un large éventail de groupes sociaux, des hommes d’affaires aux ensei­gnants, des infir­mières aux com­mer­çants, des artistes aux fonc­tion­naires. Les uns sont issus de familles de vieilles souches soli­dement implantées loca­lement ou natio­na­lement ; d’autres sont les pre­miers de leur famille à s’élever au-​​dessus du niveau de sub­sis­tance et à sortir de l’illettrisme ; parmi ceux-​​ci, bon nombre retom­beront dans la misère à la pre­mière crise. Des hauts gradés mili­taires appar­tiennent désormais à la nou­velle bour­geoisie, déten­teurs qu’ils sont d’importants avoirs dans l’économie nationale. Avec les hauts fonc­tion­naires et bureau­crates qui ont accumulé des richesses grâce à leur poste, ils consti­tuent un secteur des « couches moyennes » hos­tiles à tout changement. (…)

En même temps, ces dif­fé­rentes « couches moyennes » ne consti­tuent qu’une partie infi­ni­té­simale de la popu­lation de pays où l’immense majorité vit proche du seuil de sub­sis­tance et où l’instruction publique existe à peine.

Sur le plan idéo­lo­gique, tous ces groupes s’accordent pour exiger la « démo­cratie » mais ils se divisent d’une manière très spé­ci­fique à leur région sur telle ou telle question impor­tante. Depuis le début des années 1990, les formes prises par la libé­ra­li­sation écono­mique et poli­tique n’ont pas permis de faire avancer les idées pro­gres­sistes et laïques parmi les couches moyennes et popu­laires. L’islamisme, sous ses dif­fé­rentes formes, est arrivé à appa­raître comme le meilleur porte-​​parole des mécon­ten­te­ments et des exi­gences de chan­gement, même parmi des groupes tra­di­tion­nel­lement de gauche et laïques, comme les étudiants.

Si les voix laïques et isla­mistes font partie d’un même grand chœur exi­geant la démo­cra­ti­sation, les uns chantes la mélodie d’un ordre social fondé sur le droit et sur les prin­cipes poli­tiques modernes uni­ver­sel­lement admis, les autres psal­mo­dient les prin­cipes d’un ordre poli­tique fondé sur un ensemble de pré­ceptes cora­niques. Les uns cherchent à établir la sou­ve­raineté de la volonté popu­laire déli­mitée par le droit ; les autres à établir la sou­ve­raineté absolue d’un système de croyance. (…)

Bref, les « réformes » infligées à notre région depuis quinze ou vingt ans − sous la pression de l’Occident − n’ont pas conduit sur ce chemin qui mènerait inexo­ra­blement de la libé­ra­li­sation écono­mique à la démo­cratie, en passant par la moder­ni­sation et la sécu­la­ri­sation. Elles ont au contraire apporté la preuve irré­fu­table q’aucun lien méca­nique n’existe entre ces dif­fé­rents stades. (…)

Des dirigeants qui ont peur de leurs peuples

Beaucoup de régimes fondent leur légi­timité sur de grands récits natio­na­listes quasi mythiques dans les­quels ils figurent comme libé­ra­teurs et défen­seurs de la nation face à la domi­nation étrangère, parfois aussi comme défen­seurs de la foi. Ces his­toires sont souvent véri­diques : beaucoup de partis et de familles au pouvoir ont effec­ti­vement joué un rôle héroïque dans la conquête et la conser­vation de l’indépendance nationale. Lar­gement dis­sé­minées par les médias offi­ciels, ces mytho­logies « uni­fi­ca­trices » ont crée une fausse iden­ti­fi­cation entre le régime et la société, souvent avec l’appui enthou­siaste d’intellectuels cher­chant à désa­morcer la dis­si­dence et à encou­rager la docilité.

Mais, dans tous ces grands récits, il y a tou­jours des absents : en Egypte, ce sont les coptes, au Maroc et en Algérie, les Ber­bères ; dans d’autres pays, les Kurdes ou les chiites. Sous le voile, les ten­sions sociales étaient réfrac­taires à cette homo­gé­néi­sation et les diri­geants avaient peur de leur propre peuple, ter­rifiés à l’idée de toute véri­table ouverture poli­tique. Cer­taines formes d’autoritarisme ont une teinte popu­liste ; d’autres vont jusqu’à célébrer le peuple. Mais sous ces façades pater­na­listes, les gou­ver­ne­ments et les élites méprisent le peuple sous pré­texte que celui-​​ci leur devrait l’indépendance ainsi que les acquis de la nation.

Aux cours des deux der­nières décennies, la magie de ces idéo­logies uni­fi­ca­trices a perdu de son pouvoir. Désormais, l’Etat auto­ri­taire doit faire face à tout un vivier de nou­veaux groupes, chacun avec son propre sujet de mécon­ten­tement, et qui ne peuvent tout être bâillonnés ou achetés. En même temps, ces groupes se méfient les uns des autres. (…)

Les régimes auto­ri­taires ont appris à tourner à leur avantage ces divi­sions. L’Etat ne se pré­sente plus en défenseur rigide de sont droit à exercer seul le pouvoir sur une populace incom­pé­tente ; il est devenu plutôt le pro­tecteur des oppo­sants « modérés » contre leurs frères ennemis, les « extrémistes ». (…)

Le scé­nario « extré­mistes contre modérés » facilite une plus grande sou­plesse tac­tique des régimes. Il n’est plus néces­saire de truquer ouver­tement les élec­tions. On peut admettre la par­ti­ci­pation de davantage de partis d’opposition. Le parti dominant peut se per­mettre de n’emporter que 70 % ou même 60 % des suf­frages au lieu des 90 % habi­tuels. Davantage de voix se font entendre dans les médias − surtout la presse écrite − où les contraintes sont moins sévères qu’avant, mais les lignes rouges à ne pas franchir tout aussi pré­cises. On n’éprouve plus le besoin de mettre autant de gens en prison, ni pour aussi long­temps − exceptés les « extré­mistes », bien sûr. L’Etat fait feu de tout bois, il crée ses propres médias, ses propres orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales (ONG), son propre simu­lacre d’une société civile.

Il s’agit d’une mise en scène, d’une ratio­na­li­sation limitée de l’ordre poli­tique. L’Etat auto­ri­taire n’a pas été trans­formé par la démo­cra­ti­sation, il s’est affublé de ses acces­soires. On pourrait, par dérision, le nommer « auto­ri­ta­risme 2.0 ».

Les fac­teurs géo­po­li­tiques pèsent sur ces évolu­tions. L’étroite impli­cation de la région dans la poli­tique mon­diale remonte au pacte entre le pré­sident amé­ricain Franklin Delano Roo­sevelt et le roi saoudien Abde­laziz Ibn-​​Saoud, en 1945, sur l’approvisionnement du pétrole. (…)

Mais, à partir de 2001, l’administration de Georges W. Bush a opté pour une nou­velle lecture du pacte avec la région : la priorité des Etats-​​Unis ne serait plus la sta­bilité mais l’instauration de la démo­cratie, au besoin par la force. Cet abandon d’un vieux principe a effrayé nombre de régimes, mais l’opinion arabe l’a vite senti : cette ferveur démo­cra­tique n’était que le camou­flage d’un pro­gramme d’interventions dans le seul intérêt des Etats-​​Unis et d’Israël. Les régimes locaux ont vite appris à déchiffrer les décla­ra­tions contra­dic­toires venues d’Occident et retrou­vèrent leur confiance. Une façade démo­cra­tique allait leur suffire, à condition d’apporter leur pierre à la « guerre contre le ter­ro­risme » et de ne pas s’opposer trop vigou­reu­sement à l’hégémonie des Etats-​​Unis ni aux intérêts d’Israël.

Résistances courageuses mais divisées

(..) La démo­cratie est sans doute en crise ailleurs dans le monde parce qu’elle n’a pas tenu ses pro­messes. Dans cette région, elle est déva­lo­risée avant d’exister ; le mot même est dis­crédité. Dans l’opinion publique arabe, « démo­cratie » est devenu le symbole honni de l’hypocrisie des régimes répressifs, du pro­gramme néo­con­ser­vateur d’attaques pré­emp­tives et des ingé­rences étran­gères en général. Ce dis­crédit a même frappé les ONG. Cer­taines d’entre elles se sont mer­can­ti­lisées et, par là même se sont décon­nectées des réa­lités locales. L’avenir et la vision de leurs cadres se sont tournés vers l’Occident qui les sub­ven­tionne ; le mili­tan­tisme a cédé au choix des carrières. (…)

Minces sont les espoirs de démo­cra­ti­sation. Les acteurs tra­di­tionnels du chan­gement − mili­tants syn­dicaux ou poli­tiques, étudiants − paraissent plus affaiblis que jamais. Les nou­veaux acteurs − mino­rités régio­nales ou lin­guis­tiques, jour­na­listes, intel­lec­tuels indé­pen­dants − peinent encore à s’unir et à des­serrer l’étau d’une poli­tique auto­ri­taire implantée de longue date.

Nous ne pouvons prédire quels seront les ins­tru­ments de chan­gement qui émer­geront un jour à partir des résis­tances laté­rales qui se mul­ti­plient. En Egypte et au Pakistan, des magis­trats et des avocats résistent cou­ra­geu­sement à la des­truction de l’indépendance judi­ciaire. Au Maroc et en Algérie, des jour­na­listes se battent pour la liberté de la presse. Partout dans e monde musulman, des jeunes théo­lo­giens inventent de nou­veaux liens entre islam, démo­cratie et moder­ni­sation. L’Etat auto­ri­taire sait absorber et détourner le chan­gement, mais il n’est pas une machine par­faite et impé­né­trable. Les espaces qu’il a crées pour ses propres manœuvres consti­tuent aussi de vrais champs d’action poli­tique. Il y aura des percées ; il faut s’attendre à l’inattendu. La majorité des tran­si­tions démo­cra­tiques qu’on a pu observer dans le monde depuis les années 2000 se sont pro­duites dans des pays auto­ri­taires « hybrides ».

Pour contribuer aux chan­ge­ments, il faut « indi­gé­niser » le message pro­gres­siste, revi­gorer le sen­timent d’un objectif partagé, englobant la nation et l’islam, mais ne se bornant pas à eux ; pré­senter une vision qui s’adresse aux besoins immé­diats des gens tout en les impli­quant dans des projets plus vastes de paix et de démocratie. (…)